
Samedi dernier il y avait un film porno sur CANAL+ Décalé. Je le sais parce grâce/pour le boulot j’ai accès à quelques chaînes. Je regardais tranquillement Predators en seconde partie de soirée quand, méga surprise, on m’annonce que le programme suivant est interdit aux mineurs. Je n’avais jamais regardé un vrai porno en direct à la télévision. Parce que j’avais pas de TV quand j’étais môme, et pas CANAL quand j’étais ado. Après j’ai eu internet. Si Portal m’a appris une chose, c’est qu’on doit se sacrifier pour la science. Je me suis servi un Pepsi Max et j’ai enduré la totalité de « Les avocates du diable grimpent aux barreaux », un film français, en haute définition. Et à aucun moment je n’ai eu le moindre début d’érection, même par politesse vis-à-vis de la production. Une des expériences les plus décevantes de ma vie.
Je considère qu’une œuvre de fiction doit tendre soit vers la stylisation, soit vers le réalisme (ou les deux). C’est ce qui fait son intérêt. Le porno que j’ai regardé d’allant dans aucun de ces deux sens. L’image était neutre, les angles de caméra peu étudiés, l’enchaînement des séquences hasardeux, soit aucune ambition stylistique. Au niveau du réalisme le jeu d’acteur était aussi mauvais que les dialogues, le script arrête de faire semblant d’exister à mi-chemin et l’ensemble se termine dans un n’importe quoi narratif total. Si on prend un film qui n’a ni style ni simulation, j’appelle ça un documentaire. Mais là on documente une réalité qui n’existe pas. On est dans le déni total de ce qui fait la qualité d’une œuvre de fiction. Ce qui explique sans doute le déni d’érection que mon cerveau a imposé à mon corps. Tout ceci me poussant à me demander le plus sincèrement du monde qui peut bander devant un tel spectacle.
Bien sûr je regarde des vidéos pornographiques sur le net. Et elles remplissent leur office sans trop de problème. Parfois c’est parce que je regarde une scène ultra travaillée, avec une réelle extravagance visuelle, ou des choix de cadrages et de mise en scène fabuleux. J’estime qu’on peut aussi considérer les animes japonais et les fétishs étranges comme une forme de style. De l’autre côté du spectre, on a les vidéos dites « amateurs » et les girls next door qui visent à imiter le réel, avec des corps imparfaits, des beautés plus vraies qui nous rapprochent du réel. Enfin on a ces productions plus léchées, où on raconte quelque chose en ayant conscience que filmer des corps qui s’emboîtent ne suffit pas. Une mise en situation crédible avant l’acte peut, doit, vous faire bander. Comme dans le monde normal, où l’expectative de l’acte est tout aussi excitant que l’acte en lui-même.
Les dialogues, le jeu d’acteur, les raisons du passage au sexe sont tout aussi important que le reste, peut-être plus puisque c’est le premier contact entre le film et son spectateur. La première ligne de dialogue du film de samedi était « Tu sais que c’est notre 7ème anniversaire de mariage aujourd’hui ? ». C’est de l’exposition, c’est-à-dire que la phrase à pour fonction d’exposer la situation au spectateur. Il faut faire ça finement, sinon tu vois le scénario, tu vois les rouages, le charme se brise. Personne ne parle comme ça dans la vraie vie. Les personnages enchaînent sur la scène de sexe et je n’y crois déjà plus. Je ne crois pas à la situation, je ne crois pas au sexe, je ne bande pas. Ce qui me ramène sur mon film du samedi soir. Après tout, CANAL diffuse uniquement 12 films par an, ils doivent choisir du contenu « qualitatif ». L’incompréhension m’étreint.
Est-ce que c’est moi qui suis désensibilisé, ou obsédé par des règles qui n’ont pas court dans le porno ? Puisque l’industrie française survit, c’est qu’elle vend. Pourtant j’ai déjà trouvé mieux, des scènes neuf mille fois plus troublantes, pourtant tournées par trois tocards dans un garage en basse définition. Une offre française « meilleure » me semble possible, ne serait-ce qu’en respectant quelques règles simples de scénario, de production et d’intention. Des règles qui sont utilisées dans quasiment tous les autres champs culturels, artistiques. Un statut auquel le porn aimerait bien prétendre.
Pour ça, il va falloir faire des efforts, parce qu’en l’état j’annule mon abonnement à CANAL et je retourne sur TNAflix.

