Lockstep / Karl Schroeder

Toby McGonigal était en route pour prendre possession une nouvelle planète, pour étendre le tout début d’empire de sa jeune famille. Mais une avarie le force à entrer en stase, son vaisseau à la dérive, en espérant que quelqu’un viennent le secourir. 14 000 ans ont passé lorsqu’il rouvre les yeux. L’univers est entré dans l’ère du Lockstep, un système où chaque planète sommeille 30 ans pour un mois d’activité. Ainsi les colonies ont le temps de se gorger de ressources entre deux rotations, tandis que les vaisseaux de transport peuvent voyager plusieurs décennies pour rejoindre d’autres mondes, incapables d’aller plus vite que la vitesse de la lumière. C’est grâce à ce système, au Lockstep, que la famille de Toby s’est développée, a prospéré, au point de devenir la plus ancienne et riche civilisation de l’univers connu. Mais le retour de Toby signifie que les actuels dirigeants du Lockstep doivent céder leur place à l’héritier.

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Je suis fan des concepts de fiction s’approchant de la hard-sf, quand un auteur invente des technologies, des univers, des fonctionnements non seulement fascinants, mais surtout plausibles. C’est sur cette promesse que je me suis intéressé à Lockstep, qui tente de répondre à la question de savoir comment créer un empire galactique sans pouvoir se déplacer plus vite que la lumière. Et les réponses du livre sont géniales, des décrets afin d’harmoniser et partager les technologies entre les planètes, à l’assimilation de nouvelles colonies, aux planètes dites « rapides » car n’hibernant jamais qui naissent, vivent et meurent et quelques années Lockstep. Chaque nouveau nugget d’info, chaque petite brique de worldbuilding était bonheur pour mes papilles mentales. Om nom nom.

Malheureusement, il semblerait que les personnages sortent tout droit de l’école LOST, spécialité « je vais tout t’expliquer, mais pas maintenant ». Les trois quarts du livre sont une fuite en avant du personnage principal, ponctuée par quelques révélations et infos sur l’univers. Le souci étant que l’intrigue est tellement simpliste, que l’on se fiche assez de savoir ce qu’il va arriver (ohlàlà qui va toucher l’héritage et sauver l’univers des dérives du Lockstep ohlàlà). Surtout quand le worldbuilding est à ce point séduisant. Etrange sensation que d’être en position de préférer les longs moments d’exposition aux séquences de course-poursuite et autres fusillades dans des vaisseaux du futur qui font pew pew. Envers et contre tout, l’univers de Lockstep est plus intéressant que son intrigue principale. Un nœud narratif qui se plie en quelques dizaines de pages vers la toute fin, ambiance « tout ça pour ça ».

Difficile pour autant de faire le malin, tant j’ai dévoré Lockstep en quelques jours, propulsé par l’envie d’en savoir toujours plus, fermant les yeux sur le reste. Un vrai petit plaisir de SF. Du genre qui vous fait vous dire que, hey, après tout, c’est peut être possible, le futur.

Sand / Hugh Howey

J’ai passé les derniers mois à jeter des intégrales de la saga Silo au visage des gens me demandant quoi lire cet été. Cette montagne de pavés, disponibles en français, était un vent de fraîcheur sur la littérature post-apocalyptique. Bien ficelé, avec une héroïne multifacette et un univers dément, impossible de ne pas sombrer. Alors quand l’auteur Hugh Howey a sorti un nouveau roman, le début de quelque chose de neuf, j’étais obligé de suivre.

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Prépublié en numérique, chapitre par chapitre, Sand se déroule dans notre futur, quand suite aux guerres et au réchauffement climatique le monde est recouvert de sable. Les derniers survivants vivent dans des villages qui s’enfoncent inexorablement, jour après jour. De ce monde est née une nouvelle profession : plongeur des sables. Équipés de combinaisons magnétiques, les plus aventureux peuvent agir sur les grains et se laisser couler sous la surface, ainsi explorer les vestiges du monde d’avant, s’ils arrivent à nager jusqu’à poser pied sur les plus haut des immeubles.

