Le calme avant la tempête

J’ai terminé de réécrire mon manuscrit.

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Ce qui était à la fois l’étape la plus gratifiante mais aussi la plus pénible. C’est le moment où ton texte commence doucement à te sortir par les yeux. Parce que tu le connais un peu par cœur, parce que tu bloques plusieurs minutes sur le placement d’une virgule ou sur si tu préfères mettre cet adjectif avant ou après le nom qu’il qualifie. Parfois tu croises un adverbe que tu avais oublié et tu lui éclates la tête d’un coup de santiag dans la mâchoire et c’est très cool genre « ah ah ça t’apprendra petit galopin ». A d’autres moments tu tombes sur un gérondif bien dégueulasse et tu te jures de pas quitter ce paragraphe sans avoir trouvé un moyen de le dégager sans tout casser.

Mais c’est aussi un moment plein de petites satisfactions. Je ne me lasserai jamais de rajouter une phrase avec une idée ou une tournure qui me plait pour réaliser qu’elle y était déjà deux lignes plus loin. C’est le moment où tu réalises que, bonne ou mauvaise, tu as une cohérence interne, ta voix propre. Il y a aussi tous ces petits ajouts et modifications que tu traînais dans un coin de tête depuis des mois que tu peux enfin coucher sur Word. Le bonheur de fixer une petite réplique de plus, une blague par ci, une référence secrète par là. Au niveau macro, c’est tes arcs narratifs que tu solidifies, en profitant du fait d’avoir à présent une vision d’ensemble. Tu peux rajouter des petits détails qui viennent se répondre au sein de la structure, un running gag plus simple à intégrer ou un champ lexical qui se modifie au fil du manuscrit et de l’évolution d’un personnage.

Il m’aura fallu une année complète pour rédiger un premier jet, prendre du recul, le faire lire, prendre des avis, le réécrire. A présent on me le corrige, on rafistole l’orthographe, la syntaxe et, surtout, toutes mes microdyslexies. Chaque fois qu’il manque un mot, une autre, qu’un nom vient se substituer à un autre. Tout ce que mon cerveau épuisé ne remarque pas, même en relisant la même phrase problématique encore et encore. Après il faudra mettre en page, relier, envoyer aux éditeurs, embêter mes contacts, embêter les contacts de mes contacts, mendier pour obtenir vos contacts. Mais ça, c’est après.

D’ici là je profite de cette phase un peu unique, celle où je suis arrivé au terme de la charge de travail qui était mienne et seulement mienne. Le moment où l’on travaille un peu pour moi, avant que je ne reprenne la main sur le texte. Je suis au milieu d’une douzaine de jours sans ouvrir ce fichier Word, petit bonheur, vacances forcées, chômage technique. Je profite parce que c’est la dernière pause avant la l’ultime étape, celle de l’infini, celle du démarchage ou crève. Cela pourra prendre quelques semaines, quelques mois, plusieurs années, à lutter, à gratter des contacts, à pitcher, à convaincre, à vendre. Deux solutions, le succès ou l’échec, sous la forme d’un renoncement. La pire chose, la pire étape.

Non, je ne suis pas pressé. Oui, je profite.
Encore quelques jours, avant de recevoir les corrections, avant de devoir avancer à nouveau, les quelques pas qui me séparent de la tourmente. Je vais me refaire un chocolat chaud tiens.

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Beautiful You / Chuck Palahniuk

Même si la grande époque de Fight Club commence à dater, la sortie d’un nouveau Chuck Palahniuk est toujours un petit événement. Beautiful You est un court roman, un texte qui vient se placer comme une sucrerie avant la sortie du dernier tome de la trilogie entamée dans Damned et Doomed. Cette fois-ci, et à l’inverse de la plupart des derniers livres de l’auteur, point de gimmick stylistique, pas de structure alambiquée. Beautiful You revient aux bases, avec une intrigue complètement dingue racontée en ligne droite et tenue par un personnage unique à qui on peut, cette fois, se fier (même si un peu coconne).

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Penny est élève avocate dans un prestigieux cabinet de New York lorsqu’elle rencontre C. Maxwell, playboy millionnaire surnommé « Climax-Well » par la presse et ses conquête. Sans aucune raison, Max s’entiche de la petite insignifiante Penny. Et les voilà qui convolent, font le tour du monde, mais ne quittent que trop rarement la chambre à coucher au goût de Penny. Car Max développe une nouvelle ligne de sex-toys surpuissants et a besoin de les tester. Chaque jour n’est qu’orgasmes à répétition suivis de cure de jus détox et autres dopages vitaminés, pour mieux reprendre le lendemain. Une fois que tous les produits sont prêts, Max quitte Penny et lance Beautiful You, sa marque de jouets sexuels. Des godemichés et autres outils érotiques tellement puissants qu’ils réduisent les femmes du monde entier à néant, trop occupées à jouir sans cesse pour aller travailler, sortir, se nourrir. Tandis que le monde civilisé sombre peu à peu dans le chaos, Penny réalise que non seulement elle est complice de l’apocalypse sexuelle en cours, mais qu’elle est au centre d’une conspiration planétaire dont Max est l’instigateur, et qu’elle doit stopper à tout prix.

