Fates And Furies / Lauren Groff

L’année 2015 s’en est allée et le petit monde littéraire compte les points.

Aux Etats-Unis c’est Lauren Groff qui gagne avec Fates And Furies, son troisième roman. Le texte a été consacré livre de l’année par Amazon ($$) et même Obama (?!) confie avoir adoré. Impossible de passer à côté. Autant lâcher prise et se pencher dessus, histoire d’en avoir le cœur net.

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A l’origine prévu en deux volumes distincts, Fates And Furies raconte la même histoire de deux points de vue différents (Fates et Furies, donc, soit deux fois deux cent pages). On y suit le mariage de Lotto et Mathilde, ce sur plusieurs décennies. Lotto est riche héritier ayant tourné le dos à sa mère et qui se noie dans les conquêtes. Mathilde est issue d’un destin tragique et cherche quelqu’un qui saura lui apporter la stabilité qu’elle n’a jamais eu. Ils se rencontrent, ils s’aiment, ils se marient.

Difficile de résumer plus que le concept général sans dévoiler les moments clefs de l’intrigue. Car si la première partie sur Lotto est relativement convenue, jusqu’à parfois ronronner de chapitre en chapitre, c’est fatalement le point de vue de Mathilde qui vient complètement retourner ce que l’on a lu jusqu’ici. Nous ne sommes pas dans Gone Girl, pas dans sa dimension meurtrière en tout cas, mais le parallèle est évident. Le mari est insouciant, pense qu’il mérite ses réussites et n’a pas grand-chose à cacher. La mariée est calculatrice, orchestre le bien-être de son époux et possède un placard plein de vieux squelettes. Et, une fois encore à la manière de Gone Girl, la morale du livre porte à croire que les maris ne sont rien sans leurs femmes, qu’elles les façonnent et qu’elles souffrent de cette tâche dont elles s’acquittent durant des années.

Le livre est bon, dans sa structure et la plupart de ses dénouements. On accroche, on passe outre le style parfois emprunté ou les longs tunnels de pathos. Parce que l’intrigue fonctionne, qu’on a envie de savoir. Mais si l’on prend un minimum de recul, si l’on replace Fates And Furies dans le contexte de la culture américaine, du succès encore chaud de Gone Girl, on y trouve une lecture sinistre, codifiée et soumise à moult stéréotypes du mariage. Cela ne fait pas du livre de Groff un mauvais livre, cela pose question quant aux obsessions wasp américaines, ce qui travaille encore tout une génération de couples hétéros dans un pays obsédé par la bague au doigt.

Il faut un peu de temps pour rentrer dans Fates And Furies, parce que Lotto est lisse, vain et typique d’une certaine insouciance simplette masculine. Comme prévu la seconde partie fait décoller le livre, au moins au niveau de l’intrigue, à défaut de proposer une autre vision du mariage, ici encore figé dans une dynamique passéiste. Construit dans sa forme et troublant dans son fond, force est de reconnaître la réussite.

Ça vaut le coup.

Au bout des doigts

J’ai acheté un livre en papier, encore.

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Parce que la couverture me plaisait bien. Parce que j’avais envie de sentir le poids de l’objet sur mes mains, la texture des pages sous mes doigts. J’ai été content pendant environ une grosse trentaine de secondes. Puis le début des emmerdes. La pluie de janvier qui m’empêche de lire quand je veux, le poids du truc dans mon sac en plus du PC et de mon calepin quand je dois faire trois fois le tour de la ville dans une journée de taf, et puis ces bords qui se cornent, petit à petit, comme une meule qui limerait lentement ma santé mentale. 400 pages, des semaines de lecture et je n’en viens pas à bout, parce que je ne peux pas le lire quand je veux comme je veux.

Le problème c’est que j’aime trop les objets : livres, revues, jeux vidéo en boîte, jeux de société, figurines, et tout ce que vous pouvez imaginer. J’aime acheter ou recevoir l’objet, le déballer, le soupeser, éprouver son existence. J’ai par exemple fait l’acquisition de l’édition physique de l’extension de The Witcher III. J’aurais pu économiser quelques deniers et la prendre en numérique, mais là on m’a promis une belle boîte et des dizaines de cartes de Gwent imprimées pour mon plaisir. Quel bonheur à la réception, le carton du coffret, l’odeur des cartes que l’on retire de leur cellophane. J’ai été heureux pendant facilement deux bonnes minutes. Maintenant j’ai un gros bloc de carton et des cartes auxquelles je ne jouerai jamais. Bien vu.