Wowowow ce pitch.
Alors oui, il y a des personnages, une bande de frères et sœurs ainsi que leur mère. L’un d’eux découvre quelque chose sous le sable, une autre découvre ce qu’il se passe à la surface derrière l’horizon. Ces révélations vont remettre en question tout ce qu’ils pensaient savoir et, plus grave, leur sécurité. Mais tout ceci pâle face à ce premier chapitre, cette première plongée, fascinante. On retrouve là les mêmes mécaniques que le début de Silo : un personnage téméraire qui va plus loin que quiconque et, par là-même, ouvre la voie à un autre avenir. C’est presque un remake, c’est presque gênant, mais cela fonctionne si bien. Alors on ferme les yeux. D’autant que c’est surtout la suite qui grippe.

Car passée la pose de l’univers et les premières révélations, le livre devient un drame interpersonnel et oublie son propos de fond une bonne partie de la suite. Et oui, okay, les personnages sont cools, pas trop stéréotypés, mais cela n’avance pas, le compte-goutte d’infos est trop mince. Parce que, bien entendu, cela ne finit pas. Ce qui ne poserait pas de problème si tout ceci était rythmé et lancé à pleine vitesse. Or, en l’état, difficile de ne pas voir une chouette intro pour un long développement reposant sur du vide. Un peu mitigé, obligé d’attendre une suite pour se forger un avis en toute connaissance de cause.

Mais ce premier chapitre, damn. Rien que pour ça, oui.

How To Be Black / Baratunde Thurston

L’ami @ilagee (game of) trônait sur internet avec une singulière photo de profil : lui, noir, lisant un livre, noir, au titre sans équivoque « How to be back ». Ce qui est drôle, en soi. Alors on se marrait, chaque fois que l’image resurgissait. Puis, un jour, pour déconner, à mon tour, j’ai annoncé vouloir acheter le dit volume. Ilagee a dit "oui", Amazon a dit "commande en un clic jeune fou ?". J’ai clic-commandé l’édition cartonnée, avec une couverture blanche (WINK WINK), avec dans l’idée de copier la photo de profil de mon ami. Sauf qu’à la réception du livre, au lieu de faire le guignol avec, sans vraiment m’être renseigné sur son contenu, je me suis mis à le lire.

Brice

Dès la première page, le livre annonce la couleur, il ne rendra pas quelqu’un noir, non ("aucun remboursement possible, désolé"). C’est, plutôt, un manuel destiné aux personnes noires sur comment être vraiment noir, avec des chapitres comme « Comment être un bon ami noir ? », « Etre noir à Harvard » ou encore « Pouvez-vous nager ? ». Bien entendu, le tout se veut humoristique, l’auteur étant comique à ses heures (sur le site satirique The Onion par exemple). L’excellente surprise, c’est que How To Be Black est aussi historique et militant. En effet, Baratunde doit son éducation à sa mère militante et n’a eu de cesse, au fil de sa vie en Amérique, de réfléchir et repenser son rapport à la couleur de sa peau, à la société, à l’origine de sa présence sur ce continent. Tu pensais te marrer, tu ressors moins con. Bien vu.

Surtout, How To Be Black, est un livre profondément américain. Parce qu’il mélange une structure de guide de développement personnel avec l’autobiographie d’un afro américain s’ouvrant aux problématiques du militantisme tout en étant badigeonné d’humour post-internet (le mot-dièse qui s’affiche en bas de votre écran est #MeltingPot). De fait, c’est très plaisant à lire. Certains chapitres sont dédiés à un sextuple éclairage sur les problématiques développées par l’auteur. En effet, Baratunde s’est entouré d’une demi-douzaine d’activistes et militants noirs (et d’un canadien, blanc) qui offrent leur propre perspective sur les événements décrits et les thèses énoncées. Toujours intéressant. Mais justement parce que How To Be Black est profondément américain, tout son discours n’est pas transposable directement chez nous, l’histoire de nos pays et de nos racismes étant, mine de rien, en décalage de par certains points.

HTBB

Plaisant à lire, instructif et humain, ce How To Be Black aura été une excellente surprise, un délire potache devenu jolie leçon. Alors j’ai fini par prendre ma propre photo, pour aller au bout de l’idée originale et, fatalement, l’exposer sur les réseaux.

Qui sait, si ça se trouve, quelqu’un d’autre aura trouvé mon cliché drôle, aura commandé le livre par curiosité, l’aura lu par intérêt. C’est tout le mal que je vous souhaite.