Le premier soir de mes vacances, je portais un épais pull à capuche Rip Curl par-dessus un tee shirt bariolé, un pantalon coupé droit mais trop large et une paire de baskets épaisses et lourdes. Tenue pas très correcte pour une soirée VIP, avec open bar champagne et serveurs en costume où je m’étais (malicieusement) incrustée. Et pourtant. J’étais sur la terrasse d’un bar privatisé par Quiksilver, où tout le monde, du grouillot au directeur europe était habillé comme moi. Peut-être pour la première fois depuis mes quinze ans je m’étais sapé comme j’aimais pour côtoyer le gratin. J’étais tombé dans une faille spatio temporelle, le genre de vortex qui vous avale et recrache dans un autre univers. La plus jolie britannique du monde, une rousse tout sourire à la veste en cuir et robe colorée, bossant chez Roxy, m’a forcé à remplir une flûte de champagne de coca et à trinquer avec elle. C’était bien. C’était mon premier soir à Hossegor.

Or donc, j’avais décidé d’assouvir un rêve de gosse et de partir apprendre à surfer pendant une semaine.
Je me suis vautré la gueule plus souvent en six jours qu’en 25 ans de vie. J’ai chuté sur mon longboard avant de rebondir dans l’eau, je suis tombé par la gauche, par la droite, par devant, j’ai fait plusieurs tours sur moi-même sous les vagues, j’ai rappé mon corps sur plusieurs mètres de sable, j’ai bu la tasse, j’ai pris un retour de planche dans les côtes. J’en ai bavé. A la fin du premier jour, je n’étais arrivé à rien et j’avais mal partout. Ces vacances étaient l’idée la plus stupide du monde. Je n’étais pas capable de faire ça. Et puis, le second jour, je suis monté sur ma board, une seconde, assez pour perdre l’équilibre. Mais c’était nouveau. Alors j’ai réessayé. Le soir venu, j’étais encore persuadé d’être incapable de mieux. Pourtant. Le dernier jour je me hissais deux fois sur trois sur la planche, je tenais bon une fois sur trois. C’est peu, mais c’est mieux. Et surtout, quand ça fonctionne, c’est le meilleur truc du monde entier.

Parce que j’étais parti seul, j’ai décidé de compenser en me faisant rêver. J’étais à la maison Quiksilver, qui accueille des « stagiaires » (douce ironie) à la semaine et propose un tas de trucs cools en plus du gîte et du couvert. J’ai pu visiter la fabrique de planches de la marque, accéder aux loges de l’étape française du championnat du monde de surf et parler un peu de Quiksilver avec les personnes qui y bossent. Surtout, j’étais sur une autre planète, celle des gens en chemise à carreaux, pantacourts et sweat à capuche. La négation totale et absolue de tout ce que Paris me crache au visage. Les gens étaient cools, musclés, avec des carrières absurdes à travers le monde et travaillant sur des projets allant du design de vêtement au sponsoring d’évènements sportifs. J’ai eu l’impression d’être noyé dans autre chose, une alternative à ce qui m’agace et m’épuise. A la fin de la semaine, je me demandais pourquoi je ne plaquais pas tout pour aller marketer par là, les pieds en baskets la journée, sur la plage le soir, sur une planche le weekend.

Malheureusement, tous mes idéaux ne sont pas compatibles entre eux. Certains rêves sont mutuellement exclusifs, en tout cas pour l’instant.
Je suis rentré à Paris avec des souvenirs plein la tête, des images plein la memory card et des bleus plein le corps. Vivre immergé une semaine dans la culture surf m’aura au moins permis de relativiser la prétention de mon environnement quotidien. Ça rassure sur l’existence d’un univers de sortie. Peut-être que c’est aussi ça, les vacances.
Sur le trajet du retour, j’avouais à demi-mot au boss de la maison qui m’avait hébergé que ouais, l’année prochaine je reviens.