Troisième loi de Newton

J’aime les symétries.

Le manuscrit sur lequel je continue à travailler comporte, à dessein, un nombre pair de chapitres, divisible par deux, mais aussi par trois, et qui se veulent chacun d’une quantité à peu près égale si ce n’est de caractères, au moins de pages. Ainsi si l’un, et un seul, des chapitres est plus court, le lecteur le sentira et cette dissonance de volume devient porteuse de sens d’un point de vue narratif.

Si je résume, oui, je suis un gros lourd qui pense à des trucs de gros lourd dans l’espoir que cela fonctionne mais aussi (et peut être surtout) pour satisfaire des névroses structurelles et stylistiques.

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Le souci étant, alors que j’attaque au calme la relecture de la seconde moitié du texte, est que je me retrouve face à la réalité du processus d’écriture. Réalité qui, dans mon cas, se traduit par des chapitres de plus en plus courts à mesure que l’on approche de la fin du texte. Et si jamais il sortait en l’état, j’invoquerais un incroyable mensonge sur le fait que raccourcir les séquences en s’approchant de la fin relève d’une volonté de propulsion narrative, de création d’un sentiment d’urgence, pour favoriser cette petite voix qui vous dit, allez, encore un chapitre, c’est pas si long. Répétée assez souvent, je pourrais finir par croire à cette jolie fable de la même façon que tant d’autres réécrivent leurs propres manquements.

La vérité est qu’au moment de l’écriture plus j’approchais du but, plus je voulais en avoir fini, après des mois de rédaction dans l’ombre. Des descriptions, des sentiments, des lignes de dialogues sautaient, passaient à la trappe. Tout pourvu que j’arrive au bout. Je corrigerais après coup, je ravalerais la façade.

En l’état actuel, la moitié de la structure du livre représente 60% de la masse du nombre total de pages du livre (passion outil statistiques de Word). Autant de chapitres de chaque côté, mais un sérieux déficit de caractères dans la seconde moitié. Et c’est, pour moi, dans l’image que je me fais du produit fini, un problème. Ce qui signifie que j’attaque la partie du travail où je dois réparer mes propres erreurs, faire le sale boulot que j’ai déjà refusé une première fois. Réjouissante perspective. Mais aussi peut être l’opportunité de profiter de la vision d’ensemble dont je dispose à présent pour décorer, enluminer un peu, rajouter de la matière tout en resserrant les liens entres les personnages, les intrigues, les sensations. De l’intérêt d’avoir bouclé les fondations.

Je crois que c’est un peu ça, en tout cas pour moi, le plaisir d’écrire pour soit. Celui d’explorer, de choisir et créer les règles que l’on s’impose, et de cueillir ces petits bonheurs qui surviennent lorsque tout se passe comme prévu (la fameuse adoration du plan qui se déroule sans accroc). Et là, tout de suite, à ce moment du processus, mon kif sera de faire en sorte que les deux parties s’équilibrent, que chaque chapitre s’équilibre (à l’exception de celui qui ne doit pas). Ce jusqu’à que, face aux différentes statistiques à ma disposition, je constate que tous les chapitres s’équivalent.

Parce que j’aime les symétries.

The Goldfinch / Donna Tartt

Je n’ai pas pour habitude de lire les livres que l’on m’offre. Parce qu’ils tombent mal, au milieu d’un planning de lecture déjà bouffi, ou quand j’ai perdu le goût et préfère momentanément ma Vita à mon Kindle. J’ai d’ailleurs chez moi une petite pile de bouquins offerts et jamais ouverts. Alors, à force, je préviens les amis, connaissances. Ne m’offrez pas de roman, si quelque chose me fait envie, je l’ai déjà pris.

The Goldfinch (Le Chardonneret en VF) est, fatalement, la dernière exception à cette règle. Offert en douce, à un moment où j’avais le temps et l’envie de lire quelque chose. J’ai préféré ne rien savoir du livre, sans pour autant ignorer qu’il s’agissait du dernier lauréat du prestigieux prix Pulitzer. Huit cent pages plus tard je suis en mesure de vous raconter de quoi il s’agit.

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Le roman est le récit d’une grande partie de la vie de Théo qui, encore jeune adolescent, perd sa mère dans un attentat à la bombe au beau milieu d’un musée de New-York. Un des rares survivants du désastre, Théo se voit confier par un vieillard mourant un des tableaux de la galerie. On lui dit de prendre soin du Goldfinch et le jeune garçon émerge des décombre avec la toile sous le manteau, trop abasourdi pour prendre la mesure de ce qu’il vient de faire. A présent orphelin et balloté d’une famille d’accueil jusqu’à la garde de son père retrouvé, Théo doit se reconstruire. Nous le suivrons jusqu’à l’âge adulte, dans ses amitiés, ses amours, ses métiers, ses drames, ce sans jamais perdre de vue le Goldfinch, toujours dissimulé non loin, attendant de donner du sens à la vie de Théo.

