Je l’aime bien ce marteau. Pile ce que je voulais pour Noël.
Grâce à lui je n’ai plus sommeil, je n’ai plus faim, je n’ai plus chaud ni froid. En m’approchant des mers du sud j’ai même réalisé que je n’avais plus besoin de respirer sous l’eau. J’ai donc continué ma route à pied, dans les fonds marins, plutôt que de négocier mon passage sur un des esquifs de ces usuriers de Charons. Tout ira pour le mieux tant que je maintiendrai ma prise sur l’épais manche de l’arme. Si je le lâche, il disparaitra aussitôt, sa fonction de destructeur de Trolls ayant été remplie lorsque j’ai achevé Nathalie il y a deux semaines. Plus de dix jours que mes muscles et tendons sont contractés, alimentés par ma force de volonté. Pour plus de sécurité, je me suis attaché la main autour du marteau avec plusieurs longueurs de ceinture en cuir de démon. C’était l’idée la moins stupide après celle des clous, considérée l’espace de quelques secondes. Toujours est-il que, pour la première fois depuis mon arrivée ici, j’approche la cité des monstres le cœur serein.
Tous ceux qui débarquent en Enfer veulent immédiatement savoir s’il y a un moyen de s’enfuir. Je n’étais pas différent. Comme aux autres on m’a raconté les mêmes histoires. La légende du type qui distribuait des tickets retour à l’aide d’un double crucifix, l’histoire de la clef perdue qui permettrait d’ouvrir une porte entre ici et la Terre, ou la quête jusqu’au bout du monde pour gagner sa place à l’étage du dessus. Les plus téméraires vont jusqu’à réclamer une audience avec le patron, pour plaider leur cause ou proposer un marché. Personne ne les voit revenir et le pourcentage de réussite de ce plan reste très indéterminé. Au bout de quelques années, la plupart se résignent, les autres sombrent dans la folie et accélèrent leur pourriture. Moi j’ai cherché une faille, une qui aurait échappée aux autres. J’ai mis le temps mais je me suis souvenu du Banhammer, le bannisseur de Troll des temps anciens. Si l’enfer révèle votre vraie nature, peut-être était-il possible que les Trolls modernes puissent revêtir leur forme d’antant. J’ai dépensé beaucoup de mon temps et de mes maigres ressources mais au bout de dizaines de quêtes, on m’a donné un nom, et la piste de ravisseurs.
Le problème quand on a trois têtes, c’est qu’on a trois fois plus de risques qu’un coup porté touche sa cible. D’une main leste, je décime le chenil du château central, après avoir laissé une longue trainée de sang et de cadavres à travers la ville. Les créatures ont beau détester la présence d’un humain dans leur forteresse, leur cité, elles tiennent assez à leur vie pour comprendre qu’elles n’ont aucune chance. Leurs crissements de défiance sont les cors qui sonnent mon arrivée jusqu’à la salle du trône. Le marteau produit des bruits sourds à chaque choc contre l’épais métal qui me sépare de mon but. Deux heures que je frappe sans relâche quand, sans avertissement, les portes s’ouvrent lentement. Le maître des lieux est seul, l’air détendu. Privé de ma chair je le contemple non seulement sans douleur, mais avec mépris. Ici, après tout ce que j’ai vu et affronté, je peine à être impressionné par son apparence réelle. C’est très décevant.
Dans un mouvement aérien le voilà qui se rapproche de moi, vient se poser quelques centimètres face à mon visage. Il me toise à son tour.
- Je te fais cadeau du premier coup.
- Trop aimable.
Les pieds fermement plantés dans le sol, je bande des muscles et amorce mon attaque. La puissance du marteau infuse jusqu’au coeur de mes cellules. Souple et droit, mon éternel adversaire joint les mains dans son dos. Le Banhammer s’abat avec toute la puissance dont je suis capable contre son crâne.
Dans l’intervalle de temps qui me semble suspendu durant lequel le coup porte, je suis persuadé de voir une fissure craqueler son visage, des zébrures rougeâtres desquelles s’échappent des étincelles. Il n’a pas reculé d’un centimètre, j’ai frappé un mur, qui s’est émoussé, mais sans reculer. A bout de souffle, je suis contraint de laisser choir mes bras au sol, le temps de reprendre haleine. Il crache quelques caillots de lave pour s’éclaircir la voix.
- C’est bon, tu as fini ?