Après je suis en progrès constant, je crois. Cet été j’ai passé deux semaines au Japon sans acheter aucune (grosse) figurine d’anime, malgré les raretés, malgré les promos, malgré mes mains autour de l’emballage et mon reflet dans le plastique. J’ai à chaque fois tout reposé sur les étagères. Dans le même ordre d’idée j’ai fini par lâcher prise sur tous ces Kickstarters de jeux de société auxquels je ne jouais de toute de façon jamais, faite de pouvoir organiser le moindre évènement avec des gens. Certes, là encore je clique, je zoome sur les images, je me dis que hey, trente dollars pour un aussi joli jeu de plateau, même si j’y joue pas, on sait jamais, hé. Puis non.

Incapable d’accepter le fait que l’usage que je fais des objets n’est pas compatible avec mes envies d’acquisition compulsives, l’espace disponible chez moi, je continue à me laisser prendre au jeu. Je commande un pack de figurines Gravity Falls (aucun regret), je m’offre un nouveau livre de papier format rentre pas la poche. Parce que quand bien même je joue au technocrate qui habite la matrice, j’aime manipuler des objets, les poser, les déplacer, contempler leur accumulation.

Et parfois, je finis même par m’en servir, comme le ferait une personne normale. C’est-à-dire qu’à la fin de cette phrase j’irai me mettre au lit avec mon livre en papier, que je lirai au calme à la lampe de chevet, sans métro, sans pluie, sans sac, comme avant.

[Notons que, même cinq ans après, je reste la proie de mes sujets de mémoire universitaire : les couvertures de roman français et les éditions collector dans le jeu vidéo. A défaut de progresser j’ai le mérite d’être constant.]

Bec et ongles

L’année 2015, d’un point de vue microscopique, aura été pleine d’enseignements.

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Dans mes cercles j’ai vu (trop) de burnouts à l’approche de la trentaine. Des gens qui lâchent un boulot pour n’en chercher aucun, d’autres qui lâchent un boulot pour en prendre un complètement différent. J’ai vu des couples remis en cause, les premiers divorces, les filles qui reprennent leur nom sur Facebook, les jeunes pères qui embrassent quelqu’un d’autre, les enfants qu’on instagrame une semaine sur deux. Au milieu de tout ça moi-même si j’ai changé de couple l’année d’avant, j’ai cette année double changé de job, au prix d’un peu de santé mentale.

Toujours autour de moi j’ai vu d’anciens amis de ma période BD sortir leurs premiers livres. Des gens qui, à l’époque, n’étaient soit pas assez bon, soit pas assez chanceux, ont fini par émerger. Je suis content pour eux (bientôt assez pour les féliciter). Comme je suis fier de ceux qui sont déjà dedans, de qui on se moque, et qui savent taper du poing sur la table pour continuer à avancer. Même d’anciens ennemis parviennent à leur fin, au prix de minces compromis mais toujours à la seule force de leur détermination. Ou parfois peut-être qu’il s’agit juste d’arriver à rester à la table des négociations, à ne pas se lever et partir.

Parce que j’ai aussi vu d’autres gens lâcher prise, où considérer qu’ils étaient confortables là où ils étaient. Ils ont cessé de se faire mal aux mains à gratter pour un peu plus. A la place ils se posent et consolident, ou bien ils construisent autre chose. J’en suis parfois (souvent) jaloux. Pour tous ceux qui n’en sont pas encore là, je les ai vu se battre, s’esquinter, se prendre des murs. Tellement de personnes, moi compris, qui ressortent lessivés de 2015, tuméfiés en dedans, pour faire quelques pas de plus en avant. Nous ne sommes pas (encore) arrivés.

Et là on où va, personne ne viendra nous y tirer, personne ne fera le taf pour nous. On n’a pas le choix, on y va bec et ongles.
Jusqu’à ce que (touffes de) cheveux blancs s’en suivent.