1004 – Hellbound Pt. 4

Je l’aime bien ce marteau. Pile ce que je voulais pour Noël.

Grâce à lui je n’ai plus sommeil, je n’ai plus faim, je n’ai plus chaud ni froid. En m’approchant des mers du sud j’ai même réalisé que je n’avais plus besoin de respirer sous l’eau. J’ai donc continué ma route à pied, dans les fonds marins, plutôt que de négocier mon passage sur un des esquifs de ces usuriers de Charons. Tout ira pour le mieux tant que je maintiendrai ma prise sur l’épais manche de l’arme. Si je le lâche, il disparaitra aussitôt, sa fonction de destructeur de Trolls ayant été remplie lorsque j’ai achevé Nathalie il y a deux semaines. Plus de dix jours que mes muscles et tendons sont contractés, alimentés par ma force de volonté. Pour plus de sécurité, je me suis attaché la main autour du marteau avec plusieurs longueurs de ceinture en cuir de démon. C’était l’idée la moins stupide après celle des clous, considérée l’espace de quelques secondes. Toujours est-il que, pour la première fois depuis mon arrivée ici, j’approche la cité des monstres le cœur serein.

Tous ceux qui débarquent en Enfer veulent immédiatement savoir s’il y a un moyen de s’enfuir. Je n’étais pas différent. Comme aux autres on m’a raconté les mêmes histoires. La légende du type qui distribuait des tickets retour à l’aide d’un double crucifix, l’histoire de la clef perdue qui permettrait d’ouvrir une porte entre ici et la Terre, ou la quête jusqu’au bout du monde pour gagner sa place à l’étage du dessus. Les plus téméraires vont jusqu’à réclamer une audience avec le patron, pour plaider leur cause ou proposer un marché. Personne ne les voit revenir et le pourcentage de réussite de ce plan reste très indéterminé. Au bout de quelques années, la plupart se résignent, les autres sombrent dans la folie et accélèrent leur pourriture. Moi j’ai cherché une faille, une qui aurait échappée aux autres. J’ai mis le temps mais je me suis souvenu du Banhammer, le bannisseur de Troll des temps anciens. Si l’enfer révèle votre vraie nature, peut-être était-il possible que les Trolls modernes puissent revêtir leur forme d’antant. J’ai dépensé beaucoup de mon temps et de mes maigres ressources mais au bout de dizaines de quêtes, on m’a donné un nom, et la piste de ravisseurs.

Le problème quand on a trois têtes, c’est qu’on a trois fois plus de risques qu’un coup porté touche sa cible. D’une main leste, je décime le chenil du château central, après avoir laissé une longue trainée de sang et de cadavres à travers la ville. Les créatures ont beau détester la présence d’un humain dans leur forteresse, leur cité, elles tiennent assez à leur vie pour comprendre qu’elles n’ont aucune chance. Leurs crissements de défiance sont les cors qui sonnent mon arrivée jusqu’à la salle du trône. Le marteau produit des bruits sourds à chaque choc contre l’épais métal qui me sépare de mon but. Deux heures que je frappe sans relâche quand, sans avertissement, les portes s’ouvrent lentement. Le maître des lieux est seul, l’air détendu. Privé de ma chair je le contemple non seulement sans douleur, mais avec mépris. Ici, après tout ce que j’ai vu et affronté, je peine à être impressionné par son apparence réelle. C’est très décevant.
Dans un mouvement aérien le voilà qui se rapproche de moi, vient se poser quelques centimètres face à mon visage. Il me toise à son tour.

- Je te fais cadeau du premier coup.
- Trop aimable.

Les pieds fermement plantés dans le sol, je bande des muscles et amorce mon attaque. La puissance du marteau infuse jusqu’au coeur de mes cellules. Souple et droit, mon éternel adversaire joint les mains dans son dos. Le Banhammer s’abat avec toute la puissance dont je suis capable contre son crâne.

