1060 – Conversation With A Xbox

J’arrive à avoir des conversations entières avec le jeu Dance Central. Quand je lance le mode entraînement le mec en voix off me demande si je me sens chaud aujourd’hui, je lui réponds que ouais, je suis à bloc. Quelques mouvements plus tard il s’exclame que je me débrouille. Ce à quoi j’acquiesce d’un « t’as vu » ou autre répartie pleine de confiance en moi. J’éclate l’enchaînement et il me demande si je ne me lève pas la nuit pour bosser. Là généralement je fais remarquer qu’il est une heure du matin donc, oui, je me lève la nuit pour bosser. Quand il essaie de me réconforter après une mauvaise perf’ je lui gueule un peu dessus. J’ai pas besoin de lui ! Tout comme je ne prends pas la peine de le remercier quand il me félicite à la fin. Mais sinon oui je parle à ma TV, de manière récurrente. Parce que je sais qu’elle m’entend.

Quand on était mômes on a tous hurlé sur nos consoles. Putain de bosse de merde de sa race ! Sephiroth sale enculé tu vas payer ! Ta gueule tutorial à la con je sais très bien ce que je fais ! Un moyen comme un autre d’évacuer le stress d’une partie difficile. Mais quelque part on savait qu’on tenait un bout de plastique entre nos mains et rien de plus. Le problème avec Kinect, c’est que je sais que l’engin à trois caméras, qu’il me voit. Je sais aussi qu’il a des micros, qu’il m’entend. Alors oui parfois je lui glisse un bras d’honneur parce que je vois ma silhouette en bas de l’écran. Je SAIS qu’il a enregistré la combinaison de mes bras en une insulte à sa face. Pour le son je suis moins certain. Mais si le Kinect est capable de détecter mes haussements de sourcils (for real), alors il peut bien lire sur les lèvres.

Au fur et à mesure que les années avancent les joueurs sont de plus en plus pris par la main. C’est pas si mal dans le cas d’un tutorial de danse qui te raconte sa vie. Ou alors dans un jeu de fitness. Ceci étant dit après un rapide sondage je crois que tous les joueurs de Your Shape Fitness Evolved (filles comprises) ont fini par craquer et hurler « Mais ferme là sale pute bordel ! » à force que la voix féminine du jeu leur fasse remarquer qu’ils ne levaient pas assez haut le genou sur cet exercice. Je crois que le fait de ne pas avoir de manette dans ses mimines crée un espèce de bug cognitif. On est « vraiment » en train de jouer à un jeu-vidéo. Comme on se lâche plus physiquement, on se lâche aussi plus au niveau vocal, à parler tout seul, à répondre à la petite barre noire perchée sur la TV.

Le pire, c’est que si maintenant on trouve ça glauque, dans quelques mois on ordonnera notre média center Xbox à la voix. Reconnaissance vocale et tout. Ca deviendra semi normal. Je pense déjà à l’étape d’après.

Quand la console pourra répondre aux insultes et que ça partira complètement en live. Avec la TV qui passe à travers la fenêtre. L’escalade du conflit entre voix off et l’homme ne fait que commencer.

Je lève les genoux où je veux, et souvent c’est dans la gueule.

1059 – I Hug On The First Date

L’autre nuit c’était étrange. J’ai ressenti l’impression de dire des trucs un peu plus persos que d’habitude. Ce qui m’a poussé à faire sauter quelques verrous sur ma vie privée au détour d’une conversation pleine de coca light. Demoiselle en face n’était pas une grande amie de plusieurs années. Mais qu’importe. De retour chez moi au milieu de la nuit j’ai continué à discuter avec autre amie par Gtalk interposés au lieu d’écrire ou d’aller me coucher. On a parlé de vrais trucs, ceux qu’on exprime mieux quand le reste du monde dort. Tout ça parce que j’avais ce soir-là une espèce de lente mélancolie, un besoin dans le tripe de sentir que je pouvais me lier avec quelqu’un. Ou en tout cas d’essayer.

Cette sensation est un peu le face de la libido. Sentir que l’on touche quelqu’un c’est à deux niveaux, du bout des doigts ou du bout des tripes. Et ces derniers temps j’ai l’impression qu’il est beaucoup plus courant d’exciter les hormones de la personne d’en face que le palpitant. Au fur et à mesure des années, les gens se mêlent moins, prennent moins de risques. Je me heurte de temps en temps à des murs lors de conversations, ou alors je n’ose même pas aborder certains sujets. Les coups de cœur cérébraux sont moins courants. Et à défaut on se retrouve parfois dans des simulations d’affection où on se dit beaucoup je t’aime sur le ton de blague, mais où en réalité on ne se parle pas vraiment pour autant.

