Excuse me, but

Mon meilleur ami est un expert en matériel militaire, et plus particulièrement tout ce qui est véhicules, des tanks aux porte-avions, en passant par les hélicoptères et autres jets. C’est simplement son truc, à lui. Dans les faits, il est capable de reconnaître chaque appareil au premier coup d’œil dans un film, mais aussi de dire qui l’a assemblé, combien cela coûte et quel pays en possède. C’est toujours un moment magique d’aller voir un film de guerre avec lui, puisqu’il est une sorte de bonus DVD sur pattes. Tout ça parce qu’il écume internet, les forums militaires et autres magazines papiers pour apprendre tout ce qu’il peut, jusqu’à déterrer un secret d’état ou deux. Je lui ferai toujours confiance à lui plutôt qu’à un journaliste ou un officiel. Quand bien même, dans le monde réel, son avis ne vaut que peu de choses. C’est un souci de légitimité.

Si je vous raconte ça, c’est que la semaine j’ai eu envie de faire voltiger un bureau ou deux. J’ai entendu des journalistes faire des amalgames et contresens abominables lors de la promo d’Amazing Spider-Man, je suis tombé sur le coin de la tronche d’un type qui racontait n’importe quoi sur le jeu vidéo, évitant de peu l’engueulade stérile. En gros, j’ai vu des gens censés savoir, payés pour savoir, qui en réalité ne savaient rien. Des journalistes aux prétendus experts, il arrive que des personnes payées pour savoir, légitimés par la société, par le simple versement de leur salaire, soient médiocres dans l’exercice de leurs fonctions. Et bien que ce soit aussi normal que compréhensible, cela me rend fou. Parce que je ne devrais pas mieux connaître un fait qu’eux. Parce que cela va à l’encontre de l’idéal des choses. Surtout, cela rend caduque l’argument du « je suis expert, je sais ». Chaque mec qui fait mal son boulot décrédibilise tout le monde.

C’est un peu comme quand un « adulte » se comporte comme un enfant. Qu’un s’agisse d’un quadra sur Twitter qui va se laisser aller à une engueulade puérile ou une première dame qui a des réflexes de lycéenne. Toutes ces petites choses vont à l’encontre de ce qu’on nous rabâche depuis toujours : que les adultes sont plus matures, que nous n’avons pas l’âge de comprendre.

Pour en revenir à l’expertise, j’aimais bien l’époque où j’étais payé pour comprendre et vulgariser les rouages d’Hollywood. J’avais la légitimité de sortir l’argument : « excuse-moi, mais je sais ces choses parce que c’est mon travail ». Tout comme quand j’étais chez Xbox, je pouvais asséner que « hé mec, le marché du jeu vidéo, on me paie pour le connaître sur le bout des doigts ». Disons que c’est pas mal pour à la fois être écouté et corriger des erreurs de ci de là (avec, bien entendu, le défaut de cette qualité, à savoir de me prendre une baffe énorme quand j’ai tort). Mais à présent, je suis temporairement rien du tout. Je continue à boulotter toutes les infos que je peux sur les domaines qui m’intéressent, je travaille gratuitement, pour personne en particulier, pour moi. Sauf que je ne peux que trop peu valoriser ce que j’apprends, le valoriser, en fait quelque chose de productif. Tout comme mon meilleur ami ne peut pas débarquer dans une salle de montage de film et hurler que tel avion n’est pas possédé par telle armée et le film complètement con du coup.

C’est dommage d’ailleurs, il ferait ça super bien.

Je crois que ce que j’essaie de dire, c’est que j’ai besoin de me refaire légitimer par quelque chose, pour pouvoir partager ce que j’accumule comme infos, analyses, points de vue. Surtout dans un univers où l’incompétence n’est pas toujours une barrière à la réussite. Et j’imagine que je ne suis pas le seul, que des dizaines de types ressentent la même chose à propos de la musique, de la politique, de l’histoire, de la socio… Ou alors, on dit que les gens déjà en poste, payés pour ça, se mettent à bien faire leur job. Aussi. Ca règlerait le problème.

10 réflexions sur “Excuse me, but

  1. Le fait même que tu t’insurges contre l’incompétence d’une personne avec visibilité trahit un peu ton âge…le kilométrage te rendra philosophe.

    Le fait est que la compétence seule (ou la légitimité) n’est pas un critère de nomination, on le voit avec nos ministres. Sans évoquer le simple fait de la coucherie, la compétence est un bonus agréable pour postuler en tant que communicant : il faut tout simplement savoir bien communiquer, savoir avoir une finesse personnelle, comme sacrifier son nom et se faire passer pour un con car c’est le projet global du média.