A la force de son vagin.

Ce synopsis n’est pas une blague. Non seulement ce n’est pas une blague mais c’est en plus occulter les parties les plus démentielles du roman, ses séquences les plus folles. Chuck Palahniuk est, encore une fois, en roue libre. Les scènes de sexe sont racontées de façon clinique, dans une version parodique et médicale de 50 Shades of Grey. La farce est totale et même lorsque l’on a compris à quel type de roman l’on a affaire Palahniuk trouve toujours la situation un cran plus dingue, celle que personne d’autre n’aurait pu imaginer. Niveau style c’est propre, pas de mauvaise surprise, pas de fioriture ou de procédé pénible comme ce fut le cas pour Pygmy par exemple. Ça se lit bien.

Si l’on peut reprocher quelque chose à Beautiful You, c’est d’être relativement mineur. Plusieurs des revirements de situation sont prévisibles, jusqu’à la révélation finale, un peu trop téléphonée. Chuck essaie de parler des rapports hommes-femmes, de la démocratisation du désir et trempe un orteil dans le féminisme, mais ce n’est que survolé, un effet secondaire de son intrigue barrée. Le roman est une distraction, à la fois pour Palahniuk qui travaille sur la même trilogie depuis bientôt cinq ans, mais aussi pour un lecteur potentiellement lassé des gros pavés qu’il s’enfile depuis le début de la rentrée littéraire.

Beautiful You ne marquera pas l’œuvre de Chuck Palahniuk, tout en étant complètement du Chuck Palahniuk. Une introduction pornographique pour ceux qui découvrent l’auteur et un break sympa en attendant la suite pour tous ses fans. Plus qu’à espérer une traduction relativement rapide pour chez nous.

Peine perdue / Olivier Adam

Rentrée littéraire, suite (les épisodes précédents sont chez Madmoizelle), avec Olivier Adam, toujours au calme chez Flammarion à sortir un beau bébé avec une belle jaquette papier glacé. Alerte gâchis : à aucun moment dans le livre il ne sera question d’une grande roue mais faites comme si tout était normal.

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J’avais beaucoup aimé le précédent livre de l’auteur, Les lisières, sur ce que cela fait de s’apercevoir que ses parents glissent doucement dans une mentalité d’extrême droite. Aussi fondais-je de grands espoirs dans cette Peine perdue. Il y est question de 22 personnages habitant la même petite ville côtière du sud, qui se retrouvent à s’entrechoquer au gré d’une suite de faits divers. Tout commence quand Antoine, la star de l’équipe de foot locale, se fait agresser le soir d’une grosse tempête qui bouscule le reste de la bourgade. A partir de là 22 personnages se succèdent le long de 22 chapitres qui vont tenter d’expliquer l’agression d’Antoine, le carnage post-tempête et les nœuds d’influence qui lient les différentes figures du coin.

Et en ce sens le livre est réussi, dans la mesure où le mystère est résolu, où chaque nouveau point de vue, chaque nouveau personnage, éclaire le reste de l’intrigue et dévoile un peu plus de la vie de la ville. Tout le monde est lié à tout le monde, et chaque action a des conséquences imprévues sur d’autres personnes. C’est bien ficelé, c’est réussi, cela fonctionne.

MAIS.

Peine perdue est un peu les Avengers du pathos. C’est-à-dire que tous les personnages, sans aucune exception, aucune, rien, nada, ils ont tous des vies allant de médiocre à de merde. La femme de ménage manque de se faire violer par son boss, l’ado est en fugue après le décès de son copain toxico, les petits vieux veulent se suicider dans les vagues, à peu près tout le monde trompe son conjoint, tout le monde est sous Xanax, et ainsi de suite. Chaque petite storyline aurait pu supporter un développement sur un livre, mais en l’état on a surtout affaire à une enfilade de clichés du malaise. Clichés de par l’impossibilité matérielle d’explorer longuement tel ou tel personnage et donc de lui donner du relief, mais aussi par accumulation tant il est statistiquement douteux que tous les personnages rencontrés collent chacun à une case d’un pathos plus ou moins grave.

Que Adam soit misanthrope, ce n’est un secret pour personne. Il se trouve simplement qu’ici, dans cette Peine perdue, cela se voit trop, trop lourd, trop appuyé. Ce jusqu’à la fatigue du lecteur, qui finit par pédaler dans la semoule tant il redoute le prochain chapitre, le prochain personnage, le prochain drama.

Après question style c’est plutôt propre, là-dessus il n’y a pas de souci, et les différents points de vue voient des variations dans leur niveau de langue et syntaxe, super boulot rien à redire. Dommage que ce soit au service d’une intrigue et d’une ambiance baignant dans la médiocrité humaine et le drama de l’infini, espèce de trou noir à tristesse auquel personne ne semble réchapper. A se demander quelle est la vision d’Adam vis-à-vis de ses contemporains et donc, forcément un peu, de toi lecteur.

Je me pose la question et j’en déprime déjà.

Bububu.