Puis je me demande régulièrement si le work in progress humain que je suis évolue dans la bonne direction. Est-ce que les personnes qui ressentent des choses pour moi sont toujours là parce que je suis toujours cool ? Ou est-ce que s’ils m’avaient rencontrés maintenant ça n’aurait pas accroché ? C’est la vieillesse de l’âme. Quand certains se posent la question de savoir s’ils sont encore assez désirables, s’ils peuvent encore séduire, d’autres se demandent s’ils méritent encore qu’on s’attache et qu’on partage un bout de ce qui se cache sous la carapace. Avec cette peur d’être humainement moins “bien” qu’avant.

En fait, l’autre nuit, j’avais envie de m’enfouir dans des bras. On qu’on s’enfouisse dans les miens. Et qu’on s’agrippe, quand on contracte tous ses muscles des bras pour serrer son compagnon de hug le plus fort possible. Ou alors simplement une caresse sur la joue du dos de la main ça l’aurait fait aussi. En fermant les yeux. N’importe quoi qui puisse dire « en tant que personne tu me touches, je ressens le besoin de l’exprimer ».

Donc ouais, dans ces moments-là, je câline le premier soir. Mais c’est encore plus difficile de trouver quelqu’un avec qui ça va le faire que de trouver quelqu’un qui accepte de coucher le premier soir.

Allez comprendre.

1058 – Schrödinger’s Jeans

Lundi matin, en sortant de la douche, je suis allé tendre le bras sous ma table pour récupérer un sac en carton. A l’intérieur, un jean neuf. J’ai pris la minute qui s’imposait pour caresser le tissu du bout des doigts, évaluer son épaisseur, sa rigidité. Sur une des jambes, un autocollant indiquant la taille du tour de hanche. Riiip. Enfin, humer l’odeur du magasin, des étagères, des petits frères du jean que l’on tient dans ses mains. Si mes jambes étaient des doigts, je pourrais dire de ce pantalon qu’il me va comme un gant, en plus d’être coupé de manière à ne pas pouvoir finir sous mon talon une fois debout. C’est ma mère qui va être contente. La première fois que j’enfile donc ce jean. La première fois depuis un peu plus de six mois après son achat. Six mois qu’il croupit sous ma table. Seul.

Sur le moment, ce jean m’avait semblé la meilleure idée de 2010. Minimum. Je l’avais repéré à l’avance, plusieurs semaines plus tôt. Et j’ai attendu qu’il solde à ma portée. Le jour dit j’ai couru sur les champs, j’ai retrouvé mon précieux et je suis parti l’essayer dans une petite cabine en bois. Gonflé d’audace, intoxiqué par trois mois de chlore, j’ai osé la taille en dessous. Et force était de constater que, debout devant le miroir, ça rentrait. J’ETAIS AWESOME ! Les quatre chiffres de ma carte bleue plus tard et je virevoltais dans la rue, satisfait de ma nouvelle acquisition et imaginant d’ores et déjà la horde de jouvencelles qui viendraient se jeter à mes pattes. Sauf qu’une fois chez moi, le drame : le pantalon qui m’allait debout me tranchait le ventre en deux si jamais j’osais m’asseoir. Présomptueux que j’étais, je n’avais pas tant minci que ça ! Rongé par la honte, je jetais l’achat sous la table.

J’aurais pu aller le rendre à la boutique, récupérer ma thune et racheter quelque chose plus « large ». Mais d’un autre côté je continuais à aller à la piscine. Alors j’ai réagi comme la fille de base : ce jean serait mon motivational jean. Il était à la taille de futur moi. Je n’avais plus qu’à bosser dur et devenir ce futur moi. Sauf que, si j’ai bien continué le sport, j’ai perdu le courage de me frotter à mon baromètre. Je n’ai pas osé remettre ce pantalon pendant six mois. Il était devenu le jean de Schrödinger. Tant que je n’essayais pas de le mettre, il était à la fois trop petit et à la fois à ma taille. Je crois que c’est ce qu’on pourrait appeler la définition de l’espoir. Jusqu’à ce que dimanche, je manque de temps et d’énergie au point de faire l’impasse sur la session entrainement pour la première fois depuis des semaines. Perdu pour perdu, autant se lancer.

J’ai passé ma journée dans mon vieux nouveau jean, qui rayonnait de l’intensité de son bleu à travers les couloirs du bureau. Personne n’a remarqué. Ca ne se remarque pas. Mais je savais. J’étais heureux. Parce que le bonheur c’est simple comme un chat vivant quand on ouvre la boite.

Seulement, dans l’après midi, j’ai commencé à remarquer un truc étrange…
Il est un peu large ce pantalon.