    Bien communiquer c’est avant tout bien communiquer sur soi ; et cela se fait avec ton blog, pas mal, mais pas seulement. Il faut occuper l’espace médiatique, parfois au détriment de personnes qui seront plus compétentes que toi. Dur monde, mais c’est le nôtre.

    • I know Fibrou.

      C’est l’éternel déchirement intérieur entre pragmatisme et naïveté. Des fois ça va, j’arrive à être mature, adulte et pas me rebeller contre des trucs débiles auxquels je ne peux rien. Et des fois ma vision du monde un peu angélique est mise à mal et je m’énerve tout seul. Et ça finit par passer.

      Le truc, c’est que j’en envie de croire que tant qu’on râle un peu, c’est qu’on espère trouver un moyen de faire avancer les choses dans le bon sens malgré tout.

      En gros.

  2. Moi je remarque un truc intéressant dans tes textes dernièrement. Cet antagonisme adulte / enfant. Que les adultes sont comme ça et les enfants/adolescents comme ça. Et le fossé dans ta bouche semble infranchissable. Pourtant, toi aussi désormais tu es un adulte. Et tu ne rentre pas pour autant dans ce moule mental que tu as créé pour le "monde des adultes".

    • C’est pas con ce que tu dis. For real.

      En fait je vis toujours dans un studio, je reçois des sous de ma famille pour tenir bon à paris, j’ai pas encore de taf’ véritable : je ne me sens pas encore adulte. Même si j’y vais, dans l’adultie. Je ne freine pas comme le dernier des gamins, j’essaie d’y aller, mais j’ai l’impression de pas encore y être.

      Peut-être que c’est pour ça que ça m’angoisse que le réel ne colle pas à la vision que j’aimerais en avoir.

      • Y aller, y être cela n’a pas grand sens malheureusement. Je suis marié, père de deux filles 5/8 ans, je bosse depuis 11 ans et pourtant je ne me sens pas adulte. Pour moi l’adulte c’est mon père.

        En même temps quand je me regarde un peu, adulte, je le suis complètement. Je ne l’ai jamais souhaité, je ne l’ai jamais craint : c’est un fait, une évolution naturelle. En général je réalise ça quand je prends l’ascenseur et que le miroir me renvoie l’image d’un trentenaire à cheveux blancs. De ton côté tout pourrais avoir quarante ans, être divorcé et vivre dans un studio, galérer niveau boulot et ne pas avoir de taf’ véritable, recevoir des sous de ta famille pour tenir bon à Paris et payer la pension.

        J’ai l’impression qu’on a toujours du mal à se situer et que la séparation enfant/adulte vue comme un gouffre infranchissable ne tient pas: nous ne sommes pas des insectes qui muons pour grandir. L’enfant d’hier et l’adulte d’aujourd’hui.

        … et sinon je plussoie, les experts et ceux qui "savent" sont bien souvent à claquer. Le problème c’est qu’on est toujours l’"expert" d’un autre.

      • être adulte c’est quelque chose de très diffus et le passage à l’"âge" adulte se fait à travers ce que tu vis et comment tu réagis.

        J’ai 29 ans un job à responsabilité et une vie bien établie. Et pourtant je passe mon temps libre à faire du sport, jouer aux jeux vidéos, lire des BD et faire des soirées avec des potes. En gros, en dehors de mon job, je suis un enfant.

        Et pourtant, je me suis rendu compte que j’étais un adulte quand je me suis aperçu du gouffre entre mes centres d’intérêt et ceux des ados que je coach au hand (ma seule activé d’adulte :]) et à quel point leurs petites histoires de lycéens me paraissent futiles.

  3. Tu sembles aussi sous-entendre "Je n’ai pas de boulot, donc je n’ai pas de rôle, je ne suis rien."
    Je peux pas te le reprocher car je suis hanté par la même pensée.
    Mais ça reste ridicule, bordel, on peut bien être "quelqu’un" sans avoir un boulot pour l’affirmer !

  4. Bonjour M’sieur Reilly.

    Un des moyens de se faire reconnaître en tant que personne compétente peut être le blog. Oui. Vous avez accumulé une masse de connaissance, vous la partagez en la publiant, vous établissez votre statut d’érudit. Vous montrez votre grosse sapience à tout le monde, et le monde se dit alors "Mince, que voilà un individu bien calé sur la culture du Robusta au-delà du 30e Rugissant au XVe siècle!".
    Le savoir vaut par lui-même. Ce qui est bon pour l’écrivain l’est aussi pour les autres domaines intellectuels. Et ça nous fera d’autant plus à lire.

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