1058 – Schrödinger’s Jeans

Lundi matin, en sortant de la douche, je suis allé tendre le bras sous ma table pour récupérer un sac en carton. A l’intérieur, un jean neuf. J’ai pris la minute qui s’imposait pour caresser le tissu du bout des doigts, évaluer son épaisseur, sa rigidité. Sur une des jambes, un autocollant indiquant la taille du tour de hanche. Riiip. Enfin, humer l’odeur du magasin, des étagères, des petits frères du jean que l’on tient dans ses mains. Si mes jambes étaient des doigts, je pourrais dire de ce pantalon qu’il me va comme un gant, en plus d’être coupé de manière à ne pas pouvoir finir sous mon talon une fois debout. C’est ma mère qui va être contente. La première fois que j’enfile donc ce jean. La première fois depuis un peu plus de six mois après son achat. Six mois qu’il croupit sous ma table. Seul.

Sur le moment, ce jean m’avait semblé la meilleure idée de 2010. Minimum. Je l’avais repéré à l’avance, plusieurs semaines plus tôt. Et j’ai attendu qu’il solde à ma portée. Le jour dit j’ai couru sur les champs, j’ai retrouvé mon précieux et je suis parti l’essayer dans une petite cabine en bois. Gonflé d’audace, intoxiqué par trois mois de chlore, j’ai osé la taille en dessous. Et force était de constater que, debout devant le miroir, ça rentrait. J’ETAIS AWESOME ! Les quatre chiffres de ma carte bleue plus tard et je virevoltais dans la rue, satisfait de ma nouvelle acquisition et imaginant d’ores et déjà la horde de jouvencelles qui viendraient se jeter à mes pattes. Sauf qu’une fois chez moi, le drame : le pantalon qui m’allait debout me tranchait le ventre en deux si jamais j’osais m’asseoir. Présomptueux que j’étais, je n’avais pas tant minci que ça ! Rongé par la honte, je jetais l’achat sous la table.

J’aurais pu aller le rendre à la boutique, récupérer ma thune et racheter quelque chose plus « large ». Mais d’un autre côté je continuais à aller à la piscine. Alors j’ai réagi comme la fille de base : ce jean serait mon motivational jean. Il était à la taille de futur moi. Je n’avais plus qu’à bosser dur et devenir ce futur moi. Sauf que, si j’ai bien continué le sport, j’ai perdu le courage de me frotter à mon baromètre. Je n’ai pas osé remettre ce pantalon pendant six mois. Il était devenu le jean de Schrödinger. Tant que je n’essayais pas de le mettre, il était à la fois trop petit et à la fois à ma taille. Je crois que c’est ce qu’on pourrait appeler la définition de l’espoir. Jusqu’à ce que dimanche, je manque de temps et d’énergie au point de faire l’impasse sur la session entrainement pour la première fois depuis des semaines. Perdu pour perdu, autant se lancer.

J’ai passé ma journée dans mon vieux nouveau jean, qui rayonnait de l’intensité de son bleu à travers les couloirs du bureau. Personne n’a remarqué. Ca ne se remarque pas. Mais je savais. J’étais heureux. Parce que le bonheur c’est simple comme un chat vivant quand on ouvre la boite.

Seulement, dans l’après midi, j’ai commencé à remarquer un truc étrange…
Il est un peu large ce pantalon.

1020 – Post-Game

- Mais de quoi tu parles, Blanc Gorille ?
- Ben du projet sur lequel tu nous as complètement abandonné, jeune con.
- Le recueil BD ? Ca s’est fait ?
- Tu le saurais si tu t’étais pas barré. Donc oui.

J’ai regardé les glaçons au fond de mon verre de coca. Je les ai trouvés un peu sinistres. Effectivement ça faisait plus que des mois que j’étais pas retourné voir où ça en était cette histoire de recueil d’histoires courtes de BD. En fait depuis que je gigote de partout avec mes manuscrits en prose j’avais jusqu’à oublié l’existence de ce projet. Finalement ça se fait, près de trois cent pages, avec plein de potes qui méritent dedans, une poignée d’autres que j’aime moins participent aussi. J’aurais sûrement pu si j’étais pas bêtement passé à autre chose. Minute mélancolie rythmée par le bruit des glaçons au fond du bar. Le fu.

