723 – Twilight Zone

Mercredi soir, vingt trois heures cinquante cinq, place de la République avec Eric. On rentrait chez nos chez nous respectifs après un plan blogueurs à trois dans un restau qui va bien. J’ai besoin de faire un crochet par la pharmacie ouverte vingt quatre sur vingt quatre. Le mec derrière le comptoir est plutôt jeune, début de calvitie mais brun aux yeux bleus. Avec une belle veste et dix kilos de moins ça le ferait grave. Je ne sais plus pourquoi mais on parle de Paris, et le type finit par lâcher :

- Vous savez, moi je suis Lyonnais donc bon.
- La famille !!!

Je brandis les bras en l’air, donne un coup dans la lampe qui pendait du plafond. Je tente de la stabiliser mais je me brûle et couine de douleur au milieu de la pharmacie. Eric commence à prendre son expression faciale favorite quand il traine avec moi, celle où y’a marqué What The Fuck sur son front.

- Nan mais je suis Lyonnais aussi. Vous êtes d’où vous ?
- Je viens des pentes de la croix-rousse.
- LA FAMIIILLE !!! Je suis de Caluire ! J’étais à St Ex au lycée !
- Vous avez quel âge ?

Notez que pendant ce temps là, ma commande de médocs n’avance pas des masses. Mais trop content de trouver un compatriote, je lui balançais ma date de naissance.

- J’ai vingt trois ans. Enfin vingt-quatre dans trois mois.
- Hum… est-ce que tu connais la famille P. ?
- Genre avec une fille qui s’appellerait Ségolène ?
- Ouais carrément !
- J’ai un pote qui se l’est faite.
- Ah ouais ? Elle est facile ?
- Pas trop si je me souviens bien. Je crois que c’est une connasse un peu.
- Perso je me suis tapé sa grande sœur.
- Cool. Beau gosse.

Tout le long je voyais Eric se décomposer, comme s’il venait de foutre les pieds dans la quatrième dimension, sorte de remake lyonnais de Bienvenue chez les Chtis. Il a protesté qu’il ne comprenait rien à ce qu’on racontait et à gueulé a tue tête sur le reste du chemin :

- Nan mais la famille P. ! Et la Ségo quoi !

Bon, c’est vrai que la Croix-Rousse, sur Lyon, c’est un peu quartier bobo consanguin. Le coin où on petit déjeune en terrasse avec l’infinie certitude d’être les mecs les plus cools de toute la France. Parce que c’est la vérité. Après, effectivement, tout le monde connaît tout le monde et tout le monde finit par coucher avec tout le monde. Un jour j’écrirai mon article gore avec un organigramme sur qui a baisé qui. Mais pas tout de suite, j’ai encore des potes là bas. Enfin sauf Ségolène P., que j’ai jamais vraiment pu blairer.

Tout ceci tendant à prouver que mine de rien, les Lyonnais sur Paris, ça raconte un peu des trucs surréalistes qui font peur aux gens. Mais c’est pour ça qu’on s’aime.

722 – Dreamcaster

- C’est une blague ?

Nathalie regardait l’avocat qui s’était immiscé entre elle et la fin de son petit déjeuner d’un œil malheureusement pas encore assez réveillé pour être scandalisé. L’intrus était venu la cueillir à l’aube, pénétrant l’intérieur dès que la porte fut entrouverte.

- J’ai bien peur que non Mlle Gayet.

Le petit être encravaté produit une pochette en kraft de sa mince mallette posée au milieu des confitures et commence à lire son contenu à voix haute.

- Mon client a cauchemardé de vous à trois reprises en moins d’une semaine, entre les 2 et 8 mars de cette année. Vous apparaissiez systématiquement en train de rompre avec lui ou de le tromper ou une combinaison des deux.
- Pardon ?
- Dans le dernier rêve, le 8 donc, vous rompiez au restaurant tout en vous faisant prendre en levrette « avec grand plaisir » par votre amant.
- Qui était aussi dans le restaurant ?
- C’est cela même.

La jeune femme préfère soutenir son crâne avec sa main de peur de s’effondrer. Elle beurre au ralenti une biscotte déjà brisée. Imperturbable, l’avocat continue.

- En conséquence de quoi mon client a déposé contre vous une demande d’injonction restrictive. Il vous est désormais interdit d’apparaître dans son subconscient jusqu’à nouvel ordre. Sous peine de poursuites judiciaires.

Si Nathalie avait été d’humeur taquine, elle aurait répliqué avec indignation que c’était fort de café. En tout cas elle était désormais autant réveillée qu’abasourdie. Depuis quand ce pauvre type s’était vu pousser des couilles ? L’ex de Nathalie était un lâche, d’ordinaire, véritable carpette humaine manipulatrice. Enfin, relativisons. Il aurait aussi pu se déplacer et confronter celle qu’il avait minablement quittée un mois plus tôt, au lieu d’envoyer un émissaire en début de calvitie.

- C’est absurde ce que vous me dites. C’est son subconscient, je n’y suis pour rien moi.
- Allons Mlle Gayet, ne faites pas l’enfant, nous ne sommes plus en 2010 et vous savez fort bien que les lois ont changé.
- Et je suis sensée faire quoi moi ? A part attendre de me prendre un procès au cul parce que monsieur n’a pas le courage d’affronter sa culpabilité névrotique ?
- Tenez vous à carreau un moment, prenez vos distances. Ca ne me semble pas si compliqué que ça. Vous arriverez bien à vous retenir.

