Le lieutenant LeReilly démarra une holocigarette. Instantanément les nanobots qui grouillent entre ses synapses relâchèrent leurs hormones apaisantes de synthèse. Le trentenaire porta les doigts à sa bouche, agitant dans l’air les particules laser bleutées qui simulaient la présence d’une antique cigarette. La porte du hanger du central onze s’ouvrit à son approche. Benjamin avança en silence à le long d’étagères poussiéreuses sur lesquelles étaient entassées reliques du passé, pièces à conviction, matériel spécial ayant servi dans des opérations spéciales. Arrivé devant un casier de deux mètres de haut, LeReilly tenta d’ouvrir la vieille poignée manuelle. Le verrou grinça. A l’intérieur la carcasse de la machine demeurait verticale. Faisant disparaitre l’holocigarette, l’homme s’approcha, caressa le froid métal de la paume de sa main, révélant l’insigne du mech qui avait été son partenaire dans le temps. Le N95 gravé en lettres rouges était écaillé, mais toujours visible sur le torse du robot.
- Je suis désolé, mais j’ai besoin de toi.
N95 ouvrit grand ses capteurs oculaires, sa faible résolution peinant à s’ajuster à la faible lumière ambiante. La reconnaissance faciale aurait pu reconnaitre Benjamin LeReilly dans le noir complet. Son partenaire. Le mech voulu parler, mais ses enceintes empoussiérées ne furent pas capable de cracher plus qu’un faible grésillement.
- N’essaie pas de parler, tu n’es pas à jour. Laisse-moi le temps de te remettre sur pied.
Le robot remarqua seulement qu’il était branché à plusieurs machines, une grosse batterie portable, ainsi qu’un holodeck qui affichait une barre de progression. En se relaxant il sentit la mise à jour parcourir son système électronique, les bugs balayés par un nouveau code, chaque élément éteint, diagnostiqué, puis rallumé. C’était comme se faire masser l’intérieur du crâne. C’est en tout cas ce qu’il avait décrit à Benjamin lors de la dernière mise à jour du firmware, quelques mois avant la mise au placard…
- Où est N97 ?
Maintenant que N95 avait repris le contrôle de ses enceintes, Benjamin restait silencieux. Il secoua la tête.
- Ton remplaçant est entre l’infirmerie et la morgue.
- Que s’est-il passé.
- A notre dernière mission, je l’ai perdu de vue, quelques dizaines de minutes, tout au plus. Lorsque je l’ai retrouvé, il semblait aller bien, mais quelque chose a grillé à l’intérieur. Il me reconnait, mais n’arrive plus à parler, je lui donne des ordres mais un sur cinq aboutit. Il a pété un circuit. Un putain de légume.
N95, toujours branché à son goutte à goutte d’électricité pure, baissa les yeux.
- Il devait être… meilleur. Meilleur que moi.
- C’est ce qu’on m’avait dit oui. Après toutes nos aventures, tu méritais de prendre ta retraite 95, c’est ce que je pensais en tout cas. Je ne voulais pas perdre mon meilleur partenaire.
C’est pour ça que j’ai accepté 97, pour ne pas prendre le risque de te voir sauter en service.
- Je sais, mais. Mais il devait être mieux. Il est série N, un 97.
Le Reilly repensa à la carcasse déboussolée qui gisait sur une table quelques étages plus haut. Après des mois de bugs légers, d’accrocs, de perte de conscience, de batterie drainée en quelques minutes, N97 avait fini par sauter. Sans explication.
- Il devait être mieux. Tu es meilleur. Et j’ai besoin de toi.
N95 avait enfilé un pantalon, maintenant à la taille par une ceinture magnétique. LeReilly lui rendit la veste longue qu’il avait toujours gardé dans un tiroir de son bureau. Le mech se sentait revivre. Il sentait bien que sa capacité de charge était amoindrie, que ses capteurs étaient vieux et obsolètes. Son processeur était encore en train de compiler la nouvelle liste de contacts, les dernières preuves photographiques, les musiques de l’année écoulée, les outils récents de communication. Mais il aimait ça, revenir sur le terrain, revenir sur le terrain, avec son partenaire, son meilleur ami.
Le mech avait compris la décision du lieutenant de le mettre au placard. Loin de prendre mal, il avait acceuilli sa retraite comme un signe de confiance, comme une récompense. Bien que 95 s’était toujours imaginé mourir sur le terrain, à poursuivre une petite amie en fuite, à se battre avec un ennemi, à prendre une photo volée. Au fond de ses circuits imprimés, il le savait, il avait été fait pour aider son ami jusqu’au bout.
Alors que le duo arpentait de nouveau les rues de Paris, N95 huma l’air frais du petit matin. En service à nouveau. En vie à nouveau.


