1231 – Faces Of Adults

Le visage des adultes me perplexifie. Principalement parce que souvent, quand je regarde un « grand », je peine à m’imaginer son visage d’adolescent. C’est comme s’il y avait eu une coupure à un moment de son existence. Il se serait réveillé un matin avec la tête d’un autre, enfin sa tête version vieux. Si cela me perturbe, c’est que je passe mon temps à faire des morphings des personnes que je croise. J’essaie de déterminer à quoi ressembleront plus tard mes amis, mon éventuelle chérie. Tout comme je remonte à quoi ressemblaient mes interlocuteurs plus âgés. Sauf que, de temps en temps, ça coince. Je ne comprends comment ils ont pu en arriver là. Bug dans le programme de virtualisation. Il manque un chaînon.

Puis j’ai déjeuné avec deux filles venues du passé ces deux derniers mois. Même qu’il y en a une qui pliait super bien sa salade. Quand tu ne vois pas quelqu’un pendant une ou plusieurs années, les changements te frappent un peu plus fort. Je remarquais les marques sur le visage, les rides d’expressions qui s’évaporent un peu moins vite, les coiffures qui changent, la frange qui avale un front. A un moment je me suis demandé, pas assez fort, pourquoi on ne s’est pas embrassé plus avant, pourquoi on n’a pas assez profité. Je vois tu vieillis, je vois que tu n’es plus pareille. C’est quelque chose qu’on ne rattrapera plus jamais. L’adolescence qui vous glisse entre les doigts. Le passage à l’âge adulte. Alors que dans la tête, ça n’a pas tant bougé que ça. En tout cas c’est l’impression que j’en ai.

De retour chez moi, je me suis regardé dans le miroir. Je veux dire vraiment. Ce qui a impliqué que je me tonde mes trois semaines de barbe, que je tire mes cheveux trop longs en arrière et que je réajuste la petite lampe au-dessus de l’évier. Je suis resté là, planté un moment. Bien sûr je vois ce qui a changé. J’ai beau planquer mon visage, je sais ce qui bouge. Mais je ne me sens pas tête d’adulte, que ce soit à l’intérieur comme à l’extérieur. Quand je vérifie sur de vieilles photos, je ne suis pas certain d’à quel point l’écart est grand. Je pourrais demander aux gens mais j’ai peur de leur réponse. Alors j’éteins la lumière et je continue à me laver les dents dans le salon. Enfin dans l’autre pièce quoi. Même que ça fait tomber du dentifrice sur la moquette et que si je ne nettoie pas c’est un futur malentendu.

En vrai, au fond, je les aime bien, ces visages qui s’effritent. Je regrette seulement de ne pas avoir été là pour voir l’image par image. J’aimerais pouvoir y poser ma main et poser la question : qu’est-ce qui s’est passé entre toi avant et toi maintenant. Raconte.

1200 – Book Review 201

« Are you there Satan ? It’s me, Madison. »

Chuck Palahniuk a vraiment une vie pourrie. Après avoir perdu son père, abattu par l’ex de sa nouvelle petite amie, c’est l’année dernière sa mère qui s’est éteinte des suites d’une longue maladie. A son chevet pendant plusieurs mois, Chuck s’est mis à écrire sur la mort. Damned est la première partie d’une trilogie calquée sur la structure de La divine comédie de Dante (Enfer, Purgatoire, Paradis). On aura beaucoup attendu ce dernier roman. D’une part parce qu’il a mis plus de temps à sortir que les précédents, mais aussi parce que la cuvée 2010 était un énorme rattage. Et que venant mon auteur préféré, ça m’a un peu piqué le cœur. C’est donc avec appréhension que j’ai entamé Damned, moins de deux heures après sa sortie (merci les internets du numérique).

Madison avait treize ans quand elle est morte. Quand on lui demande les causes de son décès, elle répond qu’elle a fait une overdose de marijuana. Innocente fille d’une star mondiale de cinéma et d’un entrepreneur multimillionnaire, elle se retrouve malgré tout en enfer, comme la majorité de la race humaine. Morte avant d’avoir appris la vie, elle décide par défaut d’apprendre la mort. Elle se lie rapidement d’amitié avec une clique d’adolescents tout droits sortis de Breakfast Club (la princesse, le punk, le geek et le sportif) et entreprend d’arpenter les enfers. Alors qu’elle découvre petit à petit comment fonctionne son nouveau plan d’existence, elle se souvient des petites médiocrités de sa vie, de ses études en école privée jusqu’à sa tentative d’aventure avec son grand frère adoptif. Mais idéalement, elle espère surtout rencontrer Satan au fil de ses pérégrinations, pour pouvoir lui poser quelques questions.

Damned est relativement court, du haut de ses 250 pages. Et pour une fois Palahniuk a renoncé à l’utilisation d’un gimmick de style ultra lourd et se contente d’ouvrir chaque chapitre par un mini résumé des évènements à venir. Un procédé qui se rapproche de demi spoilers que j’affectionne tout particulièrement. L’écriture est à hauteur d’enfant et l’une des astuces de Palahniuk est de faire suivre chaque mot compliqué par « Ça vous épate qu’une [gamine/enfant/…] connaisse le mot [mot] mais je ne suis pas […] ». Les répétitions sont le procédé préféré de Chuck et sont ici utilisées avec malice. Les chapitres étant courts, on avance plutôt vite jusqu’à la conclusion annoncée : à suivre…

