Tristan Garcia est le roi du monde. Ce doctorant en philosophie, diplômé de l’ENS, avait secoué la rentrée littéraire de 2008 avec son premier roman La Meilleure Part des Hommes. Entré directement dans la collection blanche de chez Gallimard, le bouquin terminera avec le prix de Flore et une couverture médiatique gigantesque. Un coup comme ça, dans le milieu littéraire, ça vous donne la « Licence to do absolument n’importe quoi ». Ca tombe bien, Garcia racontait déjà à qui voulait l’entendre il y a deux ans qu’il voulait réhabiliter le roman d’aventure, faire un truc avec de la jungle et tous ces trucs ! A l’époque j’étais plus que curieux. D’une part parce que j’avais beaucoup apprécié La meilleure part des hommes. D’autre part parce que je suis toujours intéressé de voir de quoi accouchent les artistes quand ils ont une liberté quasi-totale et font donc exactement ce qu’ils veulent. D’où la lecture de Mémoires de la Jungle.

- En fait, ce que j’ai vraiment envie de faire, c’est un roman d’aventure, mais philosophique tu vois ! Ca serait l’histoire d’un singe élevé par des humains, super intelligent le chimpanzé, avec des bases de grammaire et tout. Il aurait grandi dans un zoo géré par une famille avec deux gosses, une fille aimante et un gamin autiste. Là c’est méta tu vois, le singe progresse alors que le fils reste bloqué dans son éducation et finit par mourir. Puis des années plus tard le singe se retrouve seul dans la jungle, à cause du crash de son avion, le pilote ne s’en tirant pas. Et du coup, pression ! Est-ce que le chimpanzé va conserver l’humanité qu’on lui a insufflée ou est-ce qu’il va régresser ?
- Heu… okay.
- Oh et ça se passerait dans le futur et ça serait écrit avec un vocabulaire et une grammaire arriérés du point de vue du singe !

J’imagine que la réunion chez Gallimard a du donner un truc de ce goût là, l’éditeur ne pouvant rien refuser au prodige. Et puis c’est sexy comme concept, ça parle d’humanité, de lien entre les espèces, de transmission du savoir, de l’état de nature et tous ces trucs un peu philo. Seulement d’office le truc se casse la gueule sur le style. Faire parler un singe en mode « petit nègre » (Jar Jar versus Tintin au Congo) sur pas loin de quatre cent pages, c’est violent pour le cerveau (un peu comme le Pygmy de Palahniuk l’année dernière). J’imagine que Garcia s’est éclaté a construire cette grammaire pourrie exprès, ces inversions de vocabulaire et autres artifices. Joli exercice d’écriture, catastrophe de lecture malgré la présence de quelques très bonnes phases. Il arrive parfois que l’idée soit bien plus séduisante que la réalisation de l’idée. Pendant toute la première partie du livre, j’avais envie de le jeter par la fenêtre ou d’y foutre le feu. J’aurais du faire les deux. Un enfer.

Sur le dernier quart du bouquin, il commence enfin à se passer un truc (après un passage épouvantable où le héros découvre des chimpanzés sauvages, le sexe et la magie de faire caca où il veut, for real). J’ai même eu quelques dizaines de pages d’excitation devant la perspective d’une explication aux (quelques) mystères contenus dans les flashbacks de l’enfance du singe. Le final rattrape presque la souffrance ressentie le long de la lecture pour en arriver là. Mais que presque. Tout ça pour finir sur un « Et ouais en fait les animaux c’est des animaux l’homme n’est pas tout puissant » ça fait un peu mal aux fesses. J’aurais préféré un truc vénère en mode « La planète des singes ». Mais non. Je ne peux que remercier Captain Obvious pour sa contribution à l’écriture. Oh et avoir un épilogue écrit en vrai français pour tout expliquer c’est un peu la mort de la narration organique, même en feintant en nommant cette partie « Un être humain a toujours le dernier mot ».