Dans l’intervalle de temps qui me semble suspendu durant lequel le coup porte, je suis persuadé de voir une fissure craqueler son visage, des zébrures rougeâtres desquelles s’échappent des étincelles. Il n’a pas reculé d’un centimètre, j’ai frappé un mur, qui s’est émoussé, mais sans reculer. A bout de souffle, je suis contraint de laisser choir mes bras au sol, le temps de reprendre haleine. Il crache quelques caillots de lave pour s’éclaircir la voix.

- C’est bon, tu as fini ?

1003 – Hellbound Pt.3

Le jus du fruit coule le long de mon pouce alors que j’achève de l’ouvrir en deux. Un végétal sucré, qui pousse sous terre. Une pomme de terre, au sens littéral du terme, rare bonne surprise de l’endroit. Je tends une moitié à la fille avant de m’affaler contre un arbre. La forêt culmine à plusieurs dizaines de mètres de haut, les branches poussant d’un tronc, tendues jusqu’à pénétrer celui d’à côté. Une toile d’araignée d’écorces entremêlées. Les soleils tapent moins fort à l’ombre, et je savoure mon repas avec un plaisir que je peine à dissimuler. Entre deux de mes propres gémissements de plaisir, je remarque que ma compagnon de ces derniers jours ne mange pas. Je tente en anglais.

- C’est du sucre et des fibres. Sans danger.

Elle porte son visage au dessus du fruit, son nez s’agite. Elle n’est pas convaincue.

- Oh, et c’est bon. Aussi.

Finalement, pour la première fois depuis qu’elle a repris conscience ce matin, elle plante ses dents dans un début de repas. Des pépins giclent à la première incision, et à toutes celles qui suivent.

- Je vais avoir besoin de vérifier une ou deux choses.

La jeune fille lève les yeux, bajoues remplies. Son regard demeure craintif.

- Rien de bien méchant, rassure-toi.

Afin de ne pas la brusquer, j’ai pris soin de ranger, lentement et en vue, toutes mes armes dans mon sac un peu plus tôt. Mes mains sont tendues en l’air, en signe d’apaisement. Ma voix est calme.

- Tu as seize ans c’est bien ça ?

Elle hoche la tête. Déglutis une portion de fruit.

- Américaine ?

Encore un oui. Nouveau plongeon dans le repas.

- Nathalie ?

Cette fois ci elle se raidit. Elle sent que quelque chose est en train de se resserrer autour d’elle.  Son instinct hurle mais elle ne sait pas encore pourquoi. Je me redresse dans un craquement d’articulations. Mon épaule me fait encore souffrir.

- Nathalie Stevens, seize ans, qui a poussé une camarade de classe au suicide à force de dénigrements sur Facebook, MySpace et par textos interposés. Abattue par le grand frère de ta victime d’un coup de fusil entre les omoplates qui l’a conduite à l’hôpital, puis en enfer. J’ai passé plusieurs années à te traquer et enfin je te trouve.

Mon ombre au dessus d’elle, qui tremble. Je lève mon genou…

- Tu n’es pas là par hasard.

…avant de lui abattre la semelle de ma chaussure de toutes mes forces contre sa face.

Lorsqu’elle relève la tête, son nez est complètement cassé, tordu, boursouflé. Mais elle n’a pas l’air d’avoir mal. J’avoue être prit par la surprise. Je m’attendait à une réaction. Le long de ses joues, des veines bleutées se dessinent. Profitant de mon instant d’égarement, l’adolescente se jette sur moi et me plaque au sol.

- Cette petite pute l’avait mérité !

Un direct du droit vient m’éclater la joue.

- Bien !

Gauche.

- Fait !

Droite à nouveau. Chaque coup porté me semble plus puissant que le précédent. C’est parce que les bras de Nathalie s’épaississent entre deux impacts, se déforment sous la rage. Je sens sa masse qui augmente, son poids qui grimpe en flèche. Avant qu’il ne soit trop tard j’intercale un pied contre son bas ventre et je me dégage en la propulsant contre l’arbre derrière elle. L’impact laisse une marque contre l’écorce. Déboussolé, je reprends mon souffle alors que ma vision peine à refaire la mise la mise au point. Quelques mètres devant moi, Nathalie est agitée de soubresaut, des bosses apparaissent sur son dos, ses bras difformes s’allongent, sa peau vire tout doucement au gris strié de bleu.

