998 – Cine Club 100

Le cinéma est un médium, composé d’une infinité de strates. Depuis son invention les réalisateurs, scénaristes et autres acteurs de la chaine de production ont joué avec ces variables, que ce soit dans une perspective d’expérimentation (essayer autre chose) ou de raffinement (améliorer l’existant). J’aime y distinguer plusieurs époques, comme le muet, le noir et blanc, la couleur ou le numérique. Chaque période présente une configuration, un champ des possibles qu’il convient d’explorer et d’occuper. Jeff Bridges jeune dans Tron : Legacy, le film Avatar ou bien encore la motion capture de Zemeckis et le Tintin de Spielberg sont pour moi les prémices de l’époque à venir. Ils ne jouent plus dans la même cour que ce qui les a précédés, ils font autre chose, dans une autre configuration. En ce qui concerne le cinéma à l’instant T présent, dans la phase que nous occupons depuis des années, le chef d’œuvre absolu a été fait. L’expérience cinéphile ultime existe, celle qui étiré les limites des règles du médium jusqu’au bord du point de rupture. Bad Boys II de Michael Bay, sorti en 2003 est le meilleur film de l’histoire du cinéma moderne. Tout court. L’œuvre parfaite, aboutissement de décennies d’expérimentations et de raffinement. Mais c’est aussi un monstre boursoufflé, une bête qui hâlette sous son propre poids. Un film qui ne devrait pas fonctionner, mais qui malgré tout reste debout, pour se cristalliser en chef d’œuvre absolu.

Avant de ne pas fonctionner, Bad Boys II ne devrait même pas exister, en tout cas d’un point de vue artistique. Le succès du premier Bad Boy en 1995, ayant rapporté en tout sept fois son budget, faisait plus que légitimer une suite. Il l’exigeait. Premier long métrage cinéma du réalisateur de clips et pubs Michael Bay, Bad Boys a propulsé Will Smith sur le devant de la scène malgré un script médiocre. Le réalisateur le reconnait sans détours, le scénario du film n’était pas bon. S’il a accepté le job, c’est parce qu’il était jeune et voulait commencer quelque part. Si le film tient la route, c’est en grande partie grâce au jeu d’acteur, au charisme et aux improvisations du duo Will Smith/Martin Lawrence. Smith est Mike, rentier playboy qui joue au flic par conviction tandis que Lawrence est Marcus, père de famille débordé et flic par nécessité. La classification R pour interdits aux mineurs de moins de 17 ans non accompagnés aura permis aux dialogues d’acquérir une épaisseur et une verve que seul l’usage d’insultes fleuries permet. Will Smith montre au passage qu’il est capable de manier le verbe « Fuck » avec brio, dans toutes les positions. Une possibilité qui lui sera interdite dans la quasi-totalité du reste de sa filmographie. Michael Bay de son côté assure la partie réalisation avec enthousiasme et inventivité, invoquant un Miami orangé et poisseux. La présence de Joe Pantoliano et Tchéky Kario achève de sauver le bateau du naufrage.

L’inévitable suite Bad Boys II propose au départ une version sous amphétamines du premier volet. Le budget gonflé par les bons résultats du premier opus, la série de succès de Michael Bay et le star power de Will Smith permet toutes les excentricités. Mike course les trafiquants de drogue en voiture de sport de luxe tandis que Marcus habite dans une villa avec piscine dont le loyer ne pourrait être payé par l’intégralité des salaires du poste de police. Nous sommes dans un univers parallèle, une version fantasmée de la réalité. Avec une seule et unique justification : on pouvait le faire et, soyons honnêtes, ça a carrément plus de gueule comme ça ! Tout Bad Boys II est conçu autour de cette idée. Il faut tout pousser au maximum, le plus près possible de la limite de la crédibilité. On touche à ce que le spectateur est capable d’accepter tant qu’il est diverti. Bien sûr qu’aucun flic ne peut habiter une maison pareille. Enfin, c’est potentiellement possible. De loin. Juste au bord de la limite. La sœur de Marcus est une bombe sexuelle qui bosse à l’anti drogue. Hé, c’est possible. Enfin, ça pourrait arriver. Tout comme des noirs qui infiltrent une réunion du Ku Klux Klan. En mettant des gants et… heu… C’est possible. La liste est sans fin. Si l’ensemble allait ne serait-ce qu’un pas plus loin, ce serait grand-guignolesque. Un pas en arrière et le film devient normal. Cette capacité à conserver un équilibre de funambule entre réalisme et fantasme, c’est ce qui crée une viscéralité purement cinématographique.

