Spotless Mind

La dernière fois que je suis parti loin avec une fille, on a pris une tonne de photos. Déjà parce que les photos numériques, c’est gratuit, mais aussi parce que j’ai pris l’habitude de shooter en rafale. Pourquoi ne prendre qu’une photo quand je peux rester le doigt appuyé sur la détente, en prendre une demi-douzaine et choisir ma préférée ? Alors forcément, on s’est retrouvé au bout de quelques jours avec plusieurs centaines de clichés, répartis sur plusieurs gigas. Dans le train du retour, on a bien tenté de trier ensemble, mais c’était quand même plus cool de dormir. Alors une fois rentré, je lui ai simplement passé le tout sur une clef USB, qu’elle puisse prendre ce qu’elle préfère. Tandis qu’au même moment, de mon côté, je faisais ma propre petite sélection. Et je n’y ai plus pensé, jusqu’à la semaine dernière, quand on a voulu éclaircir un point de détail de notre vieux séjour.

Son album était complètement différent du mien.

Par exemple, j’aime bien les photos un peu ratées, mal cadrées, floues. Ou alors celles qui s’attardent sur des détails débiles, un gros plan sur une main, le type qui photobombe en arrière-plan. Surtout, forcément, je dégage une bonne partie de celles sur lesquelles j’apparais. A ce niveau là, elle fait pareil, ce qui assure déjà qu’un tiers des photos nous concernant ne sont plus communes. Ensuite elle semble aimer des paysages dont je me fous, des affiches que je ne me rappelle pas avoir prises en photo, et ainsi de suite. Si ça m’a frappé, c’est que j’ai réalisé que c’était dans ce genre de petites choses que se construit la mémoire. A chaque fois depuis des mois que je regarde mes photos, je reprécise l’image mentale que j’ai de ce voyage, tandis qu’elle fait de même dans son coin. Chacun non seulement a retenu sa version des faits, mais ravive ses souvenirs avec sa version de l’album photo.

A la fois j’étais curieux, d’un autre côté je préférais ne pas savoir.

Des fois il arrive qu’une fille me demande ma version des faits, de notre histoire commune. Tout comme j’ai aussi envie de savoir ce qu’elle ou une autre a pu retenir. Mais la plupart du temps je préfère à la fois ne rien dire, mais aussi ne rien demander. Tout ceci ressemble trop à du remuage de couteau dans la plaie à mon goût. Ou alors c’est risquer de voir sa propre belle histoire réécrite. A force de ressasser ses propres souvenirs on finit par se créer une petite mythologie amoureuse. On raconte la même histoire des dizaines de fois, au point qu’elle s’affine, que des mensonges deviennent des vérités. Surtout, on relativise, on se rassure. Se risquer à détenir les deux versions, c’est aussi le risque de voir une partie de son réel voler en éclats. Et souvent, on aime bien continuer à vivoter dans sa bulle.

Bien sûr qu’en réalité, parfois, on pose des questions. Je me rappelle encore de l’odieuse gifle de mes 16 ans : « Si tu avais insisté, tu m’aurais eue », tout comme du soulagement de mes 22 : « Ah non, je t’ai pas trouvé trop pressant du tout, d’où te vient cette idée ». Comme quoi, ce n’est pas toujours négatif. Mais poser la question demande un certain courage, celui d’aller envoyer balader ses certitudes. Ce qui, plus le temps passe, est parfois douloureux.

Alors en attendant, je ne laisse pas ma/mes copine(s) trier nos photos.

3 réflexions au sujet de « Spotless Mind »

  1. Marrant, perso je garde tout, j’aime pas trier.
    Même les floues, les paysages, etc. Comme ça je me dis que je dirais jamais à mes enfants
    « Ha j’en avais une où on voyait bidule mais je l’ai effacée. »

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