1124 – Magnitude 9

Jean-David Morvan est le scénariste de bande dessinée le plus prolifique de France. Ce type taquine le centaine de milliers d’exemplaires vendus à chaque album de sa série Sillage. Il a eu le droit de faire un run sur Spirou & Fantasio et bosse à présent avec Taniguchi au Japon. Quand, il y a quelques années, il a démarré un one-shot Spider-man pour Marvel, j’ai pété un câble de jalousie mal contenue. Je lui en voulais, j’en voulais à l’univers. Alors quand j’ai vu quelques planches du projet, dont une où Spidey se fait électrocuter quand sa toile touche un panneau électrique, j’ai hurlé. J’avais son mail en copie du mail d’un pote. Cher Jean-David, Spider-Man utilise sa toile comme gants de boxe pour combattre Electro. Sa toile n’est pas conductrice. TU ES UN TACHERON. Meurs. Cordialement. Et là j’ai appuyé sur envoi. J’étais particulièrement un petit con à l’époque. Plus que maintenant je veux dire.

Morvan m’a répondu, avec un bout de BD, un vieux strip en noir et blanc, le genre qui passe dans les quotidiens US. On y voit Spider-Man se faire électrocuter avec sa toile. J’ai fermé ma bouche. Ma jalousie haineuse s’est transformée en respect sans bornes. BIEN JOUE.

Des années plus tard (le weekend dernier), j’ai pu lui dire en face. C’était lors d’une vente aux enchères d’illustrations au profit du Japon.

Dessin de Nicolas Delort, un de mes préférés.

Jean-David vit et travaille au Japon. Suite à la catastrophe il a du rentrer en France. Sur le chemin, il a monté avec d’autres copains l’initiative Tsunami : Des images pour le Japon. En association avec le Café Salé, la plus grande communauté d’illustrateurs et graphistes de France, ils ont monté un site pour recueillir des dessins de soutiens. Les centaines de participations, dont plusieurs vraiment magnifiques, serviront à la création d’un épais art-book publié par Ankama Editions. Les bénéfices des ventes étant reversés intégralement à des associations humanitaires. Si je vous en parle, c’est d’une part parce que l’initiative est plus que louable, d’autre part parce que certaines des illustrations piquent les yeux de maîtrise et de talent. Vous pouvez donc aller voir ce que ça donne là. Avec un peu de chance vous commanderez un exemplaire du bouquin au passage (c’est un piège).

Une cinquantaine des créations ont été vendues aux enchères, là encore au profit du Japon. J’y étais. Pas pour acheter, vu mon salaire de stagiaire, mais pour voir les copains. On a parlé de Spider-Man au détour d’une poignée de main, de l’industrie du jeu vidéo à échanger des bruits de couloir entre deux clopes sur le trottoir. Pendant ce temps, l’original de Boulet est parti à 4500€ sous un tonnerre d’applaudissements.

Perso je m’en tape, je l’aurai dans mon artbook à sa sortie. Et puis je suis reparti avec plein d’infos (comprendre : plein de ragots) sur comment ça se passe de scénariser Spider-Man quand on est un français exilé au Japon. Ca valait le coup.

1123 – Same Old

Un pote me racontait son dernier weekend de trois jours. Comment il s’était calé à la plage, doigts de pieds en éventail, avec « un bon rosé t’as vu ». TSSK. J’ai voulu renchérir, mais en vrai j’avais juste  squatté la Xbox et bu un Pepsi Max. Et ça m’a frappé, ce point de détail qui fait une des différences entre le buveur d’eau marronasse et l’amateur de vin. Mon Pepsi aura toujours le même goût. Les ingrédients du sirop de cola sont toujours les mêmes, la quantité d’eau ne varie pas plus que le nombre de bulles qu’on vient injecter dans la bouteille. Techniquement, c’est bien foutu : proposer une expérience toujours égale. Pas de mauvaise surprise. Mais pas de bonne non plus. Ca n’arrive jamais qu’un type s’exclame que putain, ce week end il a bu un bon Coca !

Logiquement, je me rue sur toutes les nouvelles variations possibles de la marque. Pour goûter un truc différent. L’illusion du choix. A une époque, j’en étais même à demander systématiquement un Coca Vanille dans les bars. A force de faire face à des yeux globuleux d’incompréhension, j’ai revu mon niveau d’exigence à la baisse et demandé d’office du Zéro. Ces temps-ci, j’ai de moins en moins le courage d’entendre un nouveau refus alors que réclame d’entrée de jeu un Light, en murmurant des jurons dans ma barbe de trois jours. Pendant ce temps-là, mes six canettes de Coca Blak dorment toujours dans mon frigo. Le mois dernier j’ai eu l’insigne honneur (si si) de croiser un type qui bosse chez Coca. Il m’a confirmé qu’à priori, bien qu’elles soient périmées depuis deux ans, ces bouteilles ne me tueront pas. C’est un bon point.

