1261 – Arm Length

Des fois, pas souvent hein, genre quand tu as de la chance, tu reçois des photos de filles que tu connais un peu ou beaucoup déshabillées.

Quand ton cœur s’accélère, il se passe plein de chose à l’intérieur de ton organisme. Mais, principalement, tu consommes plus d’énergie. Le muscle cardiaque se bâfre de calories, fait un feu de joie dans tes cellules. Pour peu qu’en plus tu commences à avoir chaud, produire un tas d’hormones parce que tu es chamboulé, c’est un festival Burning Man à taille humaine.

On peut, dès lors, se demander si une photo de connaissance un peu dénudée peut constituer une forme de régime. Après tout, c’est vis-à-vis des filles que l’on connait que le cœur bat le plus vite. Pour peu que tu passes plusieurs longues minutes, les yeux fixés sur ton écran de téléphone ou d’ordinateur, à battre silencieusement la chamade, c’est un bon entrainement.

La photo reçue par MMS ou mail ou lien internet, c’est mine de rien un petit bout de confiance. Parce que c’était toi et pas un autre, tu as eu accès à quelque chose qui n’est pas sur son Facebook, pas dans ses Twitpics, pas dans son Flickr, même les galeries protégées par mot de passe. Alors c’est un peu spécial, c’est ça qui fait battre ton cœur et pas juste ton entrejambe, c’est toute la valeur symbolique que tu n’auras jamais sur des Tumblr de porn.

Bon, ça implique que tu fasses un peu d’effort. Par exemple tu dois oublier le fait qu’il y a de grande chance que tu ne sois ni le premier ni le dernier à recevoir cette photo. Tu dois oublier qu’elle a peut-être été prise par un mec qui a couché avec la fille, lui, par opposition à toi. Tu dois oublier le fait qu’il y a de grandes chances que, non, tu ne coucheras pas avec elle, toi. Car il ne faut pas se leurrer, s’il devait se passer quelque chose, ça serait déjà fait. Un rencard est si vite organisé. Si tu arrives à faire l’impasse sur tout ça, alors oui, ton cœur il va faire boum.

Et tu perdras du poids.

Mais si ça se trouve, tu es le seul à recevoir cette photo, qui a été prise pour toi et dans l’intention de te motiver à coucher avec elle. Et là… Là, niveau zone d’entrainement cardiaque, c’est niveau tournoi.

Dans tous les cas, n’oublie jamais de dire merci, du fond du cœur, parce que c’est avant tout là que ça se passe.

1255 – Silent Treatment

En seconde, j’ai acheté un petit calepin Clairefontaine et j’ai passé la nuit à noircir les premières pages avec des phrases courtes et simples : « Je ne parle plus », « Demande à E, elle sait pourquoi », « Oui », « Non » etc… Le lendemain, je suis allé en cours comme n’importe quel autre jour. Sauf que je n’ai rien dit. J’ai salué les gens de la tête, j’ai rejoint la salle de cours en silence, je n’ai pas participé. Quand on s’adressait directement à moi, je montrais une page du calepin, ou j’en griffonnais une autre, si j’avais besoin d’étendre mon panel de réponses. Tout c’était la faute de E, qui avait dit quelque chose pour me contrarier la veille, lors de notre coup de fil régulier du soir. Je n’ai plus la logique exacte en tête, ni le contexte, mais je voulais faire bouger les choses.

A cette époque, j’étais parqué dans la friend zone, mais avec vue sur la frontière. C’est-à-dire que je sentais qu’il suffisait juste du bon quelque chose au bon moment, et je pouvais avoir ce que je voulais. Si son ex n’était pas dans les parages, si je m’habillais un peu mieux, si elle passait outre ses réserves, si j’arrivais à faire bonne impression. Je n’étais pas à genoux comme j’avais pu l’être avant, avec d’autres. J’étais debout, et j’étais persuadé que je trouverais le truc qui me ferait la rattraper et l’attraper. Même sa petite sœur était dans mon camp, et bossait pour moi en douce, depuis la maison familiale. Alors de temps en temps, j’essayais quelque chose d’un peu plus compliqué, pour monter à la confrontation ou pour faire un grand geste. D’où le délire du calepin et du vœu de silence.