- Tu n’es pas arrivée là par hasard. Personne n’arrive ici par hasard. La seule chose qui te permettait de rester toi-même c’était la punition non stop de nos amis du camp. Alors qu’au fond tu es encore plus pourrie qu’eux, plus insidieuse, perverse.

Sa bouche tente de me répondre une insulte mais ce n’est qu’un cri ponctué de filets de bave qui en sort. La bête se relève, deux fois plus grande que moi, trois fois plus large. Dans un élan désespéré je m’élance une nouvelle fois de toutes mes forces contre ce qu’est devenue la fille. Nous nous effondrons mais je sais que j’ai donné tout ce qui me reste. Le tout pour le tout.

- Privée de pénitence, tu redeviens ce que tu as toujours été : une Trolle !

Soudain, la forêt est secouée par un fracas de branches qui se brisent et de troncs qui s’écartent. Les feuilles mortes s’envolent dans un tourbillon. Je lève le bras droit en l’air. Un éclair déchire le ciel pourtant sans nuages. Mes doigts se serrent contre un manche entouré d’une épaisse couche de cuir tressé. D’instinct, prévenue par le souvenir d’une époque ancienne gravée dans ses tripes, la Trolle sait ce que je brandis, ce qui vient d’apparaître au bout de mon bras.

Le Banhammer, le marteau pourfendeur de Trolls, invoqué pour la première fois depuis plus de mille ans.

777 – The Mighty Banhammer

Suite de la note 666.

- Ditfrid était impuissant face au saccage de son petit village du nord de la Scandinavie. La tempête de neige qui faisait rage ces derniers jours avait sonné le glas de ses habitants. Impossible pour la population d’entreprendre la fuite qui leur aurait permis d’échapper à l’attaque des Trolls des montagnes. Les géants de muscles balayaient d’un revers les maisons qui n’étaient pour eux que des jouets d’enfant. La garde avait tenté de faire front, mais leur sang maculait à présent la neige tandis que leurs femmes et enfants tentaient de fuir ou de se terrer dans quelque recoin. Ditfrid avait lui-même une épaule brisée, l’articulation broyée, son bras gauche encore relié par la seule chair. La douleur l’empêchait de s’évanouir sur la paille de la grange dans laquelle il s’était réfugié, à la recherche d’un court répit avant la mort. Il serrait le manche de sa lame de plus belle. Avec un peu de chance, en se plaçant sous le ventre d’une des bêtes, il pourrait empaler un Troll sur son épée avant de succomber. Le guerrier prenait appui sur ses jambes en grognant pour se redresser lorsque le toit de la grange s’envola. Au dessus de lui, le plus grand des Trolls, le chef, avait décapsulé la bâtisse et se pourléchait déjà les babines de sa langue rapeuse.

La main du monstre ne put ne se saisir que d’une poignée de paille. Ditfrid avait roulé de côté, s’écrasant contre son épaule invalide dans la manœuvre. Il poussa un cri de douleur si déchirant que le Troll en eu un mouvement de recul. L’animal était en colère. Il commença à avancer contre le mur de la grange, à marteler le sol de coups de poings, cherchant à écraser l’insecte qui avait osé lui faire peur. Le viking bondissait, roulait, lâcha son épée qui glissa sous un meuble. Impuissant, l’homme se laissa aller à pleurer à la pensée du carnage en cours, de sa propre mort, de l’injustice de l’horreur de cette fin. Il hurla vers les cieux, priant Odin de lui venir en aide, une seule fois. Or il n’était pas dit que la dernière requête d’un noble combattant tombe dans l’oreille d’un sourd. Au Valhalla, royaume des dieux, le puissant Odin leva le petit doigt. Au dessus du petit village la tempête se transforma en cyclone, les bourrasques de neige tournant en cercles concentriques, fouettant le visage des assaillants. Depuis les nuages chuta un marteau qui vint transpercer les tripes du Troll menaçant Ditfrid avant d’aller s’écraser à quelques centimètres des doigts du guerrier.

