1118 – Untitled

[Sur une idée du patron de Pop-Up Urbain. A lire ici en premier, chez lui en fin de semaine.]

Sur le même carré de places assises de la ligne 8 que moi, deux lecteurs de Katherine Pancol. Le wii-fit de la littérature : tu crois que ça compte, mais pas vraiment. Deux quadras représentatifs du lecteur occasionnel, une femme ordinaire et un cadre sup avec son attaché-case. Deux livres de poche. C’est moins cher et beaucoup plus simple à manipuler dans un métro bondé. De mon côté, je lisais aussi. Mais ça ne se voyait pas, puisque j’étais sur mon téléphone portable, à faire défiler le bouquin dont on parlera après-demain. J’étais capable de déchiffrer la reliure des livres de mes voisins, de savoir ce qu’ils lisaient. Mais eux ne voyaient qu’un téléphone portable, avec des fragments de texte qui défilent. J’étais devenu un lecteur anonyme.

Ca ne me dérange pas. Bien au contraire. Sur les seize arrêts en ligne droite qui séparent mon appartement de mon bureau, je ne veux pas être dérangé. Du tout. Le casque sur mes oreilles veut dire « allez vous faire foutre, je ne vous écoute pas ». Le livre entre mes mains veux dire « allez vous faire foutre, je ne vous regarde pas ». C’est se créer une bulle, un espace invisible qui vous sépare des autres gens, des démarcheurs, des musiciens de bas étage. Dans la plupart des cas, il est impossible de savoir ce qu’un type avec un casque vissé sur le crâne écoute dans le métro. Personne ne sait ce que les enceintes me crachent dans les oreilles. Depuis le livre numérique, personne ne sait ce que je lis non plus. Je suis totalement isolé du reste de la rame.

Ce nouveau mode de consommation littéraire crée un déséquilibre entre les gens du papier et moi. Je peux savoir ce qu’ils lisent. Il me suffit d’orienter mon regard le long de la tranche, sur la couverture ou simplement en tête de page. Eux peuvent se contorsionner autant qu’ils veulent, mais mon Kindle ne possède pas de couverture, pas plus qu’il n’affiche à l’écran le titre de l’ouvrage que je suis en train de bouquiner. Petit sentiment stupide de supériorité, balayé par un léger pincement au cœur. Parce que je me souviens de cette fille, trop mignonne, debout, appuyée contre la porte de la rame. Je la fixais. Elle a sorti un livre de poche. Gatsby Le Magnifique. Un des meilleurs romans de l’univers, l’accessoire qui l’embellissait plus que tout le maquillage ou les bijoux du monde. Mon cœur s’est mis à battre plus vite.

Dans le futur du présent. Je peux lire le roman préféré de ma voisine d’en face de métro. Elle n’en saura jamais rien. Elle ne me demandera pas si j’aime ce que je lis, ce que j’en pense. Je poursuivrai mon voyage sans interruption, dans le confort de ma bulle. Sans prendre le moindre risque. C’est le prix à payer pour être un lecteur anonyme.

979 – Hey Mister DJ

Bonsoir,

Pourriez-vous, s’il vous plait, écouter votre musique un peu moins fort, (à partir de 22h00) car celle-ci nous empêche de dormir. Vous seriez bien aimable.

Merci beaucoup.

Voilà ce que j’ai trouvé manuscrit sur une feuille volante, scotché sur la porte de mon studio alors que je rentrais de chez une amie. Joie. Dans la liste de ce que j’apprécie moyen : le fait que ce soit anonyme (pour le courage et la communication), le fait que ce soit sur ma porte au lieu de dans ma boîte aux lettres (pour l’humiliation publique) et le fait que ce soit un poil méprisant dans le vocable (pour me motiver à faire un effort). C’est donc la première fois qu’on se plaint ouvertement de quoi que ce soit me concernant dans mon immeuble en presque trois ans. J’ai rien contre faire un effort, mais vu la manière dont ça a été demandé, mon premier réflexe serait plutôt de monter un peu plus le volume.

Faut savoir que j’ai dû vivre une enfance/adolescence sans trop de bruits. A Lyon la maison est super mal isolée et la guerre avec les voisin quasi permanente. Dès qu’on monte un peu trop la radio, y’a retour de son de la part de la TV d’en dessous. Dans le même ordre d’idées, interdit absolu de sauter. Quand j’étais môme pour pas vriller le tourne disque (ON NE SAUTE PAS PENDANT LE DISQUE) et adulte parce que parquet qui grince et gens un étage plus bas. Une fois ado, je pouvais crever pour avoir le droit d’écouter de la musique dans la salle de bain. On ne dérange pas l’ours pendant son café sous peine de gueulante. Bien des années plus tard, sur Paris, chez l’ex-femme de ma vie, on entendait les voisins ne serait-ce que parler entre eux. Quand je jouais à Guitar Hero, c’était donc proche de l’air guitar niveau débit sonore. D’où une certaine frustration globale et un lâchage depuis mon nouveau chez moi.

