1169 – Fahrenheit

Le patron des éditions Stock a déclaré qu’il fallait interdire la vente de livres en ligne le même jour où Amazon a annoncé avoir signé son premier auteur dans sa propre maison d’édition. C’était jeudi.

L’univers à la sens de l’humour et le karma est une pute.

Je me souviens avoir acheté un livre des éditions Stock, qui se trouve être un grand éditeur, qui compte, avec plein de beaux auteurs. J’avais entendu parler du dit roman en retard, sur internet, et j’ai galéré pour le trouver dans deux librairies avant de le commander sur Amazon. D’après Jean-Marc Roberts, le directeur de la maison Stock, je m’y suis pris de travers. Car selon lui « La vente en ligne, c’est ce qui va peu à peu détourner le lecteur de son vrai libraire et donc, de la littérature ». Ce qui le pousse à conclure « Je pense qu’il faut se battre sur le lieu unique ». Les livres aux libraires, les déodorants aux déodoristes et le capitalisme sera bien gardé.

Autant dire que j’en menais pas large avec mon livre recommandé par un ordinateur froid au lieu d’un chaleureux libraire, et commandé chez l’ennemi. L’espace d’un instant je me suis demandé si Amazon allait accepter de me le reprendre.

Le fait est que dans le vrai monde, on n’a pas tous une librairie pas loin de chez nous, avec un libraire qui nous connait et qui a tous les livres du monde en stock. Et quand bien même, pour un type comme moi qui bosse en banlieue et finit après 19h, la librairie c’est le weekend uniquement. Malaise si l’envie me prend de lire en semaine. Fallait prévoir. La réalité est qu’il existe un public de librairie, que ça fait frétiller d’aller taper le bout de gras et de se faire cajoler. Tout comme il existe un public qui feuillette les recommandations des algorithmes de sites de vente en ligne et vont lire blogs et critiques pour se faire un avis. Et acheter.

Jean-Marc Roberts est éditeur, et à ce titre son boulot est de diffuser la littérature. Peu importe le lieu d’achat et le format d’achat, la seule chose qui doit compter est qu’une personne de plus ait été exposée au dit livre. Sans parler des bénéfices que cela engendrerait pour s’offrir des vacances (dont on/il a toujours besoin) et investir, prendre des risques créatifs. Sauf que pour une raison qui lui appartient, Mr Roberts préfèrerait se couper d’un canal de distribution entier, et du lectorat qui va avec.

Pendant ce temps-là, de l’autre côté de l’atlantique.

Amazon a créé il y a quelques mois sa propre maison d’édition, qui éditera des livres papiers qui pourront être vendus en librairies. Rue 89 posait cette semaine la question « Amazon devient éditeur. Faut-il en avoir peur ? ». Heu… Qui a peur ? Les auteurs seront contents d’avoir une maison de plus dans laquelle espérer signer. Les lecteurs seront contents d’avoir plus de livres sur les étals. Le public de Rue 89 doit donc être composé en majorité de libraires et d’éditeurs. Les libraires n’aiment pas vendre les livres de leurs concurrents : ça leur fait de la pub et ça les forces à leur payer une marge. Avant de s’insurger, n’oublions pas l’histoire : car beaucoup d’éditeurs ont commencé en étant des libraires qui éditaient leurs propres ouvrages. C’était au siècle dernier, à Paris.

Quand je parlais du karma et de l’ironie de l’univers.

Sinon oui, je comprends Jean-Marc Roberts et ses collègues qui voient d’un mauvais œil l’arrivée d’un nouveau concurrent disposant de son propre canal de distribution. Alors qu’au même moment il existe une entente française au niveau des éditeurs de littérature pour qu’ils vendent eux-mêmes leurs livres numériques. Ils sont éditeurs et distributeurs. Ils reprochent donc à Amazon de faire avec le papier ce qu’ils essaient de faire avec le numérique. OUPS.

