- Alors, elle avance cette note 666 ?
Je déteste quand il fait ça. Mais il fait tout le temps ça. Sortir de nulle part, susurrer à l’oreille. D’instinct je me retourne et il est déjà à l’autre bout de la pièce. Un instant j’ai l’impression qu’il fume quelque chose, une cigarette, un cigare. La seconde d’après je jurerais qu’il ne tient rien entre les lèvres. Toute son apparence est impossible à fixer. Ca fait longtemps que j’ai renoncé à tenter de mettre le doigt sur les vêtements qu’il porte. Les angles de son visage de dandy sont mouvants. Sa peau tire vers le rouge, le noir, puis beige à nouveau. Parfois les trois à la fois. Des nuances qui se confondent derrière un voile d’ombre. Seuls ses yeux restent les mêmes, au croisement du bleu et du blanc. Deux étoiles de mort dans l’obscurité de mon studio. Ses lèvres bougent, j’entends sa voix à ma droite mais sens son souffle à ma gauche.
- Normalement elle devrait. Après tout, tu as hypothéqué ton âme pour 999 notes. Ne me fait pas mentir.
- Je suis supposé te remercier ?
Il rit. Enfin ses entrailles rient, se tordent dans un rictus qui remonte de si loin.
- Peu osent me tutoyer.
- Au point où j’en suis. Je peux faire quelque chose pour toi ? Ou tu es juste venu m’emmerder un peu plus histoire de ?
- Je t’aime bien Le Reilly. Et puis je fatigue après mon coup à Haïti. J’ai les muscles endoloris. Mais si tu n’es pas de bonne compagnie, je peux aller me distraire ailleurs.
J’essaie de boucler ce premier paragraphe mais mon crâne est en feu. Je n’ose pas me demander s’il y est pour quelque chose. C’est l’heure de la pause. Je passe à côté de son ombre comme si de rien n’était et m’offre une lampée de coca, la lumière du frigo éclairant l’appart’.
- Après tout Benjamin. Il est rare qu’on ose me propose un défi. C’est pour ça que j’ai accepté. Je ne sais plus si je te l’avais dit.
- Non seulement tu te fais chier mais tu radotes. L’éternité ne te réussit pas on dirait.
- Tu abois plus que tu ne mords.
- Je sais. En fait, je suis content que tu sois passé. C’est pesant de ne pas pouvoir parler de tout ça. D’ailleurs, où j’en suis ?
Je cligne de l’œil et il passe d’accoudé à ma table à allongé sur le lit. J’espère que l’odeur que je sens n’est pas mes draps en train de crâmer.
- A la note 666. Voilà où tu en es. 666 sur les 999 que notre petite affaire te permet de boucler quotidiennement quoi qu’il arrive, peu importe ton état ou ton agenda.
- Je parle du défi.
- Tu rames. A ce niveau là je savais que tu te planterais, mais pas à ce point. Tu es loin d’avoir doublé la valeur de ton âme, je dirais même qu’elle a régressé.
Ca semblait une putain de bonne idée sur le moment, de prouver qu’un blog pouvait rendre meilleur. En moins de mille notes apprendre assez de choses sur soi et partager assez aux autres pour doubler sa valeur. Si j’échoue, je fourgue mon âme de petit con. Si je gagne c’est le pompon du manège, un tour gratuit. Mais j’en suis aux deux tiers et pas un pouce de gagné. Ah moins que.
- Tu bluffes. Je ne peux pas valoir moins qu’il y a deux ans.
- Crois-tu ? Réfléchis. Les notes d’insulte, le mépris généralisé pour tes contemporains. Et ne me lance pas sur ta vie sentimentale. Sincèrement je préférerais que tu gagnes. D’une part tu me distrairais plus longtemps. Ensuite si ta valeur double, je serai gagnant quand tu signeras un second contrat. J’ai tout le temps du monde.
- Alors fous-moi la paix. J’ai sommeil, j’ai une note à boucler.
- De toute façon je dois filer. Une cruche en plein chagrin amoureux en Russie est prête à faire une connerie. J’ai une offre à lui faire.
- Super. Eclate-toi bien.
Puis l’obscurité de nouveau, à part le clignotement des néons de mon écran d’ordinateur. Le silence n’est brisé que par le bruit d’une voiture insomniaque sous ma fenêtre. Je fais craquer mes doigts. On va bien voir. Il me reste un peu moins d’un an.
Ce n’est pas fini.



