979 – Hey Mister DJ

Bonsoir,

Pourriez-vous, s’il vous plait, écouter votre musique un peu moins fort, (à partir de 22h00) car celle-ci nous empêche de dormir. Vous seriez bien aimable.

Merci beaucoup.

Voilà ce que j’ai trouvé manuscrit sur une feuille volante, scotché sur la porte de mon studio alors que je rentrais de chez une amie. Joie. Dans la liste de ce que j’apprécie moyen : le fait que ce soit anonyme (pour le courage et la communication), le fait que ce soit sur ma porte au lieu de dans ma boîte aux lettres (pour l’humiliation publique) et le fait que ce soit un poil méprisant dans le vocable (pour me motiver à faire un effort). C’est donc la première fois qu’on se plaint ouvertement de quoi que ce soit me concernant dans mon immeuble en presque trois ans. J’ai rien contre faire un effort, mais vu la manière dont ça a été demandé, mon premier réflexe serait plutôt de monter un peu plus le volume.

Faut savoir que j’ai dû vivre une enfance/adolescence sans trop de bruits. A Lyon la maison est super mal isolée et la guerre avec les voisin quasi permanente. Dès qu’on monte un peu trop la radio, y’a retour de son de la part de la TV d’en dessous. Dans le même ordre d’idées, interdit absolu de sauter. Quand j’étais môme pour pas vriller le tourne disque (ON NE SAUTE PAS PENDANT LE DISQUE) et adulte parce que parquet qui grince et gens un étage plus bas. Une fois ado, je pouvais crever pour avoir le droit d’écouter de la musique dans la salle de bain. On ne dérange pas l’ours pendant son café sous peine de gueulante. Bien des années plus tard, sur Paris, chez l’ex-femme de ma vie, on entendait les voisins ne serait-ce que parler entre eux. Quand je jouais à Guitar Hero, c’était donc proche de l’air guitar niveau débit sonore. D’où une certaine frustration globale et un lâchage depuis mon nouveau chez moi.

Bon, ces deux dernières semaines c’est pire. J’en conviens. J’en ai beaucoup parlé sur Twitter, pas du tout ici, mais j’ai acheté Kinect pour ma Xbox. Parce qu’en poussant mes meubles et en orientant la TV en diagonale j’ai pile la place devant ma kitchenette pour jouer à Dance Central. Et bordel ce que j’ai squatté le truc. Pendant dix jours j’ai fait d’une à deux heures tous les soirs après minuit, le volume bien à fond, en sautant, tapant dans les mains et tout ce que tu veux. Je m’en fous, mon appart est accoudé à un couloir et au-dessus d’un kebab. Bon, il s’avère qu’en fait ça doit s’entendre (peut-être au-dessus) d’une façon ou d’une autre. Mais merde j’ai mérité ! Si ça se trouve mon prochain appart je pourrai même pas ne serait-ce que rêver de sauter sans éclater mon plancher. Même si, dans le fond, je sais à quel point ça peut être lourd, un voisin qui abuse un peu sur le volume global de sa consommation sonore.

En vrai, j’ai fait un début d’effort. Pas parce que je culpabilise, pas parce que je veux rendre service. Pour ça y’aurait fallu un mot signé et poli discrètement mis dans ma boite aux lettres. Non, juste parce que je sais que je vis dans un immeuble de taré, où on pisse dans l’allée, on vole des colis et où ça hurle dans des langues bizarres au milieu de la nuit dans le couloir. Et que j’ai vu assez d’émissions de Julien Courbet pour savoir jusqu’où l’escalade entre voisins peut monter. Still, immeuble de merde.

(Oh et je vous défonce tous à Dance Central)

978 – Back In Time

Mon héroïne est dans le bus, qui serpente dans la banlieue lyonnaise. Elle a dix-sept ans et écoute de la musique sur son discman. Mais. Elle écoute quoi ? Là, l’écrivaillon se redresse, bascule en arrière et se frotte la barbe de deux semaines. Putain, j’étais où en 2003 ? On écoutait quoi en 2003 ? Et elle, à quel point est-elle différente de moi ? Qu’est-ce qu’elle écouterait ? J’ai ouvert les internets, j’ai fouiné un peu. Puis j’ai jeté mon dévolu sur Complicated, d’Avril Lavigne, parce que ça tombe bon et juste à la fois. Alors je me colle le morceau sur Spotify et je reprends mon document Word. J’y ajoute, en description, qu’elle écoute un CD gravé, parce que c’était ça l’époque aussi. Puis j’avance. Tout en sachant très bien que dans trois chapitres va falloir que je retrouve quel était le meilleur appareil photo réflex au budget prosumer de 2003 pour en parler. Si vous voulez m’aider, n’hésitez pas hein.

En fait, la plupart de mes projets de bouquins sont précisément ancrés dans le temps. Par exemple Perfect Ten se passe en 2011 et en 2003. Sachant que chaque année de retard risque de toute décaler. Le truc de road trip dont j’ai écrit une quinzaine de pages il y a deux ans se passe en 2007 et se passera toujours en 2007. Sachant que chaque année de retard risque de me forcer à chercher encore plus ce qui existait ou pas à ce moment. Vous avez remarqué à quel point la plupart des romans français se passent « de nos jours ». Parce que sincèrement, c’est beaucoup beaucoup plus simple à gérer du point de vue de l’auteur. Avoir une histoire libérée de toute contrainte temporelle, c’est pratique. Pas besoin de faire trop de recherches, pas besoin de veiller à la cohérence du truc ou pas. Pendant ce temps là j’appelle mon meilleur ami pour qu’il cherche quel type de téléphones était présent dans tel avion en 2007.

