
Le visage des adultes me perplexifie. Principalement parce que souvent, quand je regarde un « grand », je peine à m’imaginer son visage d’adolescent. C’est comme s’il y avait eu une coupure à un moment de son existence. Il se serait réveillé un matin avec la tête d’un autre, enfin sa tête version vieux. Si cela me perturbe, c’est que je passe mon temps à faire des morphings des personnes que je croise. J’essaie de déterminer à quoi ressembleront plus tard mes amis, mon éventuelle chérie. Tout comme je remonte à quoi ressemblaient mes interlocuteurs plus âgés. Sauf que, de temps en temps, ça coince. Je ne comprends comment ils ont pu en arriver là. Bug dans le programme de virtualisation. Il manque un chaînon.
Puis j’ai déjeuné avec deux filles venues du passé ces deux derniers mois. Même qu’il y en a une qui pliait super bien sa salade. Quand tu ne vois pas quelqu’un pendant une ou plusieurs années, les changements te frappent un peu plus fort. Je remarquais les marques sur le visage, les rides d’expressions qui s’évaporent un peu moins vite, les coiffures qui changent, la frange qui avale un front. A un moment je me suis demandé, pas assez fort, pourquoi on ne s’est pas embrassé plus avant, pourquoi on n’a pas assez profité. Je vois tu vieillis, je vois que tu n’es plus pareille. C’est quelque chose qu’on ne rattrapera plus jamais. L’adolescence qui vous glisse entre les doigts. Le passage à l’âge adulte. Alors que dans la tête, ça n’a pas tant bougé que ça. En tout cas c’est l’impression que j’en ai.
De retour chez moi, je me suis regardé dans le miroir. Je veux dire vraiment. Ce qui a impliqué que je me tonde mes trois semaines de barbe, que je tire mes cheveux trop longs en arrière et que je réajuste la petite lampe au-dessus de l’évier. Je suis resté là, planté un moment. Bien sûr je vois ce qui a changé. J’ai beau planquer mon visage, je sais ce qui bouge. Mais je ne me sens pas tête d’adulte, que ce soit à l’intérieur comme à l’extérieur. Quand je vérifie sur de vieilles photos, je ne suis pas certain d’à quel point l’écart est grand. Je pourrais demander aux gens mais j’ai peur de leur réponse. Alors j’éteins la lumière et je continue à me laver les dents dans le salon. Enfin dans l’autre pièce quoi. Même que ça fait tomber du dentifrice sur la moquette et que si je ne nettoie pas c’est un futur malentendu.
En vrai, au fond, je les aime bien, ces visages qui s’effritent. Je regrette seulement de ne pas avoir été là pour voir l’image par image. J’aimerais pouvoir y poser ma main et poser la question : qu’est-ce qui s’est passé entre toi avant et toi maintenant. Raconte.

