Le verre à whisky de Terry était vide. Le trentenaire aux cheveux blonds en bataille se mit en quête de la bouteille en tâtonnant sous son siège. Rien. Elle avait du rouler au grès des ballotements de l’avion. Un rapide coup d’œil par le hublot confirma que la tempête faisait toujours rage dehors. Moins éthylé, le cerveau de la rock star se serait inquiété de la petitesse du jet privé face aux intempéries qui agitaient le ciel au dessus de l’océan atlantique. Un éclair révéla le teint livide de Terry en reflet contre la vitre. Le trentenaire cligna des paupières, préférait ne pas se poser de question, pester contre cette tournée, pester contre ces connards de Liverpool qui vont acclamer un chanteur qui n’y croit plus. Rassemblant le peu de forces qui lui reste au milieu de la nuit, il s’arracha péniblement de son fauteuil, estima la distance qui le sépare du minibar et se mit en marche, s’agrippant aux fauteuils pour ne pas chuter.
Le reste du groupe était là, à l’arrière. Enfin, ce qu’il en restait. Il faut dire qu’il ne subsistait plus que Travis, le batteur de la formation intiale et ami d’enfance de Terry. Les autres ont tous quitté le navire, remplacés par de nouveaux guitaristes et bassistes d’appoint. La dernière addition, Paul, accordait méticuleusement sa basse. Il leva les yeux vers le fantôme de Terry qui titubait seul dans son coin du jet. Plutôt que de trahir sur son visage son ressentiment, il préféra retourner à son instrument. Le chanteur était enfin arrivé à hauteur du mini bar. Ou plutôt de l’open mini bar, eu égard à la quantité, diversité et qualité des bouteilles qui peuplaient le meuble. Face à l’illustration ultime de l’embarras du choix, Terry hésitait, handicapé par sa vision vacillante et la relative obscurité de la cabine. Sa main était sur le point de se saisir d’une bouteille de vodka lorsque la rock star se retrouva projeté en arrière, brutalement réveillé par la douleur qui lui parcourait le dos. L’avion était déséquilibré, la pièce penchant de plus en plus. De l’autre côté des hublots, une lueur orangée. Le moteur gauche avait pris feu, frappé par la foudre.
Terry tenta de se redresser, mais le minibar vint s’écraser contre ses côtés, lui coupant le souffle. Sonné, le sang pulsant contre ses tempes, il parvint à s’extirper de là et se redresser. Le reste du groupe était agité. Ils s’affairaient autour de leurs instruments, branchant câbles et autres fils électriques. Terry ne comprenait pas plus que le pilote qui avait fait irruption dans la cabine. Il hurlait que l’avion était en chute libre, que leur seule chance était de sauter en parachute, qu’il fallait partir. Mais personne ne semblait se soucier de lui. Terry ne comprenait pas, il tentait de rassembler le minimum de contenance nécessaire à la moindre prise de décision. C’est alors qu’un son emplit le jet, celui d’une corde qu’on taquine pour tester les amplis. Paul, le bassiste, était debout, un genou plié pour rester en équilibre. Sa guitare autour du cou, il entama un léger riff, l’intro d’un des classiques du rock. Un bruit de fût qu’on frappe se mit à l’accompagner. Travis avait sorti une partie de sa batterie et frappait frénétiquement contre la peau. Le guitariste était lui à genoux, maintenant son instrument dans un équilibre précaire, n’attendant que le début de sa partition pour jouer.
La cabine du jet faisait caisse de résonnance. La mélodie emplissant l’air, l’épaississait. Le pilote hurla qu’ils étaient tous fou. Terry, quand à lui, restait interdit, incapable d’appréhender l’absurdité de la vision d’un groupe de rock jouant au centre d’un avion en flammes qui chute tout droit vers une mort certaine. D’ailleurs, pourquoi personne n’était encore mort ? Terry baissa les yeux sur ses pieds nus sur la moquette du jet. Le sol était moins penché qu’il y a encore quelques minutes. Impossible. L’avion semblait se redresser lentement. La star hurla par-dessus la musique.
- Mais qu’est-ce qui se passe ?
Travis leva la tête.
- Quoi ? Tu as déjà oublié ? On fait du rock putain !
Profitant d’un solo de guitare, le bassiste s’empara d’un micro sans fil et le lança en direction de Terry, sous le regard éberlué du pilote. Le plastique était froid sous les doigts du rockeur, et pourtant il eu l’impression de recevoir une décharge électrique. Il porta le bout tout contre ses lèvres, et expira un son surgissant du plus profond de ses tripes.
A l’extérieur, la tempête faisait toujours rage. Mais le moteur gauche du jet n’était plus en feu. La pluie avait étouffé les flammes. Et bien que les turbines demeuraient aussi silencieuses qu’immobiles, l’avion volait droit, horizontal, fier et invincible. Car en son ventre vivait le véritable rock, celui que l’on oublie pas au fond d’une bouteille, celui qui reste malgré tout gravé à la surface des os.
Et ce rock là ne meurt jamais.





