Funny Girl / Nick Hornby

Je lis du Nick Hornby depuis plus de dix ans.

J’ai été comme tout le monde mis KO par High Fidelity et charmé par About A Boy. J’aime cet auteur qui arrive à faire passer des choses compliquées avec des mots et des structures simples. J’aime son écriture qui joue avec les rythmes, l’humour, plus que la technique pure ou un abus de lexique. Je lui ai malgré moi piqué des bouts de style, des tics, des enchaînements. Puis j’ai fini par me retrouver déçu, par Slam, par Juliet Naked, par son script cinéma Une Education. J’y ai déniché des bribes de ce qui me plait, mais au service d’intrigues plus pauvres, dans des exécutions moins malignes. Face à son septième roman j’ai trainé des pieds. Précommandé puis oublié au fond du Kindle, je ne l’ai entamé qu’un long moment après sa sortie. J’ai eu tort. Parce que celui-là, il est bien, comme avant.

funny-girl

Funny Girl se passe en grande partie dans les années 60 en Angleterre (because of course). Barbara, jeune fille issue d’un petit bled paumé, décide de plaquer sa carrière de miss locale pour s’enfuir à Londres. Son rêve, devenir la nouvelle Lucille Ball, être la nouvelle star de la comédie télévisuelle anglaise. On lui reprochera d’être tour à tour trop plouc ou trop jolie pour faire rire, on lui proposera de finir modèle maillot, mais elle s’accroche. Ce jusqu’à une rencontre avec deux jeunes scénaristes montants, qui la propulsent premier rôle d’une sitcom à succès. Les premières diffusions et le succès immédiat ne feront que confirmer le pressentiment de la jeune fille : elle est faite pour ça. Devenue star, Barbara va devoir continuer à braver son époque et ses propres névroses pour le rester et, surtout, trouver ce qu’elle veut faire, à présent que son rêve est devenu réalité.

Tout est là, dans ces trois cent pages. Hornby parle de son pays en général, d’une époque en particulier, de ce que signifiait être une femme qui veut faire rire, de l’humour à la télévision, de genre et de sexualité, de succès et de vieillesse. Et le plus dingue, c’est que la magie opère, que ces thématiques se mêlent en un plus grand tout, léger et pétillant, un bouquin que tu croirais parfois sorti d’une autre époque. Funny Girl n’est ni un drame ni un thriller à tiroirs, tout se déroule à peu près bien du début à la fin. Et pourtant, sous les bonnes idées de style et les phrases qui font sourire, il se passe tant de choses. Hornby mélange le vrai de l’époque et le faux de son roman pour créer plusieurs années d’intrigues et de personnages qui semblent réels, jusqu’à parfois avoir l’impression de lire un récit. D’autant qu’au détour des pages viennent s’insérer des photos réelles de personnes, émissions ou films réels, une décennie traversée par cette héroïne de fiction.

Pour la première fois depuis des années, je n’ai pas réussi poser un livre de Nick Hornby. Je surlignais les meilleures idées de narration, j’allais vérifier le détail de certains faits historiques, la bio de certaines personnalités. Et surtout je profitais du regain de subversion d’un auteur qui a toujours su capter quelque chose des attentes, clichés et enjeux de son pays et ses habitants. En remontant les 60s Funny Girl parvient à dire des choses sur notre présent, notre rapport à l’humour, à la culture de masse et bien entendu, à l’Angleterre.

Je conseille fort, si possible en papier, ne serait-ce qu’à cause du rendu dégueulasse des photos sur Kindle.

Waterstones Exclusive

De nouveau avoir l’opportunité de traîner dans une librairie anglaise. La librairie Waterstones de Picadilly c’est un peu le M&Ms Store de la littérature, des couleurs partout, des jolis présentoirs, des trucs qui brillent et font que tu ressors avec trois fois plus que prévu. Je me suis laissé avoir par un livre avec un gaufrage vert brillant, un autre couverture cartonnée jaquette relief puis un dernier orné d’un sticker moche indiquant la présence d’un épilogue exclusif.

Capture

La fétichisation des objets culturels aura été le sujet de mon mémoire, deux fois de suite. En première année de Master je dissertais à propos des couvertures de roman français, souvent ternes et figées dans des traductions éditoriales. L’année suivante j’étudiais les éditions collector du jeu vidéo, de la figurine au boitier métal en passant par les ajouts in-game. En flânant dans cette énorme librairie tout sauf de quartier, j’ai eu l’impression de pénétrer de plein pied dans mes travaux universitaires. Et bien que cela existe depuis plusieurs années, je n’avais encore jamais vu des livres avec chapitre ou introduction exclusifs. Lecteur, achète ton livre chez Waterstones et profite de quelques pages en plus. Éditeur, trouve de quoi gonfler ton bouquin et Waterstones te mettra en avant. Auteur, démerde-toi pour exister en faisant ce qu’on te demande. L’exemplaire du dernier Ian McEwan avec lequel je suis reparti fonctionne comme un exemplaire de Mortal Kombat X acheté chez Game : choisi la grosse enseigne et gagne un bonus. Les « bonnes » idées marketing sont perméables d’un medium à l’autre.

