Clocks

Il aura fallu que je rentre à Lyon pour prendre conscience d’un point de détail de ma vie parisienne : je ne possède pas d’horloge, ni de montre, ni tout autre mécanisme visant à décompter le temps. Bien sûr j’ai de l’électronique, à commencer par mon téléphone portable, puis mon ordinateur et enfin mon imprimante (?!), mais pas d’horlogerie. Ce qui implique que les heures passent sans faire de bruit, en silence, en douce.

Alors que là, en ce moment, je suis littéralement submergé d’aiguilles, de tics et de tacs. Rien que dans ma chambre on trouve une horloge murale en plus de mon réveil d’ado, qui continue à fonctionner dix ans après. A une porte mal insonorisée de là, le salon, avec ses deux horloges et la minuterie du four, elle aussi mécanique. La nuit venue, les fenêtres fermées, c’est une cacophonie d’aiguilles qui emplit toute la maison. Il y a les appareils qui tic tic tic, ceux qui qui tic tac tic tac, avec pas mal de variations. Tu as beau regarder le plafond, faire le vide, tu ne peux pas tout à fait filtrer le concert du temps qui passe. C’est un peu comme chez Doc Brown, dans la scène d’intro du premier Retour vers le futur, les alarmes en moins.

J’ai le souvenir d’une année où, de retour, j’avais enfermé mes réveils dans le tiroir de mon bureau, pour avoir la paix, pour dormir un peu mieux. Le bruit était parasite, étranger. Ces derniers jours par contre, incapable de dormir à cause de la chaleur, je me suis surpris à me laisser porter par le battement des aiguilles. J’ai repensé au temps, sous toutes ses formes. Le temps comme ressource, celui qui reste à profiter de quelqu’un, de quelqu’une avant que l’on ne le puisse plus. Le temps passé depuis mon diplôme, depuis mon départ de Lyon. Le temps qu’on a déjà dépensé, celui qui reste encore en banque. C’est un peu comme les fois où on essaie de deviner à quel niveau de notre existence on se situe, le tiers, le quart ?

La semaine prochaine je serai de retour à Paris, dans mon silence relatif, troublé par les gens bourrés descendant la rue Oberkampf la nuit, par l’arrêt du bus 86 toutes les dix minutes la journée et par les voisins qui gueulent dans le couloir le reste du temps. Quand je faisais de la musique, petit, j’aimais bien lancer le métronome et le laisser compter pendant plusieurs minutes, pour imprimer un rythme à l’existence, me forçant à le suivre. Vingt ans plus tard, je crois que j’ai envie de me racheter un petit réveil, une horloge. Quelque chose qui tic et tac la nuit, qui me rappelle l’existence des secondes, comme une sorte de sablier géant, mais avec du bruit, bande originale du temps qui passe.

Et qui se laisse si facilement oublier.

13 réflexions sur “Clocks

  1. Comme toi, je vis sans montre, sans pendule. A part mon radio réveil et mon portable, aucun objet ne donne l’heure.

    En fait, l’existence du temps ne tient pas aux chiffres mais au fameux "tic tac" émis par les objets. C’est lui qui inscrit dans la réalité la vie qui s’égraine. On peut très bien avoir plein d’objet donnant l’heure électroniquement, l’impression n’est pas la même. Le tic tac sonne comme une soustraction des secondes à notre Temps de vie imparti (et inconnu), comme une épée se rapprochant constamment de notre crâne, tandis que les chiffres ne donnent qu’un repère social de ce qui devrait être fait à cette heure là (dormir, manger,…).

    Je ne suis pas encore près à écouter la mort arriver. J’aime trop le silence pour cela.

    Beau billet !

  2. Superbement bien écrit.

    Et pas si loin d’une réflexion que je mettais faite sur le fait de porter – ou non – une montre. L’horloge paraît être un bon compromis.

    Moi qui me laissais porter par tes écrits, voilà que je me met à cogiter maintenant ..

  3. Tu connais le recueil de nouvelles de Buzzati ‘Le rêve de l’escalier’ ? Ce sont des courts récits, étranges et fantastiques. L’une de ces nouvelles s’appelle ‘Tic-tac’, et concerne justement ces bruits d’horloge. Je ne me souviens plus vraiment de l’histoire, seulement que ça raconte que des gens se mettent à entendre des tic-tacs, en l’absence de toute montre ou horloge évidemment, quand la mort s’approche.
    Raconté par Buzzati, c’est cool (et terrifiant).
    Du coup, ayant lu ça quand j’étais petite, j’avais complètement flippé, et j’entendais des tic-tacs sous mon parquet. Et ça reste encore, puisque aujourd’hui, je ne peux pas porter de Swatch et j’éventre les piles de tous les réveils que je croise! Heureusement l’ère du digital m’a sauvée (mais ça ne m’empêche pas d’être toujours en retard).

  4. Intéressant témoignage, il m’a fallu mon dernier changement de téléphone pour passer d’une heure sous forme de cadrant à une heure sous forme de chiffre. Dans un sens je m’y retrouve beaucoup moins bien depuis. Entre une demi heure en chiffres et une demi heure en aiguilles qui se promènent, même sans le son, je trouve que le temps passe différement.
    L’expérience de vivre avec deux fuseaux horaires continuellement dans la tête, 10 ou 12 heures dans le futur de la plupart des gens que j’aime, change aussi la perception du temps qui passe.
    Ça et être à la merci de la nuit qui tombe beaucoup plus tôt en hiver, qui raccourci cruellement les journées et qui fait prendre conscience du cycle de la lune.

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