
Vous avez tous plus ou moins entendu parler de Pascal Nègre. Ou de Luc Besson. Voire Thomas Langmann pour ceux qui suivent. Les producteurs et décideurs de la musique ou du cinéma sont visibles pour le grand public. Ta mère connaissait Jean-Marie Messier, ta petite sœur a kiffé Pascalou à la Star Ac’. Maintenant lequel d’entre vous peut me citer un éditeur de littérature française ? Une personne physique je veux dire, dont c’est le boulot à plein temps. Sachant que Beigbeder ne compte plus vu qu’il a rendu son tablier. La triste réalité est que dans l’édition, on considère qu’un roman moyen est un succès quand il dépasse les 5000 ventes. Que cinq mille péquins achètent un livre d’un auteur français est RARE. Sorti des romanciers médiatiques à succès (et inversement), l’édition est un secteur confidentiel : la plupart des gens s’en foutent. Par extension, ses acteurs ne sont pas médiatisés.
Du coup, quand on parle de littérature française dans les médias, c’est la plupart du temps pour en dire du bien. Après tout, ça ne sert à rien de taper sur un truc dont tout le monde se fiche. Pour susciter des réactions agressives, il faut être un Houellebecq, un Poivre d’Arvor ou éventuellement avoir gagné une palme d’or comme Bégaudeau. Les médias ne vont pas tacler les auteurs dits moyens, qui vendent leurs 10 000 exemplaires bon an mal an. On s’en fout. Tout comme on se moque des éditeurs derrière, ceux qui sont réglos, ceux qui le sont moins. Pour avoir des informations moins lisses, il faut gratter un peu, sur internet. Là il se passe des trucs. Il se passe par exemple le blog de Wrath, alias Lise-Marie, la plus grande hateuse de l’édition française. Celle qui trolle auteurs, éditeurs et lecteurs depuis des années sur son espace perso. Au point que la quasi-totalité du sixième arrondissement la lise en secret.
Ça fait un moment que j’ai envie de vous parler d’elle, et de son blog, sans vraiment savoir comment, tel le sujet est délicat. Revenons aux sources.
Lise-Marie a fait science-po. Elle a écrit, jeune, quelques nouvelles et un roman. Aveuglée par son optimisme, elle l’a envoyé à tous les éditeurs de Paris, le cœur gonflé d’espoir. Un refus unanime plus tard, et quelque chose à coincé en elle. Plutôt que de ravaler sa fierté, retravailler ou chercher un autre moyen, elle a décrété que les éditeurs étaient tous des sales cons. Pour elle l’édition est un milieu « hostile », qu’on ne peut intégrer qu’en étant bien né, ou à grand renforts de copinages et autres pratiques de sycophantes. Lise-Marie est devenue Wrath, et s’est juré de tout dévoiler, de tout balancer, et faire feu de tout ragot sur Internet. Peu importe si une info sur deux qu’elle déterre est bidon. Son blog, quasi quotidien depuis plusieurs années, s’emploie à pourrir absolument tout le monde. Tout à ses yeux est cooptation, népotisme et basses intrigues. Elle rejette ceux qui l’ont rejetée, quand bien même elle n’écrit plus.
Je la lis depuis des années et j’ai vu la révolte sanguine devenir obsession à long terme. Plusieurs auteurs et éditeurs à qui j’ai pu parler m’ont avoué la lire quotidiennement, à se demander quand ce serait (parfois de nouveau) leur tour. A une époque, Wrath était devenue tellement « connue » dans le milieu qu’on s’est reintéressé à son livre. Vu le nombre de ses lecteurs de blog, pourquoi pas ? Mais, incapable de faire des compromis, elle n’a rien signé et s’est radicalisée encore plus, jusqu’à s’attirer des procès en diffamation ou des articles insultants sur d’autres blogs. La confrontation entre Wrath et l’édition est allée jusqu’à ce qu’un éditeur ressorte de ses cartons le roman de Lise-Marie et le rende public de façon anonyme. Ce qui, techniquement, est du vol et punissable par la loi. Seulement Wrath a depuis longtemps renoncé à écrire, à publier, il ne lui reste plus que la colère, aveugle et inextinguible.
Si vous cherchez un peu sur internet, vous trouverez tous les articles insultants que vous voulez à son sujet, allant des injures simples jusqu’à l’analyse psychologique sur cinq pages. De mon côté, je lis Wrath parce que je la trouve « nécessaire ». L’édition est un milieu invisible, qui n’intéresse pas grand-monde, et qui souffre (comme tous les milieux) d’un certain nombre de défauts. Que quelqu’un donne des coups de pieds dans le tas, c’est salutaire. Cela pourrait être fait avec plus de tact, plus de recherches et plus d’argumentation, c’est clair. N’empêche, pour tous les apprentis écrivaillons, tomber sur un espace où l’on vous martèle que ce n’est pas votre faute, que ce sont les autres qui sont tous des connards pourris, ça rassure. Mais c’est aussi un piège. On peut se faire bouffer par la théorie du complot, choisir de se laisser prendre aux tripes par la rancœur, la colère et la certitude que quoi qu’on fasse, nos démarches sont vouées à l’échec.
Wrath est nécessaire aussi parce qu’elle représente ce que l’on risque de devenir. C’est un avertissement, de ce qui se passe une fois que l’on a franchi la ligne. En ce moment, je peaufine ma note d’intention, j’imprime mes manuscrits et mon angoisse est double. Je pourrais croire tout ce qu’elle dit, décider que je n’ai aucune chance et renoncer. Je pourrais croire tout ce qu’elle dit, décider que les éditeurs sont tous des connards et les haïr le reste de ma vie.
A la place je reprends une carte d’abonnement à Office Dépôt.