Quand on est dans un rythme métro/boulot/dodo, on a vite fait de se réveiller un matin et de réaliser le nombre de semaines dévorées sans que l’on s’en aperçoive. Et le soir on ne s’endort pas à réaliser toutes celles qui vont se faire bouffer aussi vite. C’est le moment où tu essaies de te projeter, où tes névroses se réveillent et où tu te souviens qu’au bout d’un moment, tu vas faire comme tout le monde : mourir.
A ce propos, j’ai suivi la sortie au compte-goutte des dix numéros de la maxi série Daytripper chez Vertigo l’année dernière. Les critiques étant dithyrambiques, j’ai commencé à télécharger l’intégrale pour voir ce que ça valait. Sauf que non. Les fichiers sur mon bureau, j’ai préféré commander le volume relié. Parce que je sentais que j’allais avoir envie de lire ça au calme, chez moi, sur papier.

Bràs De Oliva Domingos est un journaliste brésilien. Journaliste étant un bien grand mot, puisque le jeune homme est chargé de la rubrique nécrologique de la publication pour laquelle il travaille. Synthétiser une vie en deux lignes, rendre hommage en quelques mots, tel est son métier. En réalité il aimerait être écrivain, comme son père, dont l’œuvre est mondialement reconnue. Alors en attendant de dépasser son complexe d’Oedipe, il vivote, voyage avec son meilleur ami, rencontre la femme de sa vie, puis celle d’après. Ou pas. Puisque Bras est mort enfant, électrocuté. Il est aussi mort adulte, noyé lors d’un bain de minuit. A moins qu’il n’y soit passé en traversant sans regarder, ou pris dans le braquage d’une épicerie. Peu importe, puisque chaque jour où il aurait pu trépasser était un jour important. Parce que tous les jours sont importants.

Daytripper n’a que peu de sens pris numéro par numéro. Chaque épisode nous introduit Bràs a une époque de sa vie et nous raconte une petite histoire, qui se termine invariablement par la mort du personnage. Le récit remonte ou accélère le temps d’un chapitre à l’autre, sans suivre un ordre préétabli. Et chaque nouvelle pièce du puzzle permet d’entrevoir la vie du héros dans son intégralité, de l’enfance au troisième âge. Daytripper parle de la vie autant que la mort. Les frères Gabriel Bà et Fabio Moon, deux brésiliens, déclarent avoir voulu réaliser une œuvre sur les petits moments, ces temps qui semblent sans importance et sont pourtant déterminants. C’est une méditation sur la fragilité de la vie et une célébration des plaisirs simples. L’effet fonctionne à plein régime par processus d’accumulation. Chaque chapitre vient se fondre dans le précédent et gagne en impact, jusqu’à un final d’une absolue justesse.

Au niveau graphique, Daytripper est un bijou. Toutes les couvertures arrachent la rétine alors que les pages fourmillent de détails. Bà et Moon ont situé toute l’histoire en Amérique du Sud et le dessinateur redouble d’efforts pour ajouter de la texture aux décors. On est dépaysé et c’est l’occasion de retrouver une sensibilité BD plus internationale dans un comic publié aux Etats-Unis.
Je n’ai pas regretté d’avoir opté pour l’objet en dur. Chaque soir je lisais un chapitre, et un seul. Je pense que ça marchait bien comme ça, pour cet hymne à la vie à ses petits moments. Il ne me restait plus qu’à vous en parler avant de le prêter.
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10 numéros, 256 pages, pour moins de 15€ , c’est cadeau.