Le Goldfinch est un livre épais, parce qu’il couvre plusieurs décennies de vie, parce que tout prend son temps, parce qu’il s’agit en réalité d’une longue fresque plus que d’une intrigue haletante. Le vrai premier conflit survient aux deux tiers du roman. Avant, l’histoire suit son court, ballotée en même temps que Théo, qui se laisse glisser d’un setting à l’autre, d’un groupe de personnages secondaires à l’autre. Ce n’est que dans la dernière centaine de pages que le rythme s’accélère un peu, que cela bouge, que les intrigues précédentes convergent. Ce avant d’arriver à la conclusion, dont le message est explicité à deux reprises en toutes lettres au cas où le lecteur soit trop fatigué pour comprendre de lui-même. Si vraiment vous avez un doute, les deux instances en question auront été surlignées plusieurs milliers de fois (source : mon Kindle). Le participatif a tué la subtilité elle-même assassinée l’auteure.

La lecture n’est pas désagréable, même lorsque (bien souvent) l’intrigue n’avance pas. On a par contre l’impression de lire un livre se déroulant à une époque plus ancienne. Le style et la syntaxe semblent empruntés à une autre décennie. La négation de l’existence de Facebook et autres réseaux sociaux n’aide pas à ancrer le roman dans notre présent. Et les rares incursions de références à Harry Potter et Dragon Ball Z dans l’environnement de Théo enfant sonnent de façon bien étrange.

Tantôt vieillot, tantôt moderne, à la fois ennuyeux et prenant, The Goldfinch est un gros paquet de contradictions. Je ne me suis pas roulé par terre de bonheur, mais je n’ai pas rechigné à avaler des centaines de pages. De là à le couronner du Pulitzer, je suis plus dubitatif, tout en admettant ne pas être, à priori, le public cible.

Offert, lu, et classé dans mes petits dossiers virtuels.

Working On My Novel

Tout le monde se contrefout prodigieusement que tu bosses sur ton manuscrit.
Mais genre, vraiment. On s’en bat les steaks tartares piment d’Espelette sur lit d’oignons confis à l’huile de truffe. On s’en fout quoi.

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Un bouquin, ce n’est pas comme un beau dessin dont tu peux montrer les crayonnés, le noir et blanc, l’ébauche de couleur. Ce n’est également pas comme une chanson d’où tu peux extraire un couplet, quelques accords. Ce n’est pas non plus comme une vidéo, avec des captures d’écran, des storyboards. Un bouquin tu peux, au mieux, en balancer un extrait décontextualisé, pénible à lire car long et textuel. Tu peux, au pire, t’auto-citer, ce qui passe assez vite (euphémisme de immédiatement) pour de la prétention. La cuisine littéraire n’intéresse que dans l’après coup, si le texte est terminé, s’il fonctionne, ou est un échec retentissant.

S’il est difficile de rendre intéressant et/ou de partager le processus d’écriture d’un texte de fiction, l’écriveur n’est pas différent des autres types d’artistes amateurs. Il a besoin de partager son travail, d’obtenir des encouragements, un peu d’attention, une validation quelconque (exhibit A : ce blog dans sa forme initiale). On trouve en ce moment de plus en plus de tweets jetés à la mer, de gens qui nous racontent, dans toutes les variations possibles, qu’ils travaillent sur leur roman. Aujourd’hui je le sens bien. Ca y est j’ai débloqué un truc. Obligé d’annuler une soirée. Ma meuf me fait la tête. Et ainsi de suite, chaque proposition intégrant ces mots magiques « working on my novel ». L’accumulation, comme souvent, rend la chose risible. Regardez toutes ces personnes qui ne montrent rien, qui déclament, qui performent dans le vide. D’où un compte Twitter dédié qui reproduit les tweets en question. D’où un livre papier qui reproduit les tweets en question (passons sur la cruelle ironie de publier un livre à partir de contenus de personnes désespérées qui aimeraient publier un livre).

Et oui, c’est un peu ridicule, de twitter sur l’avancée de son manuscrit. Tout comme c’est un peu ridicule de bloguer sur l’avancée de son manuscrit. Un « ami » s’était amusé du fait que si j’avais rédigé de la prose à chaque fois que je bloguais, j’aurais trois livres d’avance. C’est, en plus d’être odieux, passer à côté du fait qu’écrire se fait à vide, sur énergie auxiliaire, avec si peu d’encouragements, de possibilités de se recharger auprès des autres. Le plus drôle, c’est que j’avais fini par le croire, qu’il fallait arrêter de s’exprimer là-dessus, arrêter de s’exposer, arrêter de chercher l’approbation ou l’encouragement de proches, d’inconnus. Voir ces dizaines de tweets, interminable complainte des wannabes du monde entier, m’a mis en face de l’évidence. Ceux qui écrivent sont désemparés par leur medium, par l’impossibilité d’aller chercher de l’énergie autrement que par la parole performative. J’écris parce que j’écris que j’écris. Cette étape est nécessaire, la technologie débloque cette possibilité, d’aller jeter ses 140 caractères de détresse dans les tréfonds des réseaux, en quête d’un petit fav ou deux.

Alors je me suis fendu d’un petit #WorkingOnMyNovel par solidarité.
Et d’un présent article, performatif.

Parce que oui, je bosse sur mon manuscrit, et ça avance doucement alors que c’est fini (bububu). Promis.

Le déni, allégorie (capture du jour) :

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