Bon, ces deux dernières semaines c’est pire. J’en conviens. J’en ai beaucoup parlé sur Twitter, pas du tout ici, mais j’ai acheté Kinect pour ma Xbox. Parce qu’en poussant mes meubles et en orientant la TV en diagonale j’ai pile la place devant ma kitchenette pour jouer à Dance Central. Et bordel ce que j’ai squatté le truc. Pendant dix jours j’ai fait d’une à deux heures tous les soirs après minuit, le volume bien à fond, en sautant, tapant dans les mains et tout ce que tu veux. Je m’en fous, mon appart est accoudé à un couloir et au-dessus d’un kebab. Bon, il s’avère qu’en fait ça doit s’entendre (peut-être au-dessus) d’une façon ou d’une autre. Mais merde j’ai mérité ! Si ça se trouve mon prochain appart je pourrai même pas ne serait-ce que rêver de sauter sans éclater mon plancher. Même si, dans le fond, je sais à quel point ça peut être lourd, un voisin qui abuse un peu sur le volume global de sa consommation sonore.

En vrai, j’ai fait un début d’effort. Pas parce que je culpabilise, pas parce que je veux rendre service. Pour ça y’aurait fallu un mot signé et poli discrètement mis dans ma boite aux lettres. Non, juste parce que je sais que je vis dans un immeuble de taré, où on pisse dans l’allée, on vole des colis et où ça hurle dans des langues bizarres au milieu de la nuit dans le couloir. Et que j’ai vu assez d’émissions de Julien Courbet pour savoir jusqu’où l’escalade entre voisins peut monter. Still, immeuble de merde.

(Oh et je vous défonce tous à Dance Central)

863 – The Other First Time

[Entre le TGV à 6h54 et le mémoire, vous m'excuserez pour les images.]

Au lycée, y’avait la petite sœur d’une amie qui était genre nucléaire. Gymnaste au ventre parfait et aux petites fesses rondes, elle était surplombée d’une tête de poupée. Forcément, elle irradiait, bombardait la plupart des mecs pour qui la regarder pouvait rendre fou. En vrai elle faisait pas exprès, complètement immature et ingénue. Parce que je trainais avec la grande sœur, j’avais les faveurs de la petite, platoniquement s’entend. Au fil du temps j’étais devenu le référent garçon plus âgé avec qui elle pouvait parler de sexe. Un matin elle a débarqué toute rouge de honte. Il a fallu qu’on s’isole pour qu’elle m’avoue que la veille son ex l’avait chopé assez brutalement dans les escaliers de chez elle. Sans capote. Alors qu’il était assez connu que le type était du genre infidèle et connard. J’ai paniqué à sa place, vu qu’elle était trop occupée à s’en vouloir. Quand j’ai demandé si elle comptait aller se faire dépister pour le principe en temps voulu. Elle m’a répondu qu’elle osait pas.

Le truc à comprendre sur cette fille, c’est qu’elle aimait être poussée. Enfin, dans le sens où plus le mec la violentais et la forçait, plus elle prenait son pied. Elle était capable de dire non à celui dont elle ne voulait pas et de lui éclater les couilles si nécessaire. Mais son mec, celui qu’elle désirait, s’il la prenait en levrette dans les escaliers de son hall, s’il la giflait, s’il était violent, elle kiffait. Vraiment. Je crois que c’est pour ça que je n’ai jamais vraiment rien tenté. Parce que jouer à ce jeu avec une fille de pas seize ans, alors que j’étais son ainé, avec sa tête d’ange. Je ne sais pas si avec mon recul actuel je pourrais, mais à l’époque pour moi, c’était pas possible. Indépendamment de ça, je me disais que si à sa première incartade niveau protection elle ne faisait rien, ça pouvait créer un précédent. Qu’avec sa façon de prendre son pied, c’était une mauvaise idée de commencer en n’allant pas faire face aux conséquences. Je lui ai dit que je l’accompagnais.

On s’est retrouvé le moment venu, à l’insu de son mec, de sa sœur, de ses amis, tous les deux dans un centre de dépistage anonyme après les cours. Le truc un peu glauque, mal éclairé. Je savais que je ne risquais rien, étant alors engagé dans une relation de type monogame exclusive et clean. N’empêche, c’était ma première fois à venir faire ça en anonyme, avec les flippés. On est malheureusement tombé sur un médecin psycho, le genre qui t’engueules après t’avoir forcé à faire l’historique de tous tes partenaires dans les moindres détails. Tu m’étonnes qu’elle n’y serait jamais allé seule, la petite sœur. Une semaine plus tard j’ai servi de nouveau d’escorte pour aller récupérer les résultats. Négatif, tous les deux. On s’est sauté dans les bras, je suppose que c’était le truc à faire, puis on est allé boire un coca (à défaut d’aller se choper direct bareback dans un recoin).

Cette fille, je l’ai perdue de vue et impossible de la retrouver, n’étant pas du genre connectée et la grande sœur ayant toujours le soupçon que j’attente à sa vertu. Je ne sais pas si l’expérience aura servi de leçon. Je sais que ce fut le cas pour moi. Comme dernièrement où, post-accident de capote, je n’ai d’abord pas voulu faire face à la piqure. Je veux dire, j’ai discuté avec la fille, rationnalisé le truc et pensé en pourcentages. Les chances étaient infinitésimales. Deux trois mois plus tard, je me suis quand même décidé, okay un peu aidé par une amie. Mais aussi parce que y’a une demie douzaine d’années, j’ai poussé une fillette à faire de même. J’ai tenté de lui apprendre à ne pas s’en foutre, de ne pas créer de précédent où on laisse filer après un risque. J’y suis allé pour ça, pour le principe, pour faire exister une conséquence à l’accident, une conséquence à mes actes. Question d’hygiène mentale.

Négatif, au fait.