La haute autorité famiale s’est toujours couchée aux alentours des 23h. Un horaire impeccable pour rallumer la TV et regarder Culture Pub (et plus si affinité) en douce. A l’époque de ma première première, c’était aussi l’heure à laquelle je pouvais m’adonner à l’apprentissage du japonais. Comme des centaines de milliers de kikoos, j’avais acheté l’inimitable « Japonais Sans Peine Vol 1 » de Assimil. Un épais petit volume sensé vous filer les bases de la langue en un mois d’exercices quotidiens. A l’heure des internets et du peer to peer balbutiant, j’avais réussi à mettre la main sur les CD audio prévus pour, m’évitant la dépense. Les parents couchés, je rallumais la lumière, essuyais mes yeux et potassais. Oui, je répétais même les plages du disque dans le vide, mais à voix basse. Là je vous en parle, mais en vrai ça n’a duré que deux semaines avant que je ne cède.
Mes problèmes de sommeil au boulot ne datent pas de mes stages dans de grandes multinationales. Non, déjà au lycée, quand bien même assis au premier rang dans un effort vain de me forcer à suivre, je sombrais. Mon faible corps d’adolescent bouffon n’était pas fait pour subir 30 à 45min quotidienne de réveil en plus. Mais je ne pouvais pas pratiquer mon japonais sans peine en plein jour. Déjà, mon frangin se foutrait royalement de ma gueule. La haute autorité familiale me crucifierait, si elle savait que je préférais bosser un truc qui ne comptait pas pour mes études au lieu d’assurer la moyenne au bac. Bref, j’étais coincé. Soit je dormais en cours, soit j’abandonnais le jap. J’ai choisi la sécurité. Forcément. Lorsque j’ai revendu mon Assimil à un ami, j’étais persuadé que ce n’était que temporaire. Après tout, un de mes meilleurs pote était japanophile, il me tirerait vers le haut le moment venu.
Ce fut le contraire. A l’occasion du plus grand dickmove de mon quart de siècle, j’ai découvert à quel point je pouvais haïr. A peu près autant que le force de Sentry : l’énergie de cent mille soleils en train d’exploser. Levant ou couchant peu importe. La rancœur est un poison, et comme tous les poisons, il contamine tout ce qu’il touche. Par association, j’ai haï le Japon. De toutes mes forces. Impossible de manger un sushi, de lire un manga, de regarder un film japonais, de me renseigner sur la culture, tout. Un rejet total, absolu et incontrôlé. Avec lui s’est évaporé ma curiosité, mes affinités, mes questions, mon intérêt. D’instinct j’ai construit un rideau de fer tout autour de l’île, qui n’existait littéralement plus dans mon petit univers. Victime collatérale d’un coupage de pont à l’arme atomique.
Sauf qu’il parait que le temps panse les plaies du passé. J’ai fini par retourner manger des sashimis, par racheter quelques mangas, regarder des films, lire des articles sur le pays, des bouquins, importer des revues, me renseigner. Il aura fallu plusieurs années, un processus long, inconscient, qui m’a ammené jusqu’à Chatelet le mois dernier.
To be à suivre jeudi.





