1190 – Plot Driven

- Ça nous dépasse les gars. J’abandonne moi, je rentre au pays.

- Tu déconnes Haggart. Si on laisse tomber y’aura plus de Texas ! Plus de cartouches de 24mm en vente libre, plus de ouiches loraines et plus de pom-pom girls peu farouches !

- Putain mais t’as raison. Allez, on va leur botter le cul !

Sur le moment j’ai ricané comme un crétin, seul devant ma TV. C’était dans l’avant-dernier niveau de Battlefield : Bad Company II, un jeu sorti il y a un an, auquel je joue que maintenant, salaire de stagiaire oblige. Mine de rien, ça sera sans aucun doute mon jeu de guerre moderne préféré de l’année, devant les mastodontes Modern Warfare III et Battlefield III. Pour une raison toute bête : le jeu a une personnalité. On ne joue pas plusieurs personnages muets aux quatre coins du globe en même temps. Non, on joue le soldat Preston Marlow, de la compagnie B. On a un chef renoi à trois mois de la retraite, un geek à lunettes trouillard et un texan à moustache et lance-roquette. Le jeu possède, en plus d’un scénario, de personnages, avec leur caractère et les vannes qui vont avec.

Ce qui est une anomalie dans le paysage actuel du jeu-vidéo.

Le jeu vidéo est un medium qui, plus que les autres, essaie de pousser l’immersion au maximum. Parce que le joueur contrôle l’action, le point de vue, le héros, beaucoup de développeurs préfèrent effacer le concept de personnage au maximum. Par exemple chez Nintendo : Samus et Link ne parlent pas, parce que Samus et Link, c’est vous. Et quand on essaie de donner une voix à Samus dans Metroid Other M, c’est tous les fans qui hurlent à la mort. Certains genres se prêtent encore plus à cette transparence entre protagoniste principal et joueur. La majorité des jeux de guerre mettent en scène soit des anonymes, soit des archétypes qui resteront dans les clous du genre (le militaire courageux qui dit des gros mots). Sans parler de tous les genres « sans héros » comme les jeux de sport ou de musique.

A moins que.

Ce noël sort Need For Speed : The Run. C’est un jeu de course de voiture, avec une campagne solo. Sauf qu’au lieu d’enchainer les circuits, ou de devenir le nouveau roi des parkings à Los Angeles, on court pour sa vie. Jack doit parcourir les US of A d’ouest en est dans une course mortelle. Et s’il perd, c’est la balle dans la nuque. Pendant ce temps-là, à la fin de Dance Central (si tu boucles TOUTES les chansons), tu découvres 2min de dessin animé avec un bout d’intrigue concernant un savant fou. Tandis que dans le premier Bad Company, on nous citait du Johnny Halliday en pleine guerre des Balkans. Parce qu’il est possible d’injecter de la personnalité dans des jeux aseptisés, parce qu’on peut mettre une histoire dans des jeux qui n’en n’ont pas besoin. Parce qu’on peut simplement essayer d’aller plus loin que simplement faire de la simulation de guerre, de voiture, de musique, de tout ce que vous voulez.

Le jeu vidéo est un medium tout neuf, avec lequel on peut faire plein de choses que ce soit techniquement ou narrativement (je ne peux toujours pas vous spoiler Deadly Premonition mais les vrais me comprennent). Le scénario ce n’est pas que des cinématiques foutues de ci de là, ça se passe surtout dans ce qui va motiver le joueur, dans ce qui va le pousser à avancer. Ce serait dommage de se restreindre à ce que préfère gober la masse ou ce qui est « facile ».

Parce que c’est comme ça qu’on avance.

1189 – Coworking

D’un point de vue capital social, une entreprise c’est quand même moins bien foutu que l’école. Je ne travaille pas dans un service de trente personnes, mais plutôt avec une douzaine de gens. C’est presque trois fois moins. C’est trois fois moins de probabilité de tomber sur mon nouveau meilleur ami, ma nouvelle amante ou ne serait-ce qu’un type avec qui aller au ciné après les cours le boulot. Alors oui, grosse boîte oblige, je peux toujours aller socialiser dans les autres services. Mais, comme à l’école, c’est un peu galère d’infiltrer les autres classes, de trainer avec d’autres élèves sans que ça se mette à jaser. Comme on dit, non seulement on ne sort jamais du lycée, mais on se retrouve dans des promos de plus en plus réduites. A moins de savoir comment feinter.

Tel des frères d’autres mères, j’ai des collègues d’autres boîtes.

Quand j’arrive le matin, je dis bonjour sur Gtalk. Salut girl, salut mec. Quand je prends une pause-café je viens prendre des news. Quoi de neuf depuis hier, c’était bien ton film, t’es passé au golf ? A midi je préviens que je vais déjeuner et je sirote mon second café en chattant de tout et de rien. Jusqu’à ce qu’au soir, je leur dise que je file, à demain les gens. La différence avec des amis normaux, c’est que je discute peu ou plus avec ceux-là une fois chez moi. Déjà parce qu’on a passé une partie de la journée ensemble. Ensuite parce qu’on a quand même principalement des conversations boulot. On parle du marché du jeu vidéo, on compare nos analyses, pronostics, tout en respectant nos contrats de confidentialités respectifs. Tout comme mes potes pubards me parlent de campagnes, de réflexions pub qu’ils ont. Et une tite pensée aux potes écrivaillons qui me tiennent au courant de leurs avancées.

