908 – Building Bad

Après un combat acharné d’Iris pendant plus d’un an, j’ai fini par redonner une chance à la série Breaking Bad. Pour ceux qui l’ignorent, ce show made in AMC raconte comment un prof de chimie devient dealer de methamphétamines pour financer le traitement prohibitif de son cancer. J’avais renoncé la première fois à cause d’une image franchement moche et d’une narration neurasthénique. En vrai, c’est pas si laid que ça, surtout en HD. Mais putain qu’est-ce que c’est long ! Okay, je sais que c’est fait exprès, pour laisser respirer les personnages, créer une ambiance et tout. Sauf que la raclure de jeune que je suis avec mon déficit aigue de l’attention à du mal à se motiver à rester planté 47min au ralenti. Bon, je reconnais que c’est pas mal. Enfin c’est bien quoi. Même si, en vrai, moi je connaissais un presque clone du héros de la série.

Mr H était mon prof de Techno au collège. C’est un peu la matière qui sert à rien, où on écoute d’une oreille distraite quand le mec nous parle d’inginérie. Tout ce qu’il me reste des cours, c’est les quelques gadgets fabriqués au fil des années. Ceci dit Mr H était cool, dans le genre froid. Il nous aimait bien mais c’était difficile de le sentir. Pas le genre très causant, mais avec un vrai bon fond. Puis un jour, il n’est pas venu en classe. L’administration a tenté de le cacher mais on a vite su qu’il était atteint d’un cancer de la peau et qu’il ne reviendrait peut-être pas. Finalement si, il a refait son apparition au bout de quelques mois, clairement dans un sale état. On était assez grand pour ne pas faire nos relous. Les cours ont repris, lui manquait juste un de vitalité par rapport à avant. Puis je suis parti au lycée et j’ai oublié toute cette histoire, jusqu’à ce j’apprenne le décès de Mr H.

Le cancer était revenu et avait fini le boulot. J’ai eu une pensée pour le prof qui m’avait prêté un bouquin d’HTML et qui m’autorisait à venir télécharger des trucs en 56k après les cours pour ramener à la maison à l’époque où je n’avais pas le net (good times). Puis, depuis Breaking Bad, je me dis que s’il avait voulu, Mr H aurait pu devenir un vrai gangster et braquer des banques ou vendre des bombes pour toucher plein de thunes. Je veux dire, la salle de cours était un vrai débarras entre perceuses, fer à souder, câbles, circuits imprimés et autres matos de base. Tout comme le héros de la série se sert dans le stock du lycée pour cuisiner des meths, Mr H aurait pu construire un tas de trucs mauvais pour s’enrichir. Ca, c’est s’il avait eu besoin, c’est-à-dire si on avait pas l’assurance maladie. Rapport au fait qu’en France, si t’as un cancer de la peau métastasé, tu ne paies rien.

Ce qui me ramène à la série, qui me fait un peu rire, pour connaitre et avoir connu des cancéreux. Au moins la thune n’était pas un si gros problème, entre les soins gratos et les compensations financières post décès. J’aime quand même me dire que Mr H, que j’appréciais beaucoup, aurait pu devenir un parrain s’il l’avait voulu.
J’aurais respecté.

908 – Smoking Gun

Parce qu’il n’ya que les gros connards qui ne changent pas d’avis, je me suis mis à écrire des nouvelles. Pour un truc avec un thème et voilà, du coup c’est pas pareil. Anyway. J’en suis à une bonne demi-douzaine et je réalise que je dois faire face à un léger problème. Un soucis que j’ai aussi pu observer dans les livres des autres, au fil des recueils que je boulote de temps à autre. On voit venir la fin gros comme un camion. Bien sûr que le héros est le schyzo, il n’y a pas d’autres solutions pour boucler l’intrigue ! Mais tss bien sûr qu’en fait elle a pas trompé le gars, tout ça c’est sa parano ! Vous voyez l’idée. Au bout de quelques pages on voit très bien où tout ça nous embarque. Bah j’ai un peu ce soucis, à intervalles régulier. En somme, j’ai du mal à planquer mon flingue de Tchekov.

Attention on faire un peu de théorie là. L’idée du pistolet de Tchekov (d’Anton Tchekov, écrivain du XIXème) c’est, en gros, que si une arme tire un coup de feu dans l’acte trois, on doit l’avoir vue dans l’acte un. Une manière comme une autre de dire que tout retournement doit être introduit. Sans tous les petits indices dans Sixième Sens comme quoi Bruce Willis, personne lui parle, le twist de fin n’aurait aucun impact. Ca sortirait de nulle part, on se sentirait floué. Autre exemple beaucoup plus subtil (ou pas, suivant le point de vue). Une des toutes premières répliques de Fight Club, au bout de trente secondes de film, quand, en voix off, Edward Norton dit “Je le sais parce que Tyler le sait”. Bim. Le flingue est là, et le twist de fin n’est que la balle dans la tête du spectateur.

