1229 – Lost Chapter

Pendant la sortie du 46ème album de Spirou & Fantasio, Machine qui rêve, les auteurs Tome et Janry travaillaient déjà sur le suivant. Puis suite au décès de leur éditeur, au manque de confiance du suivant et aux faibles ventes de Machine, ils abandonnèrent Zorglub à Cuba au bout de huit pages dessinées et encrées. C’était en 1998.

En 2004, lors d’une exposition, sont présentées les deux premières pages, en noir et blanc, sous vitre. C’est la première et dernière apparition publique des planches de l’album. Jusqu’à novembre de cette année, où les huit pages ont été colorisées et publiées dans un numéro spécial Comeback du journal de Spirou.

Je l’ai appris la semaine dernière, en lisant dans le courrier des lecteurs du numéro que j’avais acheté sur un coup de tête, que Tome et Janry ne comptaient pas le finir, même 15 ans après, même en hors-série. Sur le moment je suis devenu fou, de ne pas avoir été au courant, d’avoir raté ça. Parce que je parle beaucoup de comics, de Spider-Man, mais mon personnage de bande dessinée préféré restera toujours Spirou. Le run de Tome et Janry aura été fabuleux de bout en bout, sans cesse renouvelé, bouffi d’idées, sexy et courageux. J’échangerais un Goncourt contre la possibilité d’écrire un album de Spirou, je tuerais ma famille jusqu’aux grands cousins pour l’opportunité d’un run. A peine majeur j’ai même détesté Jean-David Morvan, le scénariste qui a repris la série par la suite, simplement parce qu’il n’était ni Tome, ni moi.

Souvent, je me plains de Twitter, nid à connards et transformateurs de gens biens en montres d’égos. N’empêche, quand j’ai demandé si quelqu’un pouvait me passer le numéro de Spirou en question, on m’a répondu par la positive. Merci Twitter, Internet, les belles personnes.

Les huit premières pages de Zorglub à Cuba m’ont pulvérisé la rétine, cramé le cerveau, comme le premier shoot d’un cocaïnomane après plus de dix ans de Subutex. Car si j’ai fini par voir les qualités du run de Morvan et Munuera, je déteste la nouvelle reprise par Yoann et Vehlmann. Ce début d’un nouveau Tome et Janry m’aura rappelé pourquoi. Ces huit premières pages sont meilleures que les cent dernières sorties en album relié. Petite analyse.

Un psychiatre joue à Pac-Man sur sa Gameboy quand Zorglub, patient dans son institution, débarque pour lui dire que ses préparatifs achevés, il cesse de jouer la comédie et part. Il lui montre un pistolet à Zorglonde, que le professeur identifie mais pensait imaginaire jusqu’ici. Le le scénario établit avec talent que l’histoire se passe dans le monde REEL : l’aspect SF du personnage de Zorglub passait pour de la folie. Puis Zorglub fait la démonstration de sa dernière invention, une machine capable de projeter des hallucinations dans l’esprit d’un autre, de l’emprisonner dans un monde imaginaire. Le bon docteur finit dans un monde de jeux vidéo (cohérence avec l’introduction de la scène) où il perd la raison. Zorglub s’en va, laissant son interlocuteur dans le coma.

En cinq pages Zorglub dévoile le nouvel « adversaire » de Spirou et surtout, en rendant un homme fou, prouve qu’il est un VRAI méchant, qui ne menace pas mais agit. Dans une incarnation calquée sur l’épouvantail de Batman, il est réellement dangereux. Les enjeux sont en place, tout est dit, l’histoire peut commencer.

On retrouve Spirou & Fantasio à Cuba, pour un reportage. Ils font donc leur TRAVAIL quand l’intrigue débute et ne sortent pas de nulle part. Spirou est habillé en groom, parce qu’il est incognito en tant que serveur pour son TRAVAIL. Dans les deux albums de Vehlmann, Spirou est habillé en groom parce qu’il doit faire la publicité du journal Spirou (plus lol que badass) et parce qu’il se retrouve avec que ça à se mettre sur la lune (un peu facile). Les personnages mis en place, on retrouve Zorglub qui débarque à Cuba dans une page muette d’un génie fou.