Jeudi dernier les éditions Amazon ont signé leur premier auteur : Tim Ferris, un mec qui vend plusieurs MILLIONS d’exemplaires de chacun de ses livres. Peu importe ce que pensent ou espèrent les acteurs du livre. Amazon ne va pas perdre. La bataille pour empêcher le géant de s’implanter en tant qu’éditeur est finie avant même d’avoir commencée. Les éditeurs et libraires refusent d’admettre une simple vérité, pourtant connue de chaque gamin de six ans qui joue à Pokemon : si tu n’évolues pas, tu meurs.

Si la concurrence est bonne à une chose, c’est de forcer à l’innovation. Gens de l’édition et de la distribution, au lieu de freiner des deux pieds, retroussez-vous les manches et innovez. Faites comme avant mais en mieux, en nouveau.

L’écrivaillant et le lecteur que je suis ne demande que ça.
Parce que je vous aime bien en vrai.

1113 – ReKindled

Si votre Kindle tombe mystérieusement en panne (shit happens), la seule solution est de contacter le service client Amazon aux Etats-Unis, par téléphone uniquement. Autant dire que si vous ne parlez pas un mot d’anglais, vous êtes mal barrés. Heureusement c’est une vraie américaine avec un accent compréhensible qui m’a répondu. Quand je lui ai raconté le décès prématuré de mon Kindle, elle m’a répondu qu’elle était « so sorry to hear that » avec tellement de professionnalisme que j’ai eu envie de la rassurer pour lui que c’était pas si grave, que ça allait aller. Dix minutes de hors forfait à l’autre bout du monde plus tard et on m’en renvoyait un. Trois jours d’UPS plus tard et je l’avais entre mes mains.

Entre temps, un nouveau modèle de Kindle est sorti.

Enfin, pas vraiment un nouveau modèle, plutôt une nouvelle offre. Le « Kindle with special offers » est physiquement le même que le troisième génération wifi que je possède. Il coûte simplement 25$ de moins. En échange de la réduction, l’usager verra apparaître sur l’écran de veille et le menu de l’appareil des publicités statiques ou des coupons de réduction. Si jamais vous avez un Kindle et que vous vous êtes toujours demandé pourquoi le logiciel interne vous empêche de mettre vos propres fonds d’écrans, maintenant vous savez. Du point de vue d’Amazon c’est très cohérent. Eux se contrefoutent royallement de vous vendre un Kindle. Tant que vous achetez leurs livres. Cette sponsorisation vers la publicité n’est qu’un premier pas vers un eReader « gratuit ». S’ils pouvaient ils vous le donneraient. Tant que vous achetez leurs livres.

La vraie question est de savoir qui est prêt à accepter des mois de pub pour économiser vingt euros.

Parce qu’à bien y réfléchir, publicité et littérature ne sont pas super potes. Les comics sont criblés de publicités, les DVD balancent des bandes annonces que l’on ne peut pas passer, mais les livres restent à peu près propres. Ce qui nous ramène au capital symbolique très fort de la littérature, à laquelle « on ne doit pas » toucher. Avoir son Kindle qui affiche une publicité au repos, c’est comme si toutes les couvertures de tous les livres que vous allez acheter étaient recouverts d’une jaquette publicitaire inamovible. La perspective d’avoir chaque soir une publicité sur sa table de chevet me fout un peu les jetons. Mais je vous dis ça, je suis un mec qui paie Spotify pour ne pas avoir de pub, donc clairement je ne suis pas la cible.

Les dents grincent vis-à-vis de ce nouveau Kindle sur les internets. Ca se comprend. Mais ils vont en vendre. Après tout, 25$ c’est presque trois ebooks…

Toute la question est de savoir combien ils vont en vendre, si ce qui me/nous choque à présent va s’intégrer, si le marketing va pouvoir du coup cibler les amateurs de littérature (quasi impossible à l’heure actuelle, sauf pour leur vendre des livres). Dans le pire des cas, s’ils en vendent des brouettes, ce sera ça de terrain gagné par la pub, mais aussi ça de terrain gagné par le livre numérique.

Win win ?