Le but du jeu, c’est quand même de planquer au maximum le flingue, pour que ça ne se voie pas trop. Sinon on grille le truc. Dans une nouvelle, c’est galère. Le format est court. On manque de place pour dissimuler un traitre, ou un retournement de situation. Soit on l’amène et du coup il est très voyant, soit on ne le met pas et c’est tricher. Alors, parfois, ça se planque bien, ça arrive et c’est top. D’autres fois c’est juste impossible. On peut délayer l’histoire pour noyer le poisson, mais le risque c’est de remplir avec de l’inssipide. Une des solutions c’est d’assumer. Okay, l’histoire est évidente et la chute vous la voyez venir. Mais, attendez, je vais vous raconter ça à la bien. Tout comme il n’y a pas de clichés, seulement des exécutions de l’idée sans imagination, le flingue de Tchekov peut trôner bien en évidence.

De temps en temps. Sinon… Sinon c’est la merde un peu quand même. Heureusement que mon sujet et mes idées de nouvelles me plaisent, sinon je criserais je crois. Bon, je reste pas, faut que j’aille prier pour qu’UPS arrivent à trouver ma porte (lol) et qu’ils passent que je ne serai pas en cours (relol).

907 – Unpredicted Package Stealing

Lorsque Marc retourna au travail ce samedi, le colis était toujours là. Sentant la jalousie monter, il détourna le regard. Arrivé hier à Roissy, scanné dans la foulée, il devait partir chez un certain Matthias Jambon dès lundi matin. C’est ça de faire confiance à des transporteurs privés, ils ne livrent pas le samedi. Marc essaya de ne pas penser au contenu du paquet, déballé plus tôt dans le cadre d’un contrôle de routine aléatoire. Employé des douanes en aéroport, quel job de merde. D’une, il faut passer la journée à Roissy. Déjà que les voyageurs deviennent fou au bout de quelques heures, imaginez ceux qui y travaillent quarante heures par semaine. Toutes les semaines. Ensuite, chaque jour défilent des colis tous plus alléchants les uns que les autres. La valeur des paquets scannés en une demi-heure dépasse allègrement le salaire mensuel des employés. Pour Marc, la torture avait assez durée. Au bout de huit ans de bons et loyaux services, il était sur le point de craquer. Il le sentait. Il le savait.

Le trentenaire n’avait jamais pensé finir sa carrière dans un petit bureau des douanes. Il aurait du prévoir qu’un master d’anglais littéraire n’était pas le meilleur tremplin vers une vie pleine de rebondissements et d’aventures. Puis il y a eu le bébé, le besoin de trouver un toit, de quoi payer le beurre à mettre dans les pates premier prix. Ses rêves à la poubelle, il s’était retrouvé à scanner et biper les petits bonheurs des autres à longueur de journée. Ses collègues, le cuir endurci par une vie de travail absurde, se faisaientt plaisir une ou deux fois par semaine. Un colis « malencontreusement » tombé des rails automatiques, un autre refusé pour des raisons plus ou moins claires, voilà qui arrondissait les fins de moi autant que les sourires. Jusqu’ici Marc avait été réglo, persuadé que sa situation n’était que temporaire, que s’abaisser à dérober le bien d’autrui scellerait son destin, le transformerait à jamais en pire version de lui-même.

Dans la nuit de samedi à dimanche, l’homme avait profité du sommeil de sa compagne pour googler le propriétaire du colis. Sait-on jamais, peut-être que découvrir sur Facebook la photo d’un type à l’air sympa le dissuaderait. Ce qu’il trouva eu l’effet inverse. Le blog quotidien d’un graphomane bouffi par la condescendance, le mépris et étrangement la certitude d’être drôle. Quel connard. Un petit étudiant qui jette l’argent de ses parents par la fenêtre pour s’acheter des gadgets hors de prix. Marc bouillonnait. Lui aussi méritait de se faire plaisir, lui aussi méritait un peu d’équipement high tech, lui aussi était capable d’apprécier les choses de l’intellect. Il ne dormit pas. Tournant et retournant, il pensait aux éventuelles conséquences. S’emparer d’un colis avec un numéro de suivi était problématique. Les transporteurs ne laissaient rien passer. De plus, les archives indiqueraient qu’il était le dernier à avoir eu le paquet entre les mains. Si jamais cela remontait jusqu’à son superviseur ? Il serait renvoyé. Faute grave.

Dimanche après-midi, Marc grillait sa première cigarette depuis la naissance du bébé sur le tarmac. Le ballet des décollages d’avion lui semblait une métaphore de son destin. Un nouveau départ. Qu’importe le licenciement, qu’importe le transporteur, la tumeur de l’insatisfaction avait pris possession de son esprit. Au bout de sa cigarette il irait dans le local, s’emparerait du colis du petit con d’étudiant et renterait avec chez lui. Pour ce qu’il en savait, c’était peut-être la plus meilleure idée de sa vie. C’était autant son plaisir qu’un moyen de bousculer le statut quo.

Revigoré par l’intense sensation d’être vivant à nouveau, Marc écrasa le mégot sous la semelle de ses chaussures trop portées et se mit en route en direction du dépôt.