Tu parles d’un réveil du mauvais pied.

Ce n’est qu’une fois le visiteur indésirable raccompagné à la porte que Nathalie trouve la force de retourner dans sa chambre, où elle retrouve tout son matériel. C’était bien la peine d’investir dans un Dreamcaster dernier cri. La machine est encore posée sur le bureau, les électrodes en vrac, la prise secteur toujours branchée. Au début, lorsque l’Ex avait proposé l’achat, la jeune femme était contre. Faire l’andouille avec des menottes ou des bites en plastique pour pimenter des séances de cul trop souvent décevantes est une chose. Mais aller baiser dans les rêves de l’autre sous prétexte de pouvoir y assouvir des fantasmes hallucinatoires, non merci. Une raison de plus pour lui d’aller voir ailleurs. Une raison pour elle d’acquérir un exemplaire. Le karma est une vieille pute. Mais moins que le hacker qui aura sauté Nathalie en échange d’une modification de tous les protocoles de sécurité logiciels. Un peu de dignité contre un Dreamcaster moddé, capable de s’immiscer jusque dans les cauchemars.

L’enfoiré aura vite compris que sa garce d’ex mijotait. Les mises en scènes étaient peut-être trop spécifiques. Elle aura pêché par gourmandise dans la vengeance. Dommage, elle aurait aimé aller au bout du scénario, le plan à trois sodomite avec l’ex et le nouveau imaginaire. Mais la justice s’est effectivement adaptée au harcèlement moral par rêves interposés. Putain de reforme du système pénal tiens. Finalement le Dreamcaster finira comme la plupart des sex-toys, acheté sur un coup de tête, abusé et voué à l’abandon.

De toute façon, c’était ça ou les représailles par arme blanche. Au moins Nathalie aura tenté quelque chose avant d’en arriver là. Heureusement que feu sa mère lui avait enseigné la prévoyance. Le set de couteaux de boucher, commandé au cas où, n’attendait plus que d’être étrenné.

Parce qu’après tout, avec un peu d’efforts, il est simple de faire que ses rêves deviennent réalité.

721 – Stupid-Compulsive

Quelques temps plus tôt, je lisais The Magicians. Au début du livre le héros n’a aucun pouvoir, mais est bon en magie traditionnelle. Il est capable de faire le couillon avec un jeu de cartes, qu’il manipule avec une rare aisance. Plusieurs pages du livre sont consacrées au Faro Schuffle, la manière la plus complexe et stylée de mélanger un paquet de cartes. Comme je suis un sale jeune super impressionnable, je me dis que j’aimerais bien apprendre à faire truc comme ça. Que doit bien y avoir une vidéo YouTube qui explique la marche à suivre (remember que j’ai appris a faire un nœud de cravate 10min avant le gala de mon école avec une vidéo internet). Problème, je ne joue à aucun jeu de cartes, je n’ai donc aucun paquet chez moi. Logique. C’est alors que je me suis souvenu en avoir vu un méga stylé sur l’interweb.

En effet, au détour du site de liens The Awesomer j’étais tombé sur Ellusionnist (E + Illusionnist, get it ? GET IT ?!), un fabriquant de cartes pour magiciens. Les mecs pondent des designs un peu mystiques, le tout sur du carton velouté qui n’est qu’amour sous les doigts. J’avais failli passer commande mais m’était retenu au dernier moment. Peine perdue cette fois, zou dans le panier, carte bleue et c’était parti ! Une fois reçues une semaine plus tard, je du m’incliner devant la qualité du produit. Les cartes sont tellement solides et douces à la fois que j’avais envie d’en tapisser mes draps pour mon prochain rapport de type sexuel. Par contre, problème, faire un Faro Schuffle, même imparfait, c’est ultra giga galère de sa race. Au bout de quelques heures, j’ai laissé tomber, et j’ai rangé mon paquet de cartes dans un coin de mon bureau. Vous savez, avec tous mes autres achats impulsifs qui ne servent jamais.

J’ai un vrai problème d’achat compulsif de trucs que je veux depuis longtemps mais dont je sais pertinemment que je n’ai pas besoin. Comme pas mal de monde vous me direz. Sauf que, particularité, je ne regrette pas mes achats débiles. Exemple avec ma Powerball, alias le truc avec lequel tu fais le con une semaine mais que tu ne t’en ressers plus jamais. J’en voulais une depuis tellement longtemps que la commande aura été un soulagement, une libération. Okay j’ai jeté vingt euros par la fenêtre, mais je suis tranquille à présent. Je ne veux plus acheter de Powerball. Et à présent j’ai un putain de paquet de cartes trop la classe. Je ne veux plus l’acheter, puisque je l’ai déjà : la liberté par l’asservissement. Oui, j’ai conscience de l’absurdité totale de cette rationalisation.

Nan mais un jour il servira ce paquet de luxe, pour une partie de Texas Hold’Em ou une démonstration de Faro Schuffle. Un jour ouais, trop, c’est obligé, clairement. Non ?

DEMO STAGE !!!

Pour ceux qui se demandent, un Faro Schuffle c’est ça.

Si tu en fais huit perfect d’affilée, les cartes reviennent à leur position initiale. Tu sais faire ça, t’as plus rien à apprendre.