Zorglub marche sur une canette de Coca sur le chemin jusqu’au port. Là il observe ses gardes débarquer des tanks sur l’île. On lui tend une canette de Zorglub Cola, qu’il boit et jette, intacte, à la place de la canette de Coca écrasée. En une seule page muette, tout le pitch de l’album : Zorglub débarque à Cuba, écrase ce qui y est, débarque et va prendre possession de l’île. Tout est dit sans un mot, en une page. Je m’en suis arraché les cheveux d’admiration, dans le métro, alors que j’arrivais au terme des huit uniques planches de cette album sûrement à jamais inachevé.

J’aime Spirou plus que toute autre BD au monde. Je pourrais décortiquer chacun des albums, je pourrais écrire une thèse sur le personnage. J’ai des dizaines d’idées d’articles plus ou moins théoriques à son sujet que je n’ose pas vous infliger. Quand je lis un bon album de Spirou je suis aux anges, j’ai la pêche pour l’année. Quand j’en lis un mauvais je suis en colère, je suis triste, j’ai envie de traverser la frontière belge, casser des crânes, tuer un éditeur et s’habiller avec sa peau pour remettre la série sur les rails. Ces huit pages de Zorglub à Cuba ont été le cadeau de Noel auquel je ne m’attendais pas, un rail de nostalgie, si bon et si court. Un début d’album parfait, même lorsque l’on le décortique. Un exemple de scénario, structure, découpage, dessin. Surtout, c’est un album de Spirou, qui ne peut pas fonctionner si l’on intervertit les personnages avec n’importe qui, par opposition au récent La face cachée du Z (faites l’exercice mental, ça vaut le coup).

Si je me mets dans un état pareil pour huit pages, je n’ose quantifier le bonheur que j’éprouverais à la lecture d’un album entier du même calibre, qu’il provienne de Tome et Janry ou d’une autre équipe.

Alors on espère, ma passion pour le personnage et moi.

1226 – The Librarian

Le truc le plus cool de ma garçonnière lyonnaise, c’est que mon lit est collé contre mes étagères de BD. En cas d’insomnie, je n’avais qu’à allumer la lumière et tendre la main. Au plus près de moi, près de dix ans de Spider-Man, quelques Hulks, Avengers ou Captain Marvel. En tendant le bras vers le haut c’est les mangas, avec Bleach, Hikaru no Go, Black Jack. Derrière moi je peux récupérer les volumes reliés de Y The Last Man et autres pépites plus indés comme The Amazing Joy Buzzards. Tout ça m’est accessible sans sortir du lit, plusieurs années de goûts changeants, de publications françaises, américaines, japonaises. La bibliothèque à portée de main. Façon de parler, puisque depuis ma boîte parisienne, c’est un peu plus compliqué.

Double frustration, je ne peux pas non plus prêter ma collection adolescente.

Pour Noel j’ai réçu le grand et beau Portugal, écrit et dessiné par Pedrosa. Depuis le temps que j’en entendais parler. Le pavé est si classe que j’ai hésité à le ramener sur Paris. J’étais tenté de le laisser sur Lyon, avec l’édition deluxe de I Kill Giants, mon omnibus Invincible Iron Man ou autre intégrale Daredevil. Tous ces volumes reliés aussi beaux qu’encombrants, qui pèsent dans une valise et grignotent le peu de place que j’ai dans mon 22m². Sauf que dès les premières pages de Portugal (même un peu avant j’avoue), je me suis juré de prêter ce livre. D’ailleurs j’ai commencé une liste mentale des personnes concernées. Et pour être certain de le monter à Paris, malgré son poids et encombrement, je me suis arrêté au premier quart de ma lecture.

Je l’emporte pour le finir. Comme ça je l’aurais sous la main, accessoirement, aussi.

Parce qu’à Paris je n’ai que trois coins à lectures. Sur le meuble de l’entrée les BD et mangas en souffrance, que je lis doucement pour ne pas gâcher. A côté du lit les rares magazines type Technikart que je ramène de mes trajets en train ou d’un vol discret chez mes amis. Enfin la Billy pleine à craquer. Chaque fois que je rajoute un truc j’ai peur que tout s’effondre. Une des raisons qui me pousse vers le numérique. Ca et le fait que 90% de ce que je lis est en langue anglaise, donc de base imprêtable à une bonne partie de mes amis. Mais j’aime pouvoir filer un truc ou deux, à l’occasion, parce que ça me fait plaisir et que c’est aussi la promesse de se recroiser. Tout comme laisser une partie de ma collection à Lyon est la promesse de mon retour.