L’histoire commence par une parodie infernale de Breakfast Club, mais très vite on passe ensuite à un road trip à travers l’enfer. Les lieux sont composés des rejets corporels des hommes (le désert des ongles coupés, l’océan de sperme gaspillé), de bêtes grouillantes et d’anciennes divinités réduites au statut de démon par les religions suivantes (avec une bonne vanne selon laquelle Jésus finira par devenir Satan quand on sera passé au culte d’après). Au milieu du chaos, les humains sont réduits à devenir soit des acteurs pornos à la webcam pour les sites de cul bas de gamme, soit des télémarketeurs dont le but est d’emmerder au maximum les vivants. Bien sûr, on a un bout de trame, avec Madison qui recherche Satan, mais c’est véritablement l’univers qui « charme » au fil de la lecture. Palahniuk oblige, on se demande une bonne partie du bouquin comment est vraiment morte l’héroïne (parce que la marijuana, come on…) et surtout, OU EST LE PUTAIN DE TWIST.

Il est à 93% du roman. J’ai noté.

Par contre il est un peu étrange, ou faiblard. Je ne sais pas encore. En fait au terme de Damned on ne sait pas grand-chose à tel point on a vraiment l’impression d’avoir lu la première partie de quelque chose (ce qui est le cas, j’en conviens). Ce dont je suis sûr c’est que le livre est équilibré, bien écrit avec un style abordable, un personnage principal complexe et un univers riche. C’est donc nettement mieux que Pygmy ou la purge Tell-All.

Mais on n’atteint pas encore la folie ou le génie des œuvres précédentes de Palahniuk. Pas encore, puisqu’il reste deux romans avant la fin. La bonne nouvelle, c’est que je les attends de pied ferme et ça me fait infiniment plaisir.

BUY STAGE !!!

C’est cartonné et ça coûte 18€.

1146 – Book Review 183

Petit plaisir bonus de l’eReader : commander un livre en avance et se réveiller le jour de sa sortie avec le bouquin téléchargé automatiquement sur l’appareil. Ou comment prendre le métro avec le sourire. Il faut dire que je l’attendais, le troisième roman de Chad Kultgen. Le type avait écrit les deux livres les plus misogynes que j’avais pu lire de toute ma vie. The Average American Male et The Lie, au-delà d’être odieux envers les femmes, étaient très très bons. Et drôles. D’où mon attente fébrile du troisième livre, Men, Women And Children, sorti mardi dernier. Même si légère déception vis-à-vis du titre. A l’origine le roman devait s’appeler Children of Adults, ce qui est un plus complexe mais surtout plus évocateur. Tant pis. Ca ne m’a pas empêché de le lire en trois jours chrono.

Tim a quitté l’équipe de foot du collègue suite au divorce de ses parents et passe son temps à jouer à World Of Warcraft. Jusqu’à ce qu’il découvre que son ancien crush de l’année dernière, Brandy, anime un mypsace gothique et SM. Pendant ce temps Danny reste le seul espoir de l’équipe de gagner le championnat inter-école, mais le fait que sa petite copine le presse pour aller sexuellement plus loin l’angoisse. Car pour […], il en va de son honneur d’être aussi expérimentée que Hannah, la salope de l’école. Sauf que Hannah ment sur ses prouesses au lit, étant donné que Chris, son copain, n’est capable d’avoir une érection que dans des scénarios de domination féminine extrême. Autant de relations chaotiques qu’ignorent chacun de leurs parents. Car entre la tentation de l’infidélité, le rebond post rupture et autres, les adultes ont leur lot de problème sentimentaux-sexuels.

Tellement de personnages, si peu de pages. Voilà ce qui se passe quand on s’essaie au roman choral sans avoir de thème clair. Le seul qui se dégage est le pathétisme. L’intégralité de la grosse douzaine de personnages qui composent Men, Women And Children sont pathétiques. Kultgen s’est arrangé pour que tous les personnages soient bouffés par leurs névroses au point de ne plus avoir l’air vivants. Quand tu as dix ados et qu’aucun d’eux ne ressent la moindre pulsion sexuelle basique, c’est de la mauvaise foi. Toute cette bande veut baiser, mais aucun d’entre eux ne le veut pour simplement baiser. Surtout les filles. L’anorexique ex-grosse veut qu’on la trouve belle. La pétasse de service veut pouvoir s’en vanter. La pompom girl veut être la première. Autant le machisme primaire était drôle dans les précédents livres de l’auteur, autant là le sous-texte est un peu glauque.

Passons sur le fait que les personnages sont censés avoir 13 ans et que je connais peu de mômes de treize piges qui fonctionnent de la sorte. Au niveau des adultes ça ne casse pas trois pattes à un canard mutant non plus. Toutes les trames sont vues, revues et redondantes. Sachant que l’auteur se paie le luxe de ne pas boucler toutes ses pistes narratives. Il doit être persuadé d’avoir dressé un panorama de la misère sentimentale et sexuelle de l’Amérique, avec des vrais morceaux de sexting, world of warcraft, gode ceinture et site de rencontre extraconjugales pour faire MODERNE.

Le problème quand on veut tout dire c’est qu’on se retrouve à ne rien dire du tout. L’humour a disparu au profit d’une psychologie bon marché et toutes les phases perverses et extrêmes qui étaient si drôles deviennent à présent gênantes. A quelques bonnes répliques près, le livre est vide.

Je m’étais demandé comment Kultgen allait rebondir après deux excellents bouquins immatures. Men, Women And Children a les yeux plus gros que le ventre et se plante de bout en bout. Sadface.

SAD FUCKING FACE.

(pitié faites que le prochain soit trop bien, de nouveau)