INTERNET !

Grâce aux internets, on peut donc venir se greffer des collègues bonus, comme des implants sociaux. C’est pratique à la fois pour souffler mais aussi pour avoir une perspective neuve sur son taf’. En ayant des potes qui font le même taf que nous mais pas tout à fait et pas au même endroit, c’est parfois la bouffée d’air et de recul nécessaire pour s’y retrouver. Jusqu’à ce que ton collègue d’une autre boîte se retrouve au chômage. Auquel cas il redevient un ami. Et un ami ça a autre chose à faire que passer sa journée connecté, à être disponible de temps en temps pour un bout de bla bla. Son pseudo reste désespérément grisé dans Gtalk. Pour avoir de ses nouvelles, pour raconter ses journées, il faudra faire comme avant : se poser autour d’un Perrier en terrasse, s’inviter à déjeuner, passer un coup de téléphone. Ce qui tendrait à prouver qu’il est pas évident pour quelqu’un d’être collègue et ami. Mais c’est une autre théorie fumeuse.

Pour un autre jour.

En attendant je me demande si, lorsque je vais rédiger et envoyer mon mail d’adieu de stage (« je suis triste, chomeur et vous allez me manquer »), je ne devrais pas l’adresser à quelques collègues d’autres boites. Des personnes vitales vis-à-vis de ma capacité à survivre en entreprise. Des gens qui, avant tout, et après tout, sont des amis.

1188 – Book Review 197

“As a boy, I wanted to be a train. I didn’t realise this was unusual – that other kids played with trains, not as them.”

Un jour, Max Barry en a eu marre que tous ses projets d’écriture prennent autant de temps à aboutir. Alors il a récupéré un vieux début de roman et l’a réécrit sur son blog, à raison de quelques centaines de mots par jour. Rapidement, ses lecteurs se sont mis à commenter, et Barry continuait sa petite histoire. La version sérialisée de Machine Man comptera au final 54 000 mots. Le retravail pour la sortie papier augmentera nettement ce nombre, déjà respectable. Parce que Max Barry est l’auteur du très bon (culte ?) Jennifer Government, il a un agent, qui lui a permis de signer (presque) dès le départ une adaptation en livre de Machine Man. Grâce à l’avance sur droits d’auteurs, Barry a pu continuer son expérience internet à son rythme (au cas où vous vous demandez pourquoi tous les écrivaillons ne se permettent pas ça). En aout est sorti Machine Man, le livre. C’est de cette version là (3.1, d’après la préface) qu’on va parler.

Charles Neumann est ingénieur chez Better Future, une mégacorporation scientifique. A cause d’un oubli stupide, Charles se retrouve avec une jambe broyée par un instrument de labo. Pour le génie qu’il est, les prothèses que lui propose l’hôpital sont médiocres, insuffisantes. Alors à peine sorti, il se met en construire une meilleure jambe motorisée. Il a hâte de la montrer à sa prothésiste, Lola, dont il est tombé amoureux. Après des semaines de travail, Charles accouche d’une révolution. Sa nouvelle jambe est supérieure en tous points à tout ce qui existe, que ce soit mécanique ou biologique. Mais cette prothèse a une limite : pour fonctionner à plein régime il faudrait en avoir deux. Charles se sent imparfait, moitié de ce qu’il pourrait être. Alors il s’arrange pour se séparer de sa seconde jambe. Tandis que déjà, dans son cerveau, il se demande ce qu’il pourra améliorer ensuite.

PITCH DE GENIE !

J’espère qu’il y a des fétichistes de l’amputation dans la salle. Parce que ce bouquin est fait pour vous. Ça marche aussi avec les fans de Cronenberg, dans l’idée. Ou ceux qui ont envie de réfléchir un peu. Parce que la grande force de Machine Man est moins son (délirant) pitch que le point de vue du personnage principal. Charles est un ingénieur asocial, qui conçoit la vie comme une suite d’algorithmes, de variables, et dont la quête de perfection explose toutes les conventions, surtout éthiques. Au premier degré, son monologue interne est ultra logique. Au second, c’est surtout à se tordre de rire. Sinon oui on a des séquences un peu moins drôles de démembrement volontaire à la scie circulaire. Mais c’est au service de réflexions sur le post-humanisme, le traitement des amputés dans notre société et la place des machines vis-à-vis de l’homme.

Il y a aussi des combats au lance-roquette. Parce que le seul truc mieux qu’un bras bionique, c’est un bras bionique équipé d’un lance-roquette.

Le problème, c’est qu’à chaque fois que Max Barry se lance d’un passage d’action ou de romance, le rythme du livre s’effondre. Les scènes d’action sont brouillonnes et une bonne trentaine de pages au milieu du roman tournent au ralenti. Heureusement Machine Man se reprend sur la fin et offre peut-être la seule fin logique vis-à-vis de l’accroche de départ. Entre temps on aura aussi tapé sur les corporations, les nerds et les gens du marketing, ce qui est toujours bon à prendre.

Machine Man est dispo en livre dans toutes les bonnes crèmeries. Le serial original est toujours disponible gratuitement sur les internets (ça vaut le coup). Et un film est en préparation bien que, vu la nature graphique du sujet et le budget requis, j’y croie moyen.

Dans tous les cas, je conseille Machine Man très fort. Mangez-en. C’est bon pour le cerveau.