Et même une demi-douzaine d’années après mon mémoire, je ne sais toujours pas ce que je préfère entre nos couvertures type la Blanche de Gallimard ou leurs homologues anglais qui brillent. D’un point de vue purement comptable, les belles jaquettes font que je repars les bras lourds de livres et le portefeuille un peu plus léger. D’un point de vue névroses et TOC, mes étagères ressemblent à un patchwork foutraque où se mêlent couleurs et tailles dans une disharmonie absolue. Seul surnagent les étages dédiés aux livres français, tous ces poches de la même taille, les exemplaires de la Blanche entre eux. L’impression que tout est à sa place, paix de l’esprit. Ma préférence va de l’un à l’autre en fonction du contexte, du moment, du livre. Même si la plupart du temps le Kindle règle le problème. Mais on ne se promène pas chez Amazon comme chez un libraire, aussi gros et impersonnel soit-il.

Rentrer dans une librairie me bouscule toujours un peu. Mes instincts de marketeux se heurtent à la réalité de mes sens et ma volonté à peu près équivalente à celle d’une pie voleuse. Je ne sais pas ce qui me plaît le plus, je râle, mais les bouquins s’entassent à côté de mon lit. Et peut-être que peu importe le moyen puisque c’est tout ce qui compte, que les gens repartent avec un peu plus de livres que prévu, qu’ils lisent un peu plus que prévu.

Le grand cahier / Agota Kristof

Je n’avais jamais entendu parler du Grand cahier. Le truc s’est écoulé à masse de centaines de milliers d’exemplaires à travers le monde, a été adapté au cinéma, mais m’est passé complètement au-dessus. Il aura fallu que l’on me l’offre, en me promettant que « c’est un truc de fou j’ai vraiment besoin que tu le lises en plus c’est méga court » pour que je me penche dessus. Étrange sensation que de troquer mon Kindle pour un poche en papier, et de devoir encore et encore me confronter à sa couverture.

img1c1000-9782757838709

Pendant la seconde guerre mondiale, deux jumeaux sont confiés à leur grand-mère acariâtre et sadique. Les mômes mettent au point tout un tas d’exercices et de stratagèmes pour tenir bon et survivre le temps que durera le conflit. Chaque progrès et observation est noté dans LE GRAND CAHIER.

Je paraphrase le résumé Wikipedia mais l’essentiel est là. L’histoire se développe au fil de très courts chapitres thématiques, qui fonctionnent presque sur une logique de fable, avec une leçon à la fin. Parce que Le grand cahier pose la question de l’adaptation pour survivre. Si les gosses commencent victimes, ils finissent assez vite caïd du quartier, avant de virer juge, bourreau et pire encore. Les deux gamins s’exprimant à « nous » sur toute la durée du livre, on assiste à l’évolution de cette espèce de double terminator en culottes courtes. L’emploi de la première personne du pluriel et le refus de décrire le moindre sentiment ou pensée interne rend le style du texte particulièrement sec, dur et, très vite, malaise. Sans parler de cette étouffante couverture, poster du film, deux enfants qui font la gueule, en mode regards de psychopathes en devenir. Chaque fois que je rouvrais le poche, je devais les fixer, ces deux-là.

Et je me suis demandé, dans quelle mesure ma légère angoisse face à cette photo a joué sur ma compréhension du livre. J’ai l’impression d’avoir trouvé les deux héros beaucoup plus creep que prévu, beaucoup plus vite que prévu. J’avais quelques malaises d’avance sur le moment où le livre part enfin en sucette, car oui, il y a (plusieurs) points de non-retour. Parfois c’est au détour d’un chapitre, quelque chose d’ultra gore, ou d’ultra angoissant. Puis, dans le dernier tiers, c’est non-stop, jusqu’à cette conclusion d’un enfer absolu. Si la question que pose ici Kristof est de savoir jusqu’où il faut aller pour survivre en temps de guerre, ce que je retiens moi c’est que passé un certain point d’inhumanité, cela n’en vaut plus vraiment la peine.

Je comprends pourquoi on m’a conseillé ce livre, pourquoi il a tant pu bouleverser. Je me suis laissé toucher plusieurs fois, juste assez pour que les derniers chapitres viennent m’empoisonner les tripes comme rarement. Avec, toujours, ces deux acteurs flippants en couverture, qui me hantent alors même que j’ai ressorti et posé le livre sur mon bureau pour écrire cette note. Frisson.

Le roman est top mais prenez une édition à la jaquette plus neutre, vous dormirez mieux.