1222 – Origami

Elle excelle dans le maniement des couverts. Couteau et fourchette sont des extensions de ses petits doigts fins. Elle arrive à plier une feuille de salade sans décoller l’index de l’argent. Ce n’est pas jouer avec la nourriture si c’est pour faire de l’origami.

Mes couverts sont des ustensiles, des outils dont je m’empare avec bien peu de dextérité. J’aurais pu apprendre, et parfois je me dis que je devrais. Mais en plus de la fainéantise, j’ai l’impression que mes maladresses à table m’appartiennent, que je ne devrais pas les gommer. Je n’en ai honte que face à elle. Une gêne qui met mal à l’aise, une embarras de classe sociale. Notre petit traumatisme récurrent depuis des années, dont elle ignore tout.

Tout comme elle ignore ce que je peux faire avec les bons accessoires au bout des doigts. Mes Rotringts ne tracent que des lignes droites, des arrondis parfaits. Je suis capable de rédiger des pages sans faute de frappe, dans le noir, pour peu que j’aie mon clavier en face de moi. Si seulement on était parti déjeuner au japonais, je l’aurais hypnotisée avec mes baguettes. Des détails et talents sans intérêts à propos desquels j’aimerais qu’elle m’interroge, qu’elle s’intéresse. Mais oui, je suis incapable de venir à bout d’une salade composée sans prendre le risque d’un accident. Je coupe mes feuilles de laitue au lieu de les plier, j’engloutis ma roquette au lieu de l’entortiller autour de ma fourchette.

Je soupèse mentalement chaque portion de pâtes avant de me lancer. Mon assiette est quadrillée en part égales. Je dois pouvoir enrouler assez de spaghettis pour créer une masse uniforme, qui ne va pas se vautrer lamentablement à mi-chemin. Je suis obsédé par chaque fourchette que j’extrais du plat. Il faut que cette bouchée soit réussie, jolie. Je ne dois pas avoir honte. Je dois être au niveau.

Nom.

Le soupir de soulagement. Je suis venu à bout de ma commande sans rien faire gicler, sans taches ni sur la nappe, ni sur mon orgueil. Ma bataille imaginaire à sens unique est gagnée. Je danse de la joie en silence, sans bouger. Nous quittons le restaurant et j’ai la tête haute, en tout cas à l’intérieur des paramètres de ma névrose.

Sur le quai du métro, je ne lui réponds pas que moi aussi, ça m’a fait plaisir. A la place, je la regarde un peu partir. Puis je rentre.

A mi-chemin, je réalise.
Personne n’a demandé à l’autre si son plat était bon.

1221 – Syrup

Or donc.

A la base j’avais prévu une chronique de bouquin, comme d’habitude. Sauf que depuis que je ne pars plus bosser, je lis beaucoup moins. La faute à l’heure quotidienne de transports en commun en moins. Je ne suis qu’à 40% du petit roman que je boulote. Perdu.

Je pensais me rabattre sur un top 10 de mes lectures de l’année. Quelques jours avant noël, cela me semblait cohérent. Puis je me suis pris un rhume sur le coin de la tronche, le genre qui t’assomme et transforme tous les jours en dimanches. Maldonne.

Alors à la place j’ai mis à jour la liste des articles que j’ai pu mettre en ligne ailleurs. Il y a de quoi cliquer (5 nouveaux) donc ça compense un peu. Je crois.

En vrai j’ai un ou deux trucs dans les cartons pour après, des bidules à vous annoncer le temps que cela se confirme. Ça sera bien promis.

D’ici là, je vais me reprendre une lampée de sirop pour la toux et aller me terrer sous la couette.

1220 – Contact

La littérature générale française actuelle manque de coups de poing dans la tronche.

Je ne veux pas dire que les auteurs doivent se coller des bourre-pif au salon du livre, non (quoi que…), je parle des textes en eux-mêmes. Ça manque sévère de bastons dans les textes de chaque rentrée littéraire. Après, c’est en effet compliqué d’intégrer un duel à mains nues dans la chronique de son histoire familiale, ou un bouquin sur un poète dépressif, ou dans un roman d’amour. Puis les héros littéraires ont aussi tendance à être des lopettes, ils se retrouvent très vite assommés, ou s’enfuient. C’est dommage. Très.

Si le Fight Club de Palahniuk nous a appris quelque chose, c’est que le combat est cathartique et fait partie de la vie. L’extérioriser fait du bien à tout le monde, même aux schyzos au fond d’une cave. L’écrivain se fait plaisir, l’histoire prend des couleurs et le lecteur voit son pouls remonter un peu.

Surtout, la littérature a son propre langage et son propre espace d’expression. Une baston écrite n’est pas une baston filmée et inversement. La règle d’or est toujours la même (rendre l’action aussi claire et lisible que possible), mais les outils sont différents. On peut être beaucoup plus précis dans la description des coups, leur vitesse, angle ou puissance d’impact. On peut se permettre un budget effet spéciaux à la House en décrivant ce qui se passe à l’intérieur des corps sous les chocs. On peut offrir des anecdotes purement médicales, sa vautrer dans un vocabulaire technique et truffer le récit de fun facts biologiques. Tant de choses sont possibles que cela me dépasse que la plupart des auteurs n’en viennent pas se frotter à la bagarre, ne serait-ce que pour s’amuser avec la littérature.

Et puis, ce n’est pas si compliqué de mettre du conflit dans son texte. C’est alors que le mari cocu débarque avec la rage aux poings ! Quand soudain le type chelou de la station-service essaie de voler la voiture du road héros ! Cette nuit-là, Tiphaine rêve un cat fight contre sa meilleure amie ! Au pire il suffit de faire boire un peu trop les personnages. Avec un peu d’astuce, on peut s’offrir quelques paragraphes de manchettes dans la nuque, coups de pied dans les tibias et autre fulguropoing dans les tripes.

A L’ANCIENNE QUOI !

Surtout, en vérité, on a envie de lire des grandes scènes de bagarre avec du style dedans, de la poésie, des bons mots. On veut rêver, lire un combat sous la plume de Jauffret, Jaenada et leurs potes qui font des livres bien écrits. A nous de prendre une baffe, littéraire, qui ne pourrait pas exister autrement. Un peu comme dans le Bastard Battle de Céline Minard, mais compréhensible par les gens normaux de la vraie vie.

Si on ne peut pas parler du Fight club, on peut à défaut l’écrire. Pourquoi se priver ?