On m’a demandé y’a pas longtemps quel était l’intérêt de se casser le cul, d’avoir des détails aussi précis. Qu’est-ce qu’on s’en fout du morceau qu’écoute l’héroïne ? A titre personnel je trouve que ça ajoute de la texture. Elle écoute de la musique -> elle écoute son discman -> elle écoute Complicated d’Avril Lavigne sur son Discman. C’est une question d’épaisseur de la description, de ce qui vient donner du relief et de la vie. Bien sûr il ne faut pas que ce soit gratuit. Il faut que ça fasse sens, qu’il se cache quelque chose là-dessous. Le lecteur ne verra pas tout bien sûr, mais la beauté est dans les détails. Ca rend le texte unique, la situation palpable, imaginable. D’où pas mal d’heures à chercher des trucs sur internet, à poser des questions à mes amies filles pour des scènes de cul, ou à m’arracher les cheveux sur c’est quoi les habits à la mode en 2003.

Ceci dit. Je trouve ça enrichissant, pas que pour le bouquin mais aussi pour moi. Je me plains mais au fond j’aime. J’aime l’idée de travailler avant d’écrire, de faire un vrai boulot, de vouloir chercher l’épaisseur en plus. Même si, du coup, ça me prend du temps et de l’énergie. Ceci dit, écrire un bon bouquin, c’est pas censé être cool et fun du début à la fin.

977 – Flawed

Vous avez vu Pour Elle ? C’était un super film, à un gigantissime défaut près. On y voyait Vincent Lindon, père de famille normal, déchiré par l’emprisonnement de sa femme. Condamnée pour un meurtre qu’elle nie avoir commis, elle croupit et dépérit derrière les barreaux. Lindon, ne supportant plus la situation, convaincu de l’innocence de sa compagne, monte un plan complexe et se compromet moralement pour la faire sortir et fuir le pays avec elle et son fils. Un homme banal galvanisé par ses convictions et son amour qui se croit dans Prison Break. C’était top. A part le flashback vers la fin où on découvre que non, la femme n’a pas tué. Ou comment foutre en l’air le film. Car, sincèrement, qu’elle soit coupable ou pas, ce n’est pas la question. On s’en tape. Ce n’est pas le propos du film, ça n’apporte rien à l’intrigue, ça n’enrichit pas les persos. Au contraire, l’ambigüité légitimait le héros, il n’a pas de preuve, mais il le sait.

Le second film du réalisateur scénariste Fred Cavayé, est une fois de plus un bon thriller gâché par un bon gros défaut. Gilles Lellouche travaille dans un hôpital qui héberge temporairement un truand après un accident de moto. Fliqué par… heu… les flics, le truand est hors d’atteinte de ses compères qui veulent le récupérer. Aussi ils kidnappent la femme enceinte de Lellouche pour le forcer à utiliser sa position d’employé de l’hôpital pour le sortir de là. S’ensuit une course poursuite, baston, révélation. La totale quoi. Pourtant je ne suis pas rentré dans le film. Avant la projection, le réalisateur nous a annoncé très fier que le film vous prenait aux tripes du début sans jamais vous lâché. Problème, si tu me donnes pas un minimum envie de m’attacher aux persos, ça va pas être possible. Pendant quarante cinq minutes j’en ai rien eu à faire. Sincèrement. Il se passait plein de trucs, je m’en fichais.

A mi film Lellouche pense retrouver sa femme et j’espérais qu’elle soit morte. Parce que comme ça j’aurais ressenti un truc, le personnage aurait eu une motivation vénère que j’aurais ressentie. A l’inverse d’une motivation qu’on me force à accepter : « Regarde ce couple 2min, ils s’aiment, toi spectateur tu veux qu’ils se retrouvent. » Finalement j’ai accroché quand j’ai découvert que le on apprend que le frangin du truand s’est fait buter. SEE ! MOTIVATION ! Pour Elle et A Bout Portant sont des variations sur le même thème, un homme normal devant devenir badass pour sauver sa femme. J’aime la consistance de l’auteur, mais moins les erreurs qu’il commet. Dans Pour Elle il abandonne deux minutes le point de vue de son héros parce qu’il ressent le besoin de répondre à toutes les questions. Erreur. Dans A Bout Portant il veut aller super vite pour faire vénère et classe au mépris des personnages. Erreur.

A la projection j’étais un des seuls à n’avoir que moyennement accroché au film. Je pense que c’est parce qu’en tant qu’écrivaillon, je passe mon temps à chercher dans mes écrits et ceux des autres des erreurs bêtes, celles qu’on commet par excès d’enthousiasme, celles que j’essaie d’éviter. Et forcément j’y suis plus sensible. Dommage, parce que le reste du film est pas si mal.

J’attends le troisième round.

TRAILER STAGE !!!