1172 – It’s Alive

La surface s’éloigne. Il s’agite, se secoue. Les chaînes l’entraînent inexorablement vers le fond. L’impact du métal soulève une bouffée de vase. Aveuglé par la nuit, il tire sur ses bras les yeux fermés. Ses épaules lui hurlent que ça ne suffira pas. Le ratio oxygène/dioxyde de carbone dans ses poumons se fait menaçant. Il prend appui du talon contre une roche au sol. D’un coup sec il se brise l’articulation du pouce gauche. Il veut crier. Une main libérée, il parvient à se dégager de ses chaînes. Le cerveau en feu, privé d’air, il se débat pour remonter jusqu’à la surface. L’eau est poisseuse, épaisse. Chaque mouvement lui coûte un peu plus d’énergie qu’il n’a pas.

Visage contre le rivage, il sanglote des larmes terreuses. A court d’adrénaline, la douleur de son pouce brisé vient irradier son système nerveux. Trempé, il gémit de douleur.

Il longe l’unique route qui traverse la forêt depuis une heure quand il voit venir une voiture. Désespéré, il se jette face aux phares. La conductrice braque au dernier moment, fait crisser les pneus sur le goudron froid. Il se jette contre la portière, imprime des empreintes de boue contre la vitre. La jeune femme est terrifée, mais parvient à lire sur les lèvres du rescapé ce qu’il répète encore en encore.

Je ne suis pas mort.

***

Le mois dernier, je finissais un coca à mon bureau quand une amie travaillant dans le même bâtiment est passée me voir. Elle s’était souvenue que j’écrivais vaguement des bouquins. Lectrice, elle voulait savoir si j’avais un exemplaire à lui passer. Il m’en restait deux dans un placard, que je n’avais pas envoyé à deux éditeurs chez qui sévit un type à qui j’en veux. D’habitude je suis plus farouche, je ne fais pas tourner. Cette fois si. Autant que l’impression papier n’aie pas servi à rien. De toute façon elle ne lirait jamais, qu’est-ce que je risque ?
Méga-surprise quand elle est repassée deux semaines plus tard. Elle voulait qu’on parle du bouquin, elle avait des questions, des points qu’elle avait envie de développer. « Gifle de bonheur » est l’expression imaginaire la plus proche de ce que j’ai ressenti à ce moment-là.

Non parce qu’à force de se manger des lettres types de refus, à force que le temps passe, je me suis mis à penser que le bouquin que j’avais failli signer il y a un an n’était pas au niveau. C’est la rationalisation de l’échec. Parce que tu ne peux rien faire face à un assistant d’édition stagiaire surmené et un éditeur qui ne lira pas la moindre ligne de ton manuscrit. Alors que si TOI tu es mauvais, là tu peux agir. Vu que c’est de TA faute. Surtout, si le texte n’est pas au niveau, alors c’est « normal ». Ce qui est mieux que « injuste ».

J’avais tort.

Plus tard, j’ai profité de la manifestation d’un faible intérêt pour mes écrits de la part de potesses pour leur fourguer mes deux derniers exemplaires. L’espoir ravivé par ma première expérience encore chaude, je voulais confirmer l’instinct. Les potesses ont validé, on m’a proposé de passer un ou deux coups de fil à la rentrée. Au cas où.

J’avais eu tort de bazarder mon texte, ses réécritures et ses corrections au fond d’un lac, où il allait pourrir plus ou moins pour toujours. Un pimp, ça ne meurt pas comme ça. Il méritait mieux. Il ne s’est pas laissé faire. J’ai retrouvé un fond de rage quelque part, de quoi rallumer la flamme. Mon prochain sera mieux, mais celui-ci est déjà au niveau. J’ai perdu des batailles, mais pas la guerre.

La semaine prochaine, c’est septembre. Mon bouquin et moi on va faire la rentrée des éditeurs.

11 réflexions sur “1172 – It’s Alive

  1. Et on ne peut que confirmer la fraicheur du texte, le style incisif et la vivacité du ton. À suivre comme on dit.
    La rentrée 2011 se fera avec toi et ton manuscrit sous le bras, je n’en doute pas. Ne jamais perdre espoir qu’un jour tu puisses offrir ce texte à de potentiels lecteurs.

    Like.

    (L’une des deux potesses, archi-fière)

  2. J’avoue ne pas être le dernier à vouloir bien lire ce que tu écrit. Peut-être qu’un jour ton petit égo te dira que oui, LesGens sont parfois des types bien. Et puis, une ou deux remarques bien placées sur un livre peu aider l’auteur à voir ce qui va, et ne va pas (un fois passé le goût amer de la critique).

    D’ailleurs, question débile de lecteur de blog qui te suis depuis deux ans sans rien poster (moi connard, oui je sais). Si tu ne veux pas faire lire tes écris, ce que je comprends, il y a une raison particulière à ça ?

    Sans barboter dans la soupe non plus, je te souhaite du courage dans la suite. Tout le monde sait que tu va y arriver, ce n’est qu’une question de temps.
    J’espère vraiment que tu y arrivera, et j’ai confiance.
    Et puis, tu ne t’en souviendra sûrement pas au moment où tu rugira à la face de tout le monde que OUI, tu y es arrivé, mais moi je serai là, derrière mon Pc, comme je l’ai toujours fais, une coupe de champagne à la main, le sourire au bord des lèvres. Et je penserais à toi en me disant “Le salaud, il l’a fait”.

    Tu auras toutes les félicitations du monde, et tu les mérite amplement.

  3. Julien -> MERSEA L’AMI !

    Zeni –> Hiiiiii !!! OH TOI ! On dit que je te dois un hug, ou un cookie, au choix.

    GueX –> Croisage de doigts et faveurs des dieux.

    Nel –> /o/

    Jp –> Non mais le prends pas personnellement non plus…

    Grom –> Yosh, et bienvenue, et tout. Pour répondre rapidement je ne fais pas lire parce que j’aime pas trop que ça traine un peu partout (d’une part), que je stresse très vite face aux avis des gens et que ça complique un peu tout et enfin parce que je suis superstitieux. Tant que c’est pas imprimé dans le papier ça reste “mon bébé” et c’est pas simple de le montrer et tout. Y’a des auteurs plus souples que moi, d’autres plus graves.

    • Yep ! Je comprends totalement !
      Je suis “auteur” aussi (enfin, j’écris sur des bouts de papiers quoi) et je suis en ce moment en discussion avec une maison d’édition parisienne (pas très grosse, mais assez cool), donc je verrais ce que ça donnera.

      C’est pour ça que j’adore lire tes articles sur la difficulté de se faire éditer, toussa toussa, parce que je me reconnais vachement dans ce que tu dit, vu que je suis confronté aux mêmes problèmes. Sauf que je suis sur lyon (enfin, dans les alentours), alors aller accoster directement des éditeurs ou boire des coups avec des mecs qui bossent chez telle ou telle maison m’est relativement impossible (contact => zéro ).

      Mais really guy, j’ai confiance ! Tu y arrivera, moi aussi ! et ce sera fun !

  4. J’avais apprécié l’article métaphore de liquidation par noyade du bouquin.
    J’apprécié d’autant plus celui de sa rage de vivre.

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