- Ce livre c’est de la merde !
La bibliothécaire de l’école primaire Jules Ferry soulève ses lunettes. Le jeune Le Reilly vient de poser son exemplaire de « L’homme qui rétrécit » sur la table.
- Allons bon qu’est-ce qui se passe ?
- Bah à la fin ça finit pas ! Le mec y rétrécit et tout et il arrive dans un nouveau monde à l’intérieur des atomes et y’a plus de pages. Il manque la suite ça finit pas c’est nul !
A l’époque je devais avoir genre dix ans et c’était la première fois de ma vie que je tombais sur un (extraordinairement bon) roman avec une fin ouverte. J’étais scandalisé. Je ne comprenais pas, persuadé qu’il s’agissait d’une sorte d’erreur. Heureusement la bibliothécaire s’est posée le temps qu’il fallait pour que je comprenne que non seulement c’était fait exprès, mais que c’était aussi ce qui faisait la force du livre. Sur le coup j’étais moyen convaincu, mais elle avait raison.

J’avais oublié jusqu’à l’existence des documentalistes (oui on peut aussi dire ça) jusqu’au mail d’une lectrice cette semaine qui a la chance d’exercer ce métier full of win. Parce qu’en fait pendant plus de treize ans à vivre sans TV les bibliothèques (scolaires, municipales) étaient mon refuge, mon QG. J’y allais minimum deux à trois fois par semaine, explosant systématiquement les limites de ma carte en BD, romans et CDs. Et à force de me voir débarouler à intervalles réguliers, les employés de bibliothèque sont devenus fans de moi, m’autorisant à embarquer des Stephen King en douce, à rendre en retard ou simplement à me conseiller. Face à la horde de branleurs de mon âge j’étais l’exception. Le rat sans lunettes, toujours dans un coin à lire par terre ce qu’il ne pouvait pas embarquer chez lui (les magasines par exemple). Jusqu’à ce que je touche enfin de quoi me permettre de choisir d’acheter la culture plutôt que de l’emprunter.

Ma bibliothèque est devenue internet. Il y a tout ce que je veux, avec tous les conseils que je veux et surtout quand je veux. Je prends en note ce qui m’intrigue au détour de mes visites sur les quelques sites littéraires que je fréquente et je passe commande en fonction. Puis à mon tour je vous parle de ce que je lis, devenant une sorte de bibliothécaire 2.0. Mais quand je me pose et que je considère sérieusement les origines, je dois admettre que sans les super documentalistes de mes écoles et sans l’immense biblio flambante neuve de ma banlieue, je n’en serais pas arrivé là où j’en suis. Ce qui peut paraître un peu débile, de penser qu’une carte de bibliothèque peut influer sur le cours des choses. Et pourtant, j’y ai repensé ces derniers jours. Et je sais pas si mes gosses iront à la biblio ou s’ils seront des connards pourris gâtés avec leurs ebooks et leurs Xbox. Mais je suis putain de content que les kids qui ont l’âge et le peu de moyen que j’avais à l’époque puissent se faire aider, conseiller et tisser des liens avec des gens qui ont décidé que ouais, finalement, c’est pas un métier de merde bibliothécaire, au contraire.

C’est donc aussi dans ces petits moments d’interactions avec des gens que j’aurais jamais croisés autrement que j’aime mon blog. Un mail ou une tranche de vie peuvent faire ressurgir tellement de choses. Je me demande quel morceau de souvenir va remonter à la surface la prochaine fois. We’ll see.
Et donc, vu que tu as raté ta vie dans le marketing (joke), tu vas te recycler en bibliothécaire municipal ?
“m’autorisant à embarquer des Stephen King en douce”
Et pourtant t’as toujours pas lu Coeurs perdus en Atlantide.
Tssssk.
mes filles ont 7 ans et je les ammène à la bibliothèque toutes les semaines qu’elles puissent choisir des livres sans limite financière comme quand nous allons acheter des livres chez notre libraire.
La facilité c’est de laisser tes enfants devant la télé, une console et basta….non pas que ces activités n’est aucun sens mais le livre est à mon sens ce qui ouvre le plus l’esprit à la curiosité. Pouvoir choisir sans limite dans une bibliothèque, c’est quand même extra et si les bibliothéquiares sont bon alors là….
Mouais enfin c’est quand même l’histoire d’un mec qui va de son armoire à biscuit à la machine à laver, entrecoupé d’anecdote scientifiquement improbable et chaque fois décevante sur le pourquoi et le comment il en est arrivé là. Le gamin de treize ans et moins moi d’aujourd’hui sont resté d’accord avec ta première impression.
Tout pareil, j’ai un souvenir ému de mes après midi entières passées sur un coin de moquette dans ma bibliothèque municipale, aux bibliothéquaires qui me conseillaient certaines lectures où me questionnaient alors que je rendais un livre.
Je profite de cet article pour dire merci, parce que j’ai acheté quelques romans critiqués ici sans jamais le regretter, et parce que ça faisait des années que je n’avais pas repensé à cette époque.
D’ailleurs ça doit expliquer le fait que je trouve les nanas qui lisent supeeeeer sexy.
bref merci le Reilly!
Tu n’imagines même pas à quel point ce post vient de me faire plaisir !
Merci !
Ca c’est un article cool. J’ai passé mes années de collégienne asociale au CDI, et mes années de lycéennes asociale à la bib’. Je ne parle pas de la découverte orgasmique de la médiathèque à côté de chez moi y’a un an (un dizaine de rayon de SF !!!!!!)
Les découvertes multiples, les recopiages maladroits d’Akira qu’il fallait rendre dans le mois, le piratage éhonté des album de rock indé et de BO de films que j’avais pas le smoyens de me payer. Love pour las bib’ quoi en fait.
Pareil que Marie !
Enfin un point de vue extérieur positif, ça fait plaiz !
Les bibliothécaires thanks U ^^
J’ai jamais été aussi fière de mon boulot que le jour où un gosse m’a volé un livre.
Jolie ode aux bibliothèques municipales…
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