La réalisation vient crédibiliser l’action en essayant au maximum de s’adapter à son sujet. Elle est audacieuse quand il le faut, sait se mettre en retrait au bon moment mais toujours reste dynamique et léchée. On rit beaucoup de Michael Bay pour son usage excessif de filtres de couleurs. Toujours est-il que Bad Boys II en tire une texture visuelle toute particulière. Les haters sont les derniers à remarquer la finesse des cadrages et les découpages de plans. Des rayons de lumière révèlent de la poussière en suspension, la caméra traverse des vitres sans coupure ou offre des vues en coupe de murs dans ce qui restera comme la séquence la plus impressionnante du vingtième siècle : les deux minutes de fusillade dans la maison des Haïtiens. Une séquence si bonne qu’elle sera en partie recyclée dans Transformers. Cette audace visuelle couplée à une attention sans faille au détail (dans les scènes de carambolages, ce sont les voitures qui n’ont rien qui sont générées par ordinateur car le spectateur fixe son regard sur celles qui se brisent, laissant de côté ce qui est triché) repousse les limites de ce qu’il est possible avec une caméra sans l’aide de fond vert ou d’ordinateur. Quand Michael Bay a besoin de faire exploser une villa. Il achète une putain de villa et il la fait exploser. Parce que c’est foutrement logique !

Cette exercice de corde que l’on tire le plus possible avant qu’elle ne lâche se retrouve aussi dans les thématiques abordées. Bad Boys II enchaîne les blagues racistes, homophobes ou trash comme si de rien n’était. C’est un festival de mauvais goût qui commence par une dissertation sur « les nichons » de la mère de Mike pour s’achever dans une course poursuite entre nos héros et un corbillard qui jette des cadavres sur la route pour ralentir le duo de choc. Entre temps des hispaniques auront été priés d’aller se faire voir à un concert de Ricky Martin, Marcus se plaindra de ce que Mike a fait à son cul en public avant de s’enfiler assez d’extasy pour vouloir faire l’amour au mobilier de l’appartement de son supérieur. Une fois de plus si cet enchaînement de provocations fonctionne, c’est parce que personne n’est épargné. Blancs, noirs, hispaniques, hétéros, homos, tout le monde en prend pour son grade. Il devient difficile de faire un procès d’intention à quelqu’un qui dégomme absolument toutes les cibles possibles. Le risque de malaise est balayé par l’humour et lorsque deux rats sont filmés en train de copuler en missionnaire, le spectateur se souvient qu’il est le témoin d’un monde parallèle. Un univers où tout ceci est non seulement possible mais normal.

Bad Boys II existe dans une zone étrange où les lois conventionnelles du cinéma ne s’appliquent plus. Par exemple, le script viole un nombre incroyable de convention. A mi film, Mike et Marcus s’engagent dans une course poursuite qui dure un bon moment avant de se solder par la mort accidentelle du fuyard. Nombre d’informations supplémentaire glanées dans l’opération ? Zéro. Quantité de développement des personnages au passage ? Nada. Cette séquence n’a aucun but, elle est purement et simplement inutile car n’avançant ni l’intrigue ni la charactérisation. Pourtant elle existe, a été scriptée, filmée et montée au milieu du film. Tout le monde trouve ça normal. Bad Boys II déraille, suis son propre chemin, obéis à ses propres règles. L’autre exemple, peut-être le plus flagrant, réside dans la présence d’un quatrième acte. Un récit traditionnel fonctionne en trois étapes : introduction, développement, conclusion. Or, dans Bad Boys II, au bout de presque deux heures de long-métrage, la police a découvert le coupable, les preuves pour le coffret et lance un raid contre sa villa qui résulte au démantèlement de son opération de trafic clandestin. Le final est là, bouquet d’explosions compris. Et voilà qu’on découvre que la sœur de Marcus a été kidnappée à Cuba. Pourquoi faire ? Aucune idée. Il se passe quoi du coup ? L’introduction de ce nouvel élément perturbateur déclenche la mise en place d’un changement de décors, de personnages (les forces spéciales débarquent) et fonce vers une seconde conclusion. Bad Boys II a un putain de quatrième acte ! Au mépris total et absolu des toutes les règles élémentaires de scénario. Une fois de plus, tout le monde trouve ça normal.

