252 – Truthiness

Je connais un type, un dessinateur, super doué, avec un pur skill de malade. Le genre de gars à qui aucun éditeur ne peut dire non. D’ailleurs c’est ce qui s’est passé, vu qu’on est venu le chercher au lieu d’attendre qu’il présente le dossier sur lequel il bossait. Un vrai conte de fée, à un point près, c’est juste un des mecs les plus pénible et stupide (double euphémisme) de l’univers. En cause, sa vision de comment qu’on fait de la BD. Pour lui il n’y a qu’un seul moyen de composer une page donnée, de mettre en scène un passage donné. Car il existe LA façon de faire parfaite pour chaque composant de l’œuvre artistique. Toute alternative est obsolète, inférieure et méprisable. Pas de bol pour la scénariste avec qui il bosse, la pauvre en arrive à pleurer quand elle voit ses scripts modifiés de manière unilatérale par un couillon tyrannique. Il aura fallu un moment pour comprendre le fond du problème : il lit des livres, des tonnes et des tonnes de livres.

Non parce que ça c’est le grand truc. On me demande souvent, “wesh Le Reilly t’as pas un bouquin sur le scénario ou la BD à me conseiller ? Genre pour apprendre ?” Sur le papier c’est pas con remarque. Alors invariablement je conseille L’Art Invisible, thèse sur la BD qui déconstruit les mécanismes du médium, et surtout l’excellentisime Alan Moore’s Writing Comics, qui est en gros le seul bouquin que si tu l’as lu, t’as plus jamais besoin d’en lire un autre de ta vie. Dommage qu’il n’existe qu’en anglais… C’est un condensé des réflexions du plus grand scénariste de comics sur son propre travail d’auteur, et bien plus encore. La seule chose qu’il n’est pas, c’est un guide sur comment écrire. Des bouquins qui veulent t’apprendre comment faire un bon scénario, pour moi c’est juste un ramassis de conneries. Pour la simple et bonne raison que si y’avait une méthode infaillible, y’a longtemps que ça se saurait. Ce qui compte réellement c’est de comprendre les mécanismes du fonctionnement de l’art, savoir avec quelles pièces on peut construire. L’écriture c’est une boîte de légo technics sans fond, alors pourquoi se limiter au schéma de montage de base ?

Car le plus grand risque, c’est de finir comme l’autre taré, tellement persuadé que tout est quantifiable, rationalisable, qu’il finit par expurger toute âme et toute magie dans son art. Forcément, ça sonne terriblement creux. Après, il est tellement doué techniquement, qu’on continuera à lui lécher les pieds un moment. Mais ça c’est son problème. Ceux qui suivent mes critiques cinés et littéraires auront compris que ce qui me plaît, c’est les accidents industriels, qu’ils soient heureux ou malheureux. Leurs instigateurs sont des gens qui ont fait n’importe quoi avec leurs pièces de légo, sans suivre le moindre guide, et qui ont créé quelque chose avec un coeur qui bat. Il y a plein d’autres super bouquins pour détecter un bon scénario, comme Le Héros Aux Mille Visages. Mais par pitié, restez loin de ceux qui vous disent quoi faire.

Sachez aussi, pour l’anecdote, que j’avais commencé à traduire moi-même le bouquin de Moore sur mon ancien blog (hint !), vu qu’il n’existe pas en français. Plein d’espoir et d’honnêteté, j’avais même demandé l’autorisation à l’éditeur US. Celui-ci m’aura répondu que j’étais qu’un gros kikoo lol et que non, j’avais pas le droit. Les fourbes !

Du coup si vous avez du skill en anglais, faites les frais ça vaut le coup. Sinon à part ça demain on parlera fascisme et hamburger.

11 réflexions sur “252 – Truthiness

  1. Beaucoup de personne savent accumuler les connaissances mais n’arrivent pas à les comprendre et encore moins à les utiliser à bon escient.

    Ca me rappelle ma dissertation de psycho générale quand j’étais encore à la fac. On attendait l’ouverture de la salle. Plein d’étudiants récitaient leur leçon sans la comprendre. Et ils se sont plantés comme des cons sur la dissertation parce qu’ils n’avaient pas compris l’énoncer de la dissertation et encore moins le cours.