Là encore je n’ai plus la logique en tête, mais je crois que le but était de l’agacer un peu, vu qu’elle parlait parfois plusieurs heures avec moi. Je voulais aussi mettre le reste des gens à contribution, en les incluant dans mon délire. Malheureusement, la vie n’est pas une comédie Bollywoodienne où tout le monde joue le jeu et danse avec vous pour conquérir la belle un peu trop farouche. On ne m’a pas vraiment aidé. Et j’ai fini par céder avant elle (qui devait céder quoi, aucune idée). J’ai fini par rouvrir ma grande bouche et j’ai rangé le calepin dans le tiroir de mon bureau Lyonnais. Il y est encore. Je le sais parce que des fois je retombe dessus. Ca me rappelle les fois où je faisais un peu n’importe quoi pour les beaux yeux d’une fille. Des fois je me dis que je n’ose plus assez.

L’épilogue de cette histoire, c’est que j’ai recroisé la fille en question lors de vacances à Lyon. Il n’y a pas trop longtemps. Elle m’a dit, le temps d’un trajet de métro, que si elle avait su que je ne finirais pas si mal, elle serait sortie avec moi en seconde. J’ai ri, satisfait que l’univers me donne raison, même un peu tard, et j’ai repris le cours de mon existence, qui ouais, sans elle, s’en était pas si mal sortie.

1246 – The Knife

C’était l’après-midi la plus bizarre de ma vie sexuelle de lycéen.

J’étais avec une jolie fille à moitié nue, moi-même pas forcément plus habillée. Dessus, elle gérait, avec une aisance désarmante. C’est comme si elle avait découvert la façon optimale d’exécuter chaque geste érotique. De l’angle d’attaque de sa main, la quantité de pression au bout des doigts, le point de contact avec sa langue, tout était prodigieusement millimétré pour une efficacité maximale. Les attaques qui auraient dû me chatouiller, me faire me tordre d’inconfort, atteignaient leur cible sans dégât collatéral. J’étais soufflé.

Le seul problème, c’est qu’au-delà du plaisir physique je ne ressentais rien. Si mon cœur battait fort, c’est parce qu’il avait la trouille de passer complètement à la casserole avec une fille aux scalpels.

C’est comme ça que j’ai fini par l’appeler. Parce que tout avec elle était chirurgical, autant dans la précision que dans la stérilité. J’étais le patient sur la table d’opération, face au chirurgien du plaisir, zélé et professionnel. Un peu trop.

Tout de suite le jeune en toi se demande comment la fille a acquis autant de réflexes, avec qui, combien de qui ? Névrose du jeune garçon. Début de l’angoisse primale : ne suis-je qu’un numéro sur un tableau de chasse ? Est-ce qu’elle m’aime moi ? Mon corps est-il pareil à celui de tout autre branleur ? Parce qu’au final, tout ce que je ressentais, c’était le travail bien fait. Pas l’émotion d’un premier émoi, la découverte du physique de l’autre. Ça manquait de petits foirages, de ricanements nerveux, de doigts timides. Toutes ces choses qui font que le cœur bat vraiment au lieu d’avoir l’impression d’être simplement le nouveau patient sur lequel on opère.

Le problème quand on se retrouve entre des mains expertes, c’est qu’on se demande à quel niveau ce qu’on est en train de vivre est réel. On passe à côté du plus grand superpouvoir de « la fille dans ton lit » : celui de te faire croire que c’est bien parce que c’est avec toi. Quand le reste du monde disparait, qu’on se sent homme et fort. Peu importe que ce soit vrai ou non. La fille qui arrive à créer cette illusion est magique. Si vous cherchez « ensorceler » dans le dictionnaire, ce devrait être dans le top 3 des définitions du verbe.

Au final, j’ai bloqué le chirurgien général qui jouait à la guitare avec les nerfs de mon plaisir physique. On s’est rhabillé, avec la promesse de finir tout ça un autre jour. White lie.

Quelques mois plus tard je rencontrais quelqu’un d’autre, de maladroite, inexpérimentée. Presque aussi incapable que moi. Ce fut un désastre. Une catastrophe pleine d’éclats de rire, de repositionnements hasardeux des mains, de câlins un peu trop forts. C’était génial. Parce que c’était un peu raté, c’était très réussi.