En réalité, mon passé en tant que scénariste de bande dessinée m’en avait déjà collé une dans les gencives ces vacances, alors que j’errai dans une grande librairie BD de Lyon que je ne citerai pas parce qu’elle n’avait pas le manga que je cherchais. Sur les étals, je reconnaissais des nom. Une demi douzaine de dessinateurs que j’avais rencontré sur le net, avec qui j’avais bu des cafés, échangé des avis. Tous encore anonymes derrière leur table à dessin deux ans plus tôt. En voilà un qui a enfin signé un projet qui lui ressemble chez un joli petit éditeur. Une a choisi l’association avec un vieux scénariste libidineux sur un album grand public sans intérêt, mais qui a le mérite de la faire exister. Et ainsi de suite. J’ai feuilleté les pages qui sentaient encore bon l’encre d’imprimerie, des bandes dessinées par encore ouverte. Je n’étais pas jaloux.

On n’a pas le droit d’être jaloux quand on a arrêté de se battre. Ce serait absurde, ce serait sombre. Je ne m’autorise à être jaloux que sporadiquement, quand j’ai affronté quelqu’un sur son terrain, quand je méritais, quand il gagne. Là je n’ai pas écrit une ligne, je n’ai pas continué à pondre du script, à boire des cafés, à échanger avec ces amis. Et en vrai je pense sincèrement que j’aurais sûrement pas autant progressé dans ma carrière de scénariste par rapport à mes amis dessinateurs. Ou pas. Je ne saurai jamais. Malgré le fait que mon cœur pique dans les librairies BD, au fond des bars parisiens à apprendre les avancées de ceux qui méritent, et des autres. Je ne suis plus dans ce game, je regarde le match depuis le banc de touche. Parce que je joue sur un autre terrain, je mords des mollets d’éditeurs, je m’entraine la nuit, je brise des murs de briques à la force de ma volonté.

Et quand j’aurai gagné, au fil des petites victoires, le pincement au cœur du scénariste BD sera toujours là, mais entouré du doux manteau doré de la certitude d’avoir fait le bon choix. On y arrivera. J’y arriverai.

En attendant, je lis les BD des copains. Parce qu’ils méritent.

1014 – Instead

- Hé regardez ça !

Je lève les yeux à l’appel de She-Boss. Ma collègue blonde fait de même, avec les autres employés d’Ubisoft à portée de voix dans l’open space. She-Boss fait pivoter l’écran plat sur son bureau avant de s’adresser plus spécifiquement à moi.

- C’est le candidat pour le remplacement de ton poste, Matthias, celui qu’on a interviewé hier. Il en parle sur son blog.

Forcément les gens se rapprochent, réajustent leurs lunettes pour mieux voir. Un peu embarrassé par l’attention soudaine, je reste sur mon fauteuil à faire tournoyer mon Staedler entre mes doigts.

- « Hier j’étais chez Ubi pour le stage au marketing, mais je crois pas que ça se soit très bien passé »
- Je confirme, t’étais trop mou et t’y connaissais pas grand-chose.

D’autres extraits sont lus à voix haute, du même acabit, plutôt moroses et pessimistes.

- C’est fou quand même internet, ils se doutent pas qu’on va les googler ?
- En tout cas il est réaliste, un bon point pour lui.
- Ca sauvera pas sa candidature…
- Certes.
- …mais au moins je culpabiliserai moins de lui dire non.

Je suis de retour sur mon Powerpoint, la récréation est terminée.
N’empêche, alors que je jette un œil aux commentaires sur mes premières notes de mon blog naissant, je me dis que jamais je ferai un truc pareil, raconter les tractations en cours pour un stage.

Même quand ça démange, entre l’appréhension et l’envie.