Alors non, je ne peux pas ne serait-ce que feindre la surprise à l’ouverture de mon Pepsi Max. Mais ce que je perds en aventure, je le gagne en stabilité. Mine de rien, ça a quelque chose de réconfortant de savoir que chaque canette aura le même goût. Celle que je bois en rentrant chez moi au milieu de la nuit, celle que je bois au milieu d’un diner de famille dans la province de la province, celle que je bois dans une soirée pourrie, celle que je bois au fond du jardin de mon meilleur ami, toutes le même goût. C’est RECONFORTANT. Parce que je peux compter sur mon Pepsi Max ou mon Coca Zero pour me dire que oui, il y a des choses qui ne changent pas en ce bas monde, peu importe mon moral ou la situation du moment. La canette de cola est mon amie, des bons et des mauvais jours. Elle ne change pas. ELLE NE ME TRAHIT JAMAIS.

Bon, techniquement si, vu qu’aux US on utilise pas de vrai sucre dans le coca et tout. Et que par extension entre un coca FR et un US je sens la différence et ça me rappelle sur quel continent je me trouve. Mais on parle de Light là, donc c’est pareil. Feinte.

Tout ça pour dire que la prochaine fois que je serai au resto avec des potes, ou sur une plage avec un pique-nique de fin d’aprem’, quand on se fera la remarque que ce vin est top, ou pas top, je sourirai. Parce que mon Pepsi Max aura le goût de Pepsi Max. Ni plus, ni moins.

1122 – Book Review 178

Ben Brooks est un anglais de dix-huit ans. Il a le cheveu brun, la peau encore un peu grasse et bafouille quand on le place face à une caméra. Ben a plus ou moins publié (= autoédité + microédité) quatre romans et si j’avais assez d’argent pour me payer l’aller-retour en Eurostar j’irais sonner chez lui pour lui coller mon poing sur la gueule. Parce que Brooks est un petit con, qu’il écrit très bien et que je suis jaloux. Grow Up est son cinquième livre, le premier à sortir chez un éditeur reconnu en Angleterre. Preuve que la persévérance paie. Même si le bouquin est édité directement en poche, preuve que l’éditeur teste le lectorat, c’est ce qu’on appelle la consécration. Disponible aux UK début juillet, j’ai pu le lire (nettement) en avance.

Jasper est un adolescent anglais de 17 ans avec deux buts distincts dans la vie : sauter la plus jolie fille de son collège et prouver que son beau-père est un assassin. En attendant, il passe ses soirées sur Internet à tenter de convaincre des filles sur des sites de webcam de lui montrer un bout de téton sans payer. Quand il n’est pas en train d’être un sale connard prétentieux et égoïste, il essaie de remonter le moral de Tanaya, sa meilleure amie qui vient de se faire larguer. Avec elle, il s’incruste à des soirées, prend des drogues récréatives, complote dans le but d’avoir des rapports non protégé avec tout ce qui bouge avant d’envoyer des emails anonymes pour pousser un coup d’un soir boutonneux à avorter. En attendant de grandir pour de bon.

On ne va pas se mentir, Grow Up ressemble à un truc qu’on a tous lu mille fois : les pérégrinations d’un ado mal dans sa peau qui sniffe, baise et ment pour exister. Pourtant, cette fois, on se fait happer dès les premières lignes, car l’écriture confine au génie. Les phrases sont courtes, sèches, du point de vue de Jasper et de son esprit mal en point. Brooks saute d’une idée à l’autre, juxtapose des sujets qui n’ont rien à voir. Ou comment éclater de rire, seul, comme un demeuré, sur le quai du métro. La moitié du bouquin est hautement citable, et j’ai passé pas mal de temps à noter des répliques pour plus tard. J’ai rarement autant eu envie de traduire un roman tellement ce serait le pied. Là où les livres similaires se cassent les dents, c’est dans la structure. Et j’ai cru une bonne partie de ma lecture être face à un délire d’ado rédigé au fil de la plume. Jusqu’à que ce que les dernières pages viennent boucler la boucle à ma grand surprise. Respect.

Ben Brooks est un jeune auteur timide maladif qui écrit de courts bouquins agressifs et prétentieux. Mais à l’inverse de la plupart des autres, il fait ça bien. Il arrive à renouveler un genre éculé et je suis persuadé que si on écriture grandit avec lui, on entendra reparler de lui très vite. Sûrement sur un livre qui sortira sous une couverture cartonnée avec une belle jaquette.

D’ici là vous pouvez précommander Grow Up (pour 9€, pas assez cher), ça vous fera un beau cadeau surprise en juillet, quand vous aurez complètement oublié votre commande. C’est ça qui est bon.