C’est comme si je m’auto prêtais des trucs en fait. Quelque part.

N’empêche que, juste à côté de moi là, j’ai mon édition deluxe du premier volume d’Ultimate Spider-Man. Un tome que je pourrais filer à tous ceux qui me demandent « Je commence par où ? ». Il pèse, et j’hésite à le trimballer jusqu’à Paris. Sauf qu’il ne sert à RIEN sur Lyon, à rien et à personne. Et à l’ère du numérique, où je lis mes comics et magazine sur l’ordinateur de bureau, mes livres sur reader et téléphone, mes vrais volumes reliés ont désormais pour principale fonction de passer de main en main.

Je suis le 31 décembre, la valise ouverte à côté de moi. Je doute.

Bonne année.

EDIT

Ah, tiens, finalement…

1124 – Magnitude 9

Jean-David Morvan est le scénariste de bande dessinée le plus prolifique de France. Ce type taquine le centaine de milliers d’exemplaires vendus à chaque album de sa série Sillage. Il a eu le droit de faire un run sur Spirou & Fantasio et bosse à présent avec Taniguchi au Japon. Quand, il y a quelques années, il a démarré un one-shot Spider-man pour Marvel, j’ai pété un câble de jalousie mal contenue. Je lui en voulais, j’en voulais à l’univers. Alors quand j’ai vu quelques planches du projet, dont une où Spidey se fait électrocuter quand sa toile touche un panneau électrique, j’ai hurlé. J’avais son mail en copie du mail d’un pote. Cher Jean-David, Spider-Man utilise sa toile comme gants de boxe pour combattre Electro. Sa toile n’est pas conductrice. TU ES UN TACHERON. Meurs. Cordialement. Et là j’ai appuyé sur envoi. J’étais particulièrement un petit con à l’époque. Plus que maintenant je veux dire.

Morvan m’a répondu, avec un bout de BD, un vieux strip en noir et blanc, le genre qui passe dans les quotidiens US. On y voit Spider-Man se faire électrocuter avec sa toile. J’ai fermé ma bouche. Ma jalousie haineuse s’est transformée en respect sans bornes. BIEN JOUE.

Des années plus tard (le weekend dernier), j’ai pu lui dire en face. C’était lors d’une vente aux enchères d’illustrations au profit du Japon.

Dessin de Nicolas Delort, un de mes préférés.

Jean-David vit et travaille au Japon. Suite à la catastrophe il a du rentrer en France. Sur le chemin, il a monté avec d’autres copains l’initiative Tsunami : Des images pour le Japon. En association avec le Café Salé, la plus grande communauté d’illustrateurs et graphistes de France, ils ont monté un site pour recueillir des dessins de soutiens. Les centaines de participations, dont plusieurs vraiment magnifiques, serviront à la création d’un épais art-book publié par Ankama Editions. Les bénéfices des ventes étant reversés intégralement à des associations humanitaires. Si je vous en parle, c’est d’une part parce que l’initiative est plus que louable, d’autre part parce que certaines des illustrations piquent les yeux de maîtrise et de talent. Vous pouvez donc aller voir ce que ça donne là. Avec un peu de chance vous commanderez un exemplaire du bouquin au passage (c’est un piège).

Une cinquantaine des créations ont été vendues aux enchères, là encore au profit du Japon. J’y étais. Pas pour acheter, vu mon salaire de stagiaire, mais pour voir les copains. On a parlé de Spider-Man au détour d’une poignée de main, de l’industrie du jeu vidéo à échanger des bruits de couloir entre deux clopes sur le trottoir. Pendant ce temps, l’original de Boulet est parti à 4500€ sous un tonnerre d’applaudissements.

Perso je m’en tape, je l’aurai dans mon artbook à sa sortie. Et puis je suis reparti avec plein d’infos (comprendre : plein de ragots) sur comment ça se passe de scénariser Spider-Man quand on est un français exilé au Japon. Ca valait le coup.