La dernière demi heure s’apparente dès lors à une sorte de Bad Boys III, une suite directe qu’on aurait décidé d’inclure d’office. Qui dit suite dit escalade à tous les niveaux. On fait exploser une villa, puis on fait exploser une colline entière. La dernière séquence de poursuite s’achevant devant Guantanamo, où les policiers de choc espèrent trouver asile. Laissez cette pensée pénétrer votre esprit : dans Bad Boys III Guantanamo est le dernier rempart contre Cuba, l’endroit le plus sûr et rassurant du pays. Personne ne sourcille une seule seconde à cette idée, personne ne fait de blague ou cligne de l’œil vers le spectateur pour dédramatiser l’idée. Parce que c’est normal. Tout comme le fait que Mike roule des pelles à sa copine au milieu d’un champ de mines.

Trop osé, trop vulgaire, trop disrespectueux de toutes les règles de base du cinéma, Bad Boys II ne devrait pas fonctionner. Il devrait s’écrouler sous le poids de ses ambitions et de son jusqu’au boutisme. Frankenstein de pellicule, il représente l’aboutissement d’une logique, la volonté d’aller le plus loin possible avec les outils disponibles. Ce n’est pas la meilleure réalisation de l’histoire, ni le meilleur script, ni le meilleur jeu d’acteur. Se focaliser sur un de ses détails c’est laisser la place au cynisme, à l’analyse simpliste, au jugement à l’emporte pièce qui condamne le long métrage à la section navet du vidéoclub. Sauf que tous ces points vont le plus loi. Jugés non pas indépendamment mais en tant que tout, ils forment ce que l’on appelle une œuvre, un monolithe, indivisible. Le résultat vaut plus que la somme de ses parties. Ses composants forment un tout qui va plus loin que tout ce qui a été fait auparavant. Ils sont aussi la limite. Celle qu’il est impossible de franchir sans sombrer dans l’absurde, le ridicule, l’échec. On ne peut pas battre Bad Boys II car le film est au bord du gouffre, sur la pointe des pieds.

Pour cette simple raison, Bad Boys II est le meilleur film de l’histoire du cinéma. Pour toujours.

Si Bad Boys III il y a, ce ne sera qu’un hommage à Bad Boys II.

935 – There’s A Bit More

Vendredi j’ai reçu dans ma boîte aux lettres un exemplaire du double blu-ray collector de Funny People. J’étais heureux d’une parce que j’aime beaucoup ce film, de deux parce qu’à cause de ses piètres résultats au box office ce film n’est jamais sorti en haute définition chez nous et que je suis donc désormais en possession d’un objet rare. Retour de karma oblige, je suis sans connexion internet correcte depuis vendredi soir. J’ai donc profité du sursaut de temps libre pour regarder Funny People avec ma meilleure amie. On n’est pas allé au bout, la faute à mon frangin qui a débarqué pour jouer à Sonic 4. Ma coupine s’est exclamée que c’était pas bien grave, que le film était de toute façon quasiment fini. J’ai du rétorquer que non, en fait, non seulement le film n’était pas fini, mais nous n’en étions qu’à la moitié.

C’est, à mon sens la raison principale qui fait que Funny People rebute : il y a le 1 et le 2 d’affilée. Dans le premier film, Georges Simmons est une star de la comédie qui est devenu un connard et aprend à devenir un mec bien à cause d’une leucémie qui le force à réévaluer sa vie. Dans le second film Georges est guéri miraculeusement du cancer et redevient un connard. Du coup il doit avoir une véritable épiphanie, sans la pression de la mort, pour devenir un VRAI mec bien. Je trouve ça très bon comme scénario perso, mais c’est en deux parties. Des personnages jusqu’aux lieux, tout donne l’impression de voir deux films d’affilée, sur 2h20. Sauf que c’est nécessaire : les deux parties ne sont pas assez bonnes pour être séparées. Nous sommes dans un cas un peu étrange de « y’en a un peu plus, je vous le mets quand même ». Ce qui arrive quand on ne respecte pas une structure narrative en trois parties.

La théorie est simple. Tu as la mise en place du conflit, les péripéties et la résolution du conflit. C’est ce qui fonctionne, c’est ce qui est le mieux assimilé par un public. C’est la norme. Bien sûr, comme toute règle elle peut être violée. C’est le cas avec Funny People qui est par conséquent à la fois intéressant et bancal. C’est aussi le cas avec Bad Boys II, avec plus de bonheur. Will et Martin découvrent le mode opératoire du méchant, ont assez pour le coffrer et lancent un assaut frontal sur son QG. C’est un bouquet final, ça explose de partout, le réseau de trafic de drogue est démantelé. Basta, le film est fini, ça fait 1h50, on remballe. Sauf que non, le méchant s’est enfui, a kidnappé la copine de Will et s’est réfugié à Cuba. Nouveau conflit, nouveau lieu, nouveaux enjeux. Si vous voulez mon avis, Bad Boys III existe déjà, c’est la dernière demi-heure de Bad Boys II, un quatrième acte complètement gratuit, une suite express.