Oh, et l’intrigue aurait pu se dérouler de nos jours ça n’aurait rien changé. Absolument rien. Pas de worldbuilding ni d’utilisation des vagues mises en places futuristes du décor. C’est bien du coup Garcia est cohérent avec lui-même, puisque dans son premier bouquin il adoptait le point de vue d’une femme sans que cela apporte quoi que ce soit au récit. Okay, je tape un peu sur le Tristan mais j’ai besoin de me venger de l’horreur qu’aura été la lecture de ces Mémoires de la Jungle.
Le pire c’est que le bouquin n’est même pas intrinsèquement mauvais. Un prof de philo avait envie de développer des théories sur le rapport singes/hommes tout en se titillant le style. C’est réussi. J’ai vu ce que tu voulais faire, et tu l’as à peu près bien fait. Mais ça n’intéresse pas grand monde. Euphémisme de : personne à part trois universitaires et Technikart.
Maintenant que Garcia a utilisé sa carte « sortie de manuscrit dont personne n’aurait voulu sans un premier succès », j’espère un retour à quelque chose de plus intéressant pour les communs des mortels. Parce que sous la Jungle, on trouve encore quelques raisons d’y croire.
Je trouve pas totalement cohérents tes propos;
D’un coté, (il me semble que) tu prônes la liberté totale de l’écrivain, toujours limité par le méchant éditeur (j’approuve), et de l’autre tu critiques le fait que le bouquin “libéré” ne convienne qu’à un nombre très limité.
Or, j’ai plus ou moins la conviction que lorsque tu écris exactement ce que tu veux, inévitablement tu te coupes du plus grand nombre, vu que ce n’est pas pensé pour plaire à la plupart des gens. De là à dire qu’il faut faire un choix entre le public et ses propres envies…
Après, ptêtre que je me goure sur toute la ligne auquel cas tu peux m’incendier sans y mettre les formes!
Et pourtant.
On peut écrire exactement ce qu’on veut et que ça plaise au plus grand nombre. Là le problème c’est qu’on a un mec qui appartient à une certaine “élite”, et son grand rêve d’écrivain c’est ça.
CE bouquin libéré est une cata car plein de mauvaises idées et de mauvais choix (avec un soupçon de manque de technique de narration)
Je conçois parfaitement que le livre qui est à la fois l’exacte transcription des envies de l’auteur et qui plait a un large lectorat peut se faire, mais je reste convaincu que c’est rare.
Fin bon, comme de toute façon je l’ai pas lu le bouquin, bin je vais te croire sur parole hein
Et puis, comme en témoigne le “manuscrit dont personne n’aurait voulu sans un premier succès”, le bougre doit avoir plusieurs cordes à son carquois, quitte à passer par la case délire trop poussé pour être apprécié pour enfin revenir à du texte de qualité.
Sinon HS total, mais j’ai maté Adventureland, et ma foi c’était plutôt pas mal!
Moi j’aime pas les gorilles en fait. Ca fait peur.
(ce commentaire très interessant est sponsorisé par la LAG, ligue anti gorilles, merci de votre attention).
Eh, si tu veux tapper sur des ecrain d’origine normalienne j’ai des noms ! En ce moment par exemple, il y à Alice Zeniter et son roman “jusque dans nos bras”. Il parait que télérama s’apprete à la descendre…
(et s’il avait été écrit avant ?)
Avant quoi ? Avant la meilleure part des hommes ?
Bah dans ce cas là on comprend qu’il ait pas tenté de percer avec celui là. (han c’est méchant… mais réaliste)
Dans un genre semble-t-il un peu similaire (au point de vue de l’histoire et de certains gimmicks tels que tu les racontes en tout cas), j’avais bien aimé “Les Grands Singes” de Will Self.
Pour le coup, “ça disait des choses” tout en étant plutôt fendard.
Moralité : je ne l’achèterais pas. Le Reilly vous aide aussi à faire des économies.
Tiens, dans le livre que j’écris j’ai un personnage proche de la débilité mentale qui vit sur une île mystérieuse et qui devient très proche du héros. Ca me pose de sérieux problèmes niveau dialogue. Je voulais faire une sorte de parodie de petit-nègre façon Tintin au Congo, mais comme tu le soulignes ça peut vite devenir gavant. J’ai essayé de traduire des bribes de dialogue au moins une 10aine de fois en passant par le mandarin, l’arabe et le polonais avant de revenir au français, pour brouiller la syntaxe et créer des accidents au niveau du vocabulaire, mais c’était peu concluant…
Du coup je vais quand même jeter un coup d’oeil au bouquin, rien que pour “la présence de quelques très bonnes phases”.
Merci pour la review en tout cas