898 – Ninth Circle

[Prénom de la secrétaire de rédaction de Flammarion], nous ne pouvons plus nous mailer ainsi,

J’ai bien conscience que cette attente interminable n’est qu’un prétexte pour faire durer notre relation épistolaire.
Mais je n’en puis plus, il me faut plus.
J’ai besoin d’une réponse.
Voyons-nous enfin !

Avec mes plus beaux sentiments.
M.

Donc, si vous voulez une réponse à votre manuscrit au bout de six mois d’attente, faut envoyer ça à la secrétaire de rédaction. Seriously. Ca marche. Testé et validé. Bon faut dire que depuis avril, à raison d’une relance par mois environ, elle et moi on commençait à devenir un peu proches. Même si je pense qu’à la réception du dernier mail mercredi elle a cru à la folie douce, et a du hurler sur l’éditeur au téléphone pour qu’il me réponde, des fois que le mois prochain je passe avec une hache à incendie dans les bureaux. Banco donc, puisque dans le quart d’heure qui a suivi j’avais un email du directeur littéraire dans ma boite.

Avant de l’ouvrir, bien qu’imaginant aisément le contenu, je me suis souvenu des débuts. Je me suis souvenu, courant avril, du coup de téléphone au bout de trois semaines après l’envoi de la demoiselle. Ne t’inquiète pas Matthias, qu’elle m’a dit, j’aime beaucoup le manuscrit, le comité de lecture a donné un avis très favorable. Le livre est entre les mains de Guillaume Robert (Le directeur littéraire fiction française), dès qu’il l’a finit il ou je t’appelle. Imaginez les tremblements du jeune qui n’en veut, qui stage au minimum légal niveau thunes et qui attend ça depuis des années. Good times. Puis l’attente interminable, le suivi en photo des vacances du dit Robert sur Facebook (oui, tes photos de plage pendant deux mois, je les ai toutes subies), les relances. Tout ça sans frapper qui que ce soit ni insulter qui que ce soit (en public en tout cas). Jusqu’à mercredi dernier donc. Six mois après. THE réponse négative.

Pas de bol, le mail commence par une grosse faute sur mon prénom, un seul T à Matthias. Chaud. Puis des excuses pour le retard. Plein. Et ça c’est cool même si ça rachète pas six mois de torture mentale (mes proches peuvent témoigner). Puis vient la raison : y’a pas eu de coup de cœur. Il a pas kiffé, ça lui disait rien, c’est comme le plat à la cantine qui est sûrement bien fait mais que t’as pas envie de manger. J’imagine qu’il a du galérer pour se souvenir de la trentaine de pages qu’il a lues au printemps pour se faire son avis, alors pour « m’encourager et me conseiller », il m’a copié collé la fiche de lecture du comité. Le plus drôle, c’est qu’elle dit exactement ce que je savais déjà. Mon bouquin a du sens et du style, malgré quelques lourdeurs, des personnages secondaires qui s’effacent un peu trop et des passages qui manquent de cohésion/structure. Mais au final, avec un peu d’éditing guidé, c’est good, c’est bankable, ça se signe. Bon, sauf si t’as pas le cœur qui bat.

Ce qui au final nous ramène à ça. T’as beau passer tous les barrages que tu veux, de la stagiaire qui fait la pré-selection dans une cave jusqu’au comité de lecture et sa sentence à la troisième personne (assez ouf à lire en fait une critique froide et détachée comme ça, à la limite de l’autopsie), ça ne dépend que du bon vouloir et de l’affinité artistique que d’un seul type tout en haut. Une pensée pour Erik Larsen et cette note prophétique qui date de plus d’un an (à relire). Tout ça pour dire que cette rentrée littéraire, Flammarion n’aura publié aucun premier roman, et que si l’année prochaine ils retrouvent l’audace, l’ambition et le goût du risque, ce ne sera pas avec moi. A raison ou à tort, chacun pense ce qu’il veut. J’ai fait suivre le mail et la fiche à des amis proches, j’ai rangé mes affaires et je suis parti voir ailleurs si j’y suis. Sans haine ni violence.

Après tout, je suis assez certain de pouvoir trouver au moins un Top 3 des bonnes nouvelles suite au refus à rallonge de Flammarion. Huuuuum…

457 – The Waiting Game

Mercredi dernier, je déambulais dans la RNAC, au rayon librairie, à caresser du regard les nouveautés. Je grimace devant des titres qui ne me disent rien, des portraits d’auteurs de l’âge de mes grands parents, des quatrièmes de couvertures qui refusent de me dire de quoi parle le bouquin et sans oublier les trois ou quatre nouveaux romans écrit par et sur des gamines de 16 ans au minois bankable qui ont trop des problèmes dans leur vie. Si on était dans un film de Woody Allen sur un énième écrivain frustré, sûrement que j’aurais attrapé une pile de l’étalage par le dessous avant de la jeter violement contre les autres, créant une pluie de dominos littéraires. Une crise de nerfs qui me vaudrait un bon tacle par un maouss agent de sécurité. Pendant ce temps là, dans le monde réel, si j’ai l’air dépité, c’est que je ne peux pas envoyer mon nouveau bouquin.

Rédigé au prix de dizaines de nuits blanches d’affilée (enfin, avec dodo le jour), mon nouveau bébé pèse près d’un tiers plus lourd que l’ancien. Une potesse m’avait prévenu au détour de son mojito, que passé la mi-juin, l’envoi aux éditeurs devenait du suicide. Coincés entre leurs vacances et la préparation de leur rentrée littéraire, ils n’ont plus une minute pour bouloter du manuscrit de jeune qui n’en veut. Envoyer son texte entre juillet et septembre, c’est s’assurer d’une lecture encore plus bâclée que d’ordinaire, quand vos feuilles ne se retrouvent pas enterrées au fond d’une pile qui ne dégorgera jamais. Ce mercredi là, la dite potesse m’annonçait qu’elle m’avait prévenu, son ami éditeur chez Flammarion annonçant qu’il était booké pour l’été, comme tous ses confrères. Fuck it, j’ai fait aussi vite que j’ai pu, et ce ne sera pas suffisant.

Ce qui avait commencé comme une expérience cathartique afin de ne pas devenir fou il y a deux mois a muté en quelque chose que je pense être plus que lisible. Boosté par des coupaings, j’ai bouclé le truc en un temps record. Pas de quoi en tirer un Goncourt, mais de quoi remplir une case vide dans l’offre actuelle, parler aux types de mon âge. En putassant un peu et épaulé par une attachée de presse hargneuse il y aurait même de quoi faire un petit coup, gaver mon éventuel éditeur de pognon. Ce qui me fait d’