Je développerai un jour. Avant la note 1000 c’est certain. Toujours est-il que j’éprouve une admiration mêlée de curiosité pour les films qui osent briser le moule, qui tentent des choses qu’on ne devrait pas essayer. Avec plus ou moins de bonheur.
Bon, par contre j’ai beaucoup plus de mal avec les films auxquels il manque un troisième acte. I’M LOOKING AT YOU PREDATORS !!!

428 – Cine Club 54

Jeudi je regardais Hot Fuzz pour la quatrième fois avec une jolie fille et une pizza (WIN !). Elle (la fille, pas la pizza) n’arrêtait pas de s’exclamer que ce film c’était quand même un grand n’importe quoi, que c’était incompréhensible qu’on ait filé autant de thune pour produire ça. Après tout, le pitch d’Hot Fuzz n’est t’il pas « Bad Boys II dans la Corrèze anglaise ». Tout ça c’est la faute de Shaun Of The Dead. Tourné avec un budget moyen, le premier film d’Edgard Wright à démontré que le film de genre pouvait attirer le grande public en ne se prenant pas au sérieux. D’où la carte blanche pour un second long-métrage (la fameuse “Licence To Be Awesome”. Avec Hot Fuzz, il était temps pour la team de réalisateur/scénaristes/acteurs de continuer sur leur lancée, produire un grand foutoir d’action et de comédie, mais tout en faisant ça avec une précision d’orfèvre et une qualité finale irréprochable.

Le sergent Nicholas Angel (Simon Pegg : Shaun, Star Trek) est le policier le plus efficace de tout Londres, tellement que Bill Nighy (1 film anglais sur 2), son supérieur, l’envoie se faire voir dans l’arrière pays, histoire que ses collègues arrêtent de paraître n’être qu’une bande de bras cassés. Son nouveau coéquipier, Danny (Nick Frost : Shaun, Good Morning England) est un gentil incapable fan de buddy movies tandis que le reste du commissariat du petit village de Stanford préfère se la couler douce plutôt que d’être tatillon sur l’application de la loi. Mais lorsqu’une série d’accident rempli la morgue de la ville, Nicholas soupçonne qu’un meurtrier est à l’œuvre dans la bourgade trop tranquille. Encore faut-il convaincre le reste des forces de l’ordre qu’une machination œuvre au crime, tapis dans l’ombre de la campagne.

Dit comme ça, ça peut paraître un peu étrange. Mais cinq minutes devant le film et on comprend que l’on est pas en face d’un téléfilm de l’Inspecteur Derrick. La réalisation est ultra moderne, hache son montage de manière agressive pour conserver une dynamique presque épuisante. Tous les plans du film sont ultra travaillés, fourmillant de petits détails qu’il est impossible de tous remarquer à la première vision. Il en va de même pour les blagues, jeux de mots ou autres trouvailles visuelles, allant du vulgaire de base jusqu’à la plus délicate des subtilités. Le film enchaîne ses deux heures sans temps mort jusqu’à un final d’anthologie, complètement absurde et bourrin. Ca pète de partout, les références à Bad Boys II et Point Break s’enchaînent entre deux répliques complètement classes à base de « Yeah Motherfucker ! ». Hot Fuzz est aussi riche que généreux, preuve qu’avec du savoir faire l’on peut obtenir un objet magnifique formellement et possédant une réelle épaisseur dans le fond. Tout simplement intestable.

Le plus beau, c’est que Shaun et Hot Fuzz ne sont que les deux premiers opus d’une trilogie de revisite du film du genre par la même équipe. Le troisième épisode, annoncé depuis quelques temps, ne pourrait arriver assez vite. Accessoirement c’est le genre de films qui prouve que si on avait des couilles et du talent, il y aurait moyen de mettre la misère au cinéma d’action mondial en tournant un truc avec des vieux dans le trou du cul de l’arrière pays Français. Quand les roastbeefs nous filent une claque de plus… Shame on us !
Demain on causera de travail acharné.

AWESOME TRAILER STAGE !!!

Petite précision, si vous regardez Hot Fuzz autrement qu’en VOST, vous ne valez pas mieux que les terroristes.