Une ébauche oubliée du puissant Mjolnir de Thor, ce marteau bien moins puissant était tout de même capable de repousser une armée de Trolls, de les bannir de la terre des hommes. A lui seul Ditfrid sauva son village, assénant coup après coup galvanisé par l’aura du métal divin, brisant les os, concassant les faces de monstre jusqu’à ce que la victoire s’en suive. Son combat gagné, le guerrier chuta en arrière, épuisé. Les villageois qui lui portèrent secours ne retrouvèrent pas le marteau. L’arme n’était plus d’aucune utilité en ces lieux. Les légendes rapportent qu’à chaque attaque de Trolls depuis lors, un vaillant combattant se retrouvait armé d’un marteau à la force peu commune. C’est ainsi que bataille après bataille, les Trolls se sont éteints de la surface du globe à tout jamais, grâce à l’action combinée des dieux et des hommes. Une fois la menace définitivement chassée, on n’a dès lors plus jamais entendu parler du marteau.

Pas si mal non ?

- Je suppose. Mais, quel intérêt, pourquoi me raconter ça ?

L’antiquaire réajuste ses fines lunettes derrière son bureau. Contrebandier de reliques en col blanc. On est loin du papy chinois sympa de Gremlins. Tout ici pue le fric, à commencer la suite royale au dernière étage du building occupée par cette “échoppe”. L’homme daigne me répondre après avoir fait grincer le cuir de son fauteuil.

- D’un part parce que votre commande est en préparation et qu’il faut bien que je fasse la conversation. Ensuite parce que vous êtes blogueur, si j’en crois mes informations.
- Je ne vois pas trop le rapport.
- Un blogueur, ça a des trolls. Et les trolls, sur internet, ça se bannit. D’où l’expression « sortir le Banhammer » quand on fait le ménage sur un forum ou dans des commentaires. Ça provient de cette légende.
- Jamais entendu parler.
- Du Banhammer ?
- Non, de votre histoire de Vikings.
- C’est comme tous les mythes, que veux-tu. Plus personne ne donne de sens aux choses. Tellement dommage. Enfin, ça pour le coup ce serait une arme que tu pourrais utiliser pour… ton problème. Avec lui.

Nous sommes interrompus par l’acolyte de l’antiquaire, un type étrange, lui aussi trop bien habillé, si mince que je l’imagine sans peine s’infiltrer n’importe où, pour voler une relique ou collecter le rein d’un mauvais payeur. Sans un mot il pose une petite boîte en bois sur le bureau, ouvre le verrou et m’en présente le contenu que son patron prend la peine de commenter.

- Un charme pour révéler le vrai visage du mal. C’est bien ce que vous désiriez, à défaut d’une arme que vous puissiez manier.
- Avec ça je pourrai le fixer ? Je veux dire le forcer à rester au même endroit, me le montrer tel qu’il est ?
- Lorsque ce sceau est brisé, le réel vous est dévoilé, l’univers est mis à nu pendant un court instant. Personne n’a jamais essayé sur lui. Je suppose que personne n’a envie de voir à quoi il ressemble vraiment, encore moins de se retrouver face à une version réelle et fixée de lui. Mais si ce charme ne fonctionne pas, alors rien ne fonctionnera.

L’assistant ferme brusquement la boîte. Plus moyen de faire marche arrière.

- Je le prends.
- Vous êtes certain d’avoir les moyens ?

Comme si j’avais le choix. Ma simple présence ici, dans cette boutique que j’ai mis des semaines à trouver et des mois à accéder, scellais déjà le marché. On ne ressort pas d’ici sans rien acheter.

- Au point où j’en suis. Je ne suis pas à une dette près…