915 – Ignited

Deux semaines sur liste d’attente pour obtenir le Kindle, succès oblige. Ça vous donne une idée du nombre de bouquins qui ont atterri sur ma wishlist entre temps. Le packaging est ultra minimaliste. A l’intérieur : un mini guide d’utilisation, un câble et l’eReader. On le charge trois heures pour une autonomie au final d’une semaine en Wifi et un mois déconnecté (tuerie). Le design reste austère vis-à-vis de la concurrence mais ce Kindle 3 encore plus fin qu’avant m’est agréable tant à l’œil (couleur graphite), qu’au toucher (plastique doux qui marque très peu les traces de doigts). Le temps de configurer les paramètres wifi et je transférais mon premier livre acheté sur le Kindle Store (après avoir déclaré habiter aux US pour ne pas payer la TVA et avoir accès aux 25% du catalogue en plus interdit par les éditeurs à l’Europe). Temps total de la manip’, trente seconde. J’ai beau être habitué aux MP3 en streaming ou aux Divx, ça m’a fait quelque chose d’avoir instantanément mon bouquin.

Il m’aura fallu moins de 24 heures pour m’habituer à l’engin. Le contraste de l’écran eInk est juste phénoménal, bien meilleur et agréable à l’œil que celui d’un papier moyen. La possibilité d’adapter police, taille de police, écartement des lignes et mode paysage permet d’optimiser son confort de lecture par rapport à un livre écrit trop petit par exemple pour économiser de la place. Les boutons pour tourner les pages sont en double de chaque côté de l’écran. Du coup je peux me saisir du Kindle et naviguer avec une seule main. Royal. Le temps d’allumage et d’arrêt est proche du néant, magique. Au final j’ai vite réalisé que je lisais plus vite, plus agréablement et plus souvent. Ce sont les avantages de la technologie eInk et du faible encombrement du reader (je refuse de dire liseuse, académiciens, je vous méprise). Au bout de deux jours je ne me voyais pas repasser au papier.

Le feeling du papier c’est cool, mais je peux toujours imprimer des feuilles A4 et les froisser sous mes narines si je suis en manque. Le fait est que je m’en suis passé bien plus vite que prévu. Moi qui suis habitué aux éditions de luxe et couvertures qui brillent, je suis le premier étonné de réaliser que les bénéfices du Kindle oblitèrent les quelques nostalgies vis-à-vis du livre que je pouvais avoir.  Je me demande si les réticences de la plupart des gens ne sont pas une sorte de fantasme symbolique plus qu’autre chose. Bien sûr, je vais encore devoir en acheter, principalement en littérature française, mais une semaine post découverte, je ne peux m’empêcher de grogner lorsque ce que je veux n’est pas disponible en version numérique. Sinon je me dois de signaler la présence d’un système assez bien fichu de marque-pages. On peut aussi prendre des notes, stabiloter des passages (et les partager avec les autres utilisateurs) ou surligner un mot pour voir immédiatement apparaître sa définition grâce au dictionnaire intégré. Fonction bien pratique.

Tout n’est pas rose il reste quelque défauts. Il est par exemple détestable de devoir choisir une affiliation par pays, les US, les UK et l’Europe n’ayant pas les mêmes catalogues. Merci les éditeurs protectionnistes nazis ! Autre truc bien relou, la décision d’Amazon de ne pas supporter le format ePub mais Mobi. Or en France tout est vendu en ePub, précisément pour faire chier Amazon. Si je veux lire un truc français sur mon Kindle je dois acheter le ePub, hacker les DRM puis convertir le fichier en Mobi moi-même. Autant dire que les éditeurs français peuvent aller se faire royalement foutre. A part ces deux petits points de détail, je suis on ne peut plus conquis.

C’est bizarre l’adoption d’une nouvelle technologie. J’ai l’impression que mon usage et mes schémas de pensée ont complètement basculés en quelques jours. La seule chose qui n’a pas changée, c’est le texte, le cœur du roman, retranscrit intact, avec ou sans papier, avec ou sans édition bling bling.

Il reste le même. Et c’est tout ce qui compte.