1226 – The Librarian

Le truc le plus cool de ma garçonnière lyonnaise, c’est que mon lit est collé contre mes étagères de BD. En cas d’insomnie, je n’avais qu’à allumer la lumière et tendre la main. Au plus près de moi, près de dix ans de Spider-Man, quelques Hulks, Avengers ou Captain Marvel. En tendant le bras vers le haut c’est les mangas, avec Bleach, Hikaru no Go, Black Jack. Derrière moi je peux récupérer les volumes reliés de Y The Last Man et autres pépites plus indés comme The Amazing Joy Buzzards. Tout ça m’est accessible sans sortir du lit, plusieurs années de goûts changeants, de publications françaises, américaines, japonaises. La bibliothèque à portée de main. Façon de parler, puisque depuis ma boîte parisienne, c’est un peu plus compliqué.

Double frustration, je ne peux pas non plus prêter ma collection adolescente.

Pour Noel j’ai réçu le grand et beau Portugal, écrit et dessiné par Pedrosa. Depuis le temps que j’en entendais parler. Le pavé est si classe que j’ai hésité à le ramener sur Paris. J’étais tenté de le laisser sur Lyon, avec l’édition deluxe de I Kill Giants, mon omnibus Invincible Iron Man ou autre intégrale Daredevil. Tous ces volumes reliés aussi beaux qu’encombrants, qui pèsent dans une valise et grignotent le peu de place que j’ai dans mon 22m². Sauf que dès les premières pages de Portugal (même un peu avant j’avoue), je me suis juré de prêter ce livre. D’ailleurs j’ai commencé une liste mentale des personnes concernées. Et pour être certain de le monter à Paris, malgré son poids et encombrement, je me suis arrêté au premier quart de ma lecture.

Je l’emporte pour le finir. Comme ça je l’aurais sous la main, accessoirement, aussi.

Parce qu’à Paris je n’ai que trois coins à lectures. Sur le meuble de l’entrée les BD et mangas en souffrance, que je lis doucement pour ne pas gâcher. A côté du lit les rares magazines type Technikart que je ramène de mes trajets en train ou d’un vol discret chez mes amis. Enfin la Billy pleine à craquer. Chaque fois que je rajoute un truc j’ai peur que tout s’effondre. Une des raisons qui me pousse vers le numérique. Ca et le fait que 90% de ce que je lis est en langue anglaise, donc de base imprêtable à une bonne partie de mes amis. Mais j’aime pouvoir filer un truc ou deux, à l’occasion, parce que ça me fait plaisir et que c’est aussi la promesse de se recroiser. Tout comme laisser une partie de ma collection à Lyon est la promesse de mon retour.

C’est comme si je m’auto prêtais des trucs en fait. Quelque part.

N’empêche que, juste à côté de moi là, j’ai mon édition deluxe du premier volume d’Ultimate Spider-Man. Un tome que je pourrais filer à tous ceux qui me demandent « Je commence par où ? ». Il pèse, et j’hésite à le trimballer jusqu’à Paris. Sauf qu’il ne sert à RIEN sur Lyon, à rien et à personne. Et à l’ère du numérique, où je lis mes comics et magazine sur l’ordinateur de bureau, mes livres sur reader et téléphone, mes vrais volumes reliés ont désormais pour principale fonction de passer de main en main.

Je suis le 31 décembre, la valise ouverte à côté de moi. Je doute.

Bonne année.

EDIT

Ah, tiens, finalement…

1124 – Magnitude 9

Jean-David Morvan est le scénariste de bande dessinée le plus prolifique de France. Ce type taquine le centaine de milliers d’exemplaires vendus à chaque album de sa série Sillage. Il a eu le droit de faire un run sur Spirou & Fantasio et bosse à présent avec Taniguchi au Japon. Quand, il y a quelques années, il a démarré un one-shot Spider-man pour Marvel, j’ai pété un câble de jalousie mal contenue. Je lui en voulais, j’en voulais à l’univers. Alors quand j’ai vu quelques planches du projet, dont une où Spidey se fait électrocuter quand sa toile touche un panneau électrique, j’ai hurlé. J’avais son mail en copie du mail d’un pote. Cher Jean-David, Spider-Man utilise sa toile comme gants de boxe pour combattre Electro. Sa toile n’est pas conductrice. TU ES UN TACHERON. Meurs. Cordialement. Et là j’ai appuyé sur envoi. J’étais particulièrement un petit con à l’époque. Plus que maintenant je veux dire.

Morvan m’a répondu, avec un bout de BD, un vieux strip en noir et blanc, le genre qui passe dans les quotidiens US. On y voit Spider-Man se faire électrocuter avec sa toile. J’ai fermé ma bouche. Ma jalousie haineuse s’est transformée en respect sans bornes. BIEN JOUE.