    Je ne connaissais pas mon cours par coeur. Je le maitrisais et je l’avais compris. Ma petite fierté 14,5/20

    Now go to the bed pour finir ma lecture

  2. On pourrait appliquer toussa a la musique aussi,et dans une moindre mesure,au jeu vidéo.Faut admettre que sa demande de sacrée prise de risque aussi.Et la récompense est rarement au RDV .. ( C’est marrant,vouv’zete mis d’accord avec Maia pour abordez le meme sujet today ? )

    ” fascisme et hamburger.”
    Tien,ça ferait un bon titre pour un album des cadavres.

  3. Effectivement, la méthode du bon scénart sera en conserve on aurait droit des produits sans gout!!! je remarque encore de bonne lecture [j'avais feuilleté l'art de l'invisible...]

    Sinon ca neige chez toi apparement…

  4. Marrant, vu que j’dois faire des recherches sur la création d’un story board et d’un scénario, j’ai du choper des bouquins sur ça.

    Le truc cool des bouquins que j’ai pris, c’est qu’ils expliquent le processus ( faire la ligne narrative, les lignes secondaires, faire des séquenciers etc… ) mais ils disent bien que de toute façon, tu te créeras ta propre façon de faire.

    Mais il y a des codes à connaître( respecter le sens de lecture, l’utilisation des twist et autre retournement de situation etc… ) et savoir les plans à utiliser et à quoi ils servent c’est cool ( même si honnêtement, faut être con pour pas les capter en lisant simplement une BD ).

    Mais j’ai une excuse… j’suis à la fac, donc il faut montrer qu’on recherche.

    Trop lol.

  5. Bon mais alors la vraie question c’est : tu les prêtes, ces bouquins ? Parce que si je te les vole cette semaine, je les emmène à Berlin, et je te les ramène avant Noël. Si tu les gardes, tant pis, je les commanderai au grand capital.

    Sinon moi j’ai bossé avec des techniques d’écriture de film. Justement pour éviter l’écueil des bouquins qui te disent comment mettre tes mains sur un putain de clavier. Et honnêtement, les bons scénarios efficaces, en ce moment, ils sont carrément dans les séries.

    Sinon là j’ai commandé les conseils d’Orson Scott Card, pas encore commencé, mais il paraît qu’ils sont très bien… J’espère qu’il ne va pas trop m’expliquer comment réinventer la roue : / Et mine de rien, le mec sur Sexactu qui avait posté ses traductions des essais de Palahniuk, et bah j’ai touuuut lu. Pas toujours transcendant, mais loin d’être inintéressant.

  6. Aaaah, ça fait plaisir de lire ça. C’est bien Ben, mords-y l’oeil!

    Le seul bouquin sur l’écriture qui vaille la peine d’être lu et mémorisé, c’est celui de Joe Eszterhas, The Devil’s Guide to Hollywood: the writer as God!”

    Et point barre. Le reste n’a strictement aucun intérêt, et toutes les règles dramaturgiques du monde n’aideront jamais un pseudo auteur qui n’a rien dans le ventre – et donc rien à dire – à pondre quoi que ce soit de valable.

    Vous pouvez vérifier la preuve de ça près de chez vous, tous les jours, y’a qu’à voir les rayonnages des libraires.

    (Attention: si vous voulez vendre, je conseille fortement d’avoir le moins de chose à dire, et de sortir votre double-décimètre pour vérifier que chaque paragraphe respecte les Règles de l’Art.)

  7. Oh salaud, tu nous caches ton ancien blog ! Tsais quoi, tu me donnes envie d’écrire sérieusement un truc, genre pas trois griffonnements sur un papier. Comme ça je m’apercevrais que j’suis nul en écriture, et je m’y remettrais :)

  8. Salut gamin !
    Désolé d’être direct mais moi et l’anglais, si ça ne fait pas deux ce n’est pas loin.
    Du coup ta traduction de ce livre (si elle est complete) m’interresse beaucoup, alors si tu la possède encore, n’y aurait-il pas moyen que je me la procure ? Le kikoo lol me suffira amplement.

    Merci de ta réponse ^^

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