Des années plus tard (le weekend dernier), j’ai pu lui dire en face. C’était lors d’une vente aux enchères d’illustrations au profit du Japon.

Dessin de Nicolas Delort, un de mes préférés.

Jean-David vit et travaille au Japon. Suite à la catastrophe il a du rentrer en France. Sur le chemin, il a monté avec d’autres copains l’initiative Tsunami : Des images pour le Japon. En association avec le Café Salé, la plus grande communauté d’illustrateurs et graphistes de France, ils ont monté un site pour recueillir des dessins de soutiens. Les centaines de participations, dont plusieurs vraiment magnifiques, serviront à la création d’un épais art-book publié par Ankama Editions. Les bénéfices des ventes étant reversés intégralement à des associations humanitaires. Si je vous en parle, c’est d’une part parce que l’initiative est plus que louable, d’autre part parce que certaines des illustrations piquent les yeux de maîtrise et de talent. Vous pouvez donc aller voir ce que ça donne là. Avec un peu de chance vous commanderez un exemplaire du bouquin au passage (c’est un piège).

Une cinquantaine des créations ont été vendues aux enchères, là encore au profit du Japon. J’y étais. Pas pour acheter, vu mon salaire de stagiaire, mais pour voir les copains. On a parlé de Spider-Man au détour d’une poignée de main, de l’industrie du jeu vidéo à échanger des bruits de couloir entre deux clopes sur le trottoir. Pendant ce temps, l’original de Boulet est parti à 4500€ sous un tonnerre d’applaudissements.

Perso je m’en tape, je l’aurai dans mon artbook à sa sortie. Et puis je suis reparti avec plein d’infos (comprendre : plein de ragots) sur comment ça se passe de scénariser Spider-Man quand on est un français exilé au Japon. Ca valait le coup.

1020 – Post-Game

- Mais de quoi tu parles, Blanc Gorille ?
- Ben du projet sur lequel tu nous as complètement abandonné, jeune con.
- Le recueil BD ? Ca s’est fait ?
- Tu le saurais si tu t’étais pas barré. Donc oui.

J’ai regardé les glaçons au fond de mon verre de coca. Je les ai trouvés un peu sinistres. Effectivement ça faisait plus que des mois que j’étais pas retourné voir où ça en était cette histoire de recueil d’histoires courtes de BD. En fait depuis que je gigote de partout avec mes manuscrits en prose j’avais jusqu’à oublié l’existence de ce projet. Finalement ça se fait, près de trois cent pages, avec plein de potes qui méritent dedans, une poignée d’autres que j’aime moins participent aussi. J’aurais sûrement pu si j’étais pas bêtement passé à autre chose. Minute mélancolie rythmée par le bruit des glaçons au fond du bar. Le fu.

En réalité, mon passé en tant que scénariste de bande dessinée m’en avait déjà collé une dans les gencives ces vacances, alors que j’errai dans une grande librairie BD de Lyon que je ne citerai pas parce qu’elle n’avait pas le manga que je cherchais. Sur les étals, je reconnaissais des nom. Une demi douzaine de dessinateurs que j’avais rencontré sur le net, avec qui j’avais bu des cafés, échangé des avis. Tous encore anonymes derrière leur table à dessin deux ans plus tôt. En voilà un qui a enfin signé un projet qui lui ressemble chez un joli petit éditeur. Une a choisi l’association avec un vieux scénariste libidineux sur un album grand public sans intérêt, mais qui a le mérite de la faire exister. Et ainsi de suite. J’ai feuilleté les pages qui sentaient encore bon l’encre d’imprimerie, des bandes dessinées par encore ouverte. Je n’étais pas jaloux.

On n’a pas le droit d’être jaloux quand on a arrêté de se battre. Ce serait absurde, ce serait sombre. Je ne m’autorise à être jaloux que sporadiquement, quand j’ai affronté quelqu’un sur son terrain, quand je méritais, quand il gagne. Là je n’ai pas écrit une ligne, je n’ai pas continué à pondre du script, à boire des cafés, à échanger avec ces amis. Et en vrai je pense sincèrement que j’aurais sûrement pas autant progressé dans ma carrière de scénariste par rapport à mes amis dessinateurs. Ou pas. Je ne saurai jamais. Malgré le fait que mon cœur pique dans les librairies BD, au fond des bars parisiens à apprendre les avancées de ceux qui méritent, et des autres. Je ne suis plus dans ce game, je regarde le match depuis le banc de touche. Parce que je joue sur un autre terrain, je mords des mollets d’éditeurs, je m’entraine la nuit, je brise des murs de briques à la force de ma volonté.

Et quand j’aurai gagné, au fil des petites victoires, le pincement au cœur du scénariste BD sera toujours là, mais entouré du doux manteau doré de la certitude d’avoir fait le bon choix. On y arrivera. J’y arriverai.

En attendant, je lis les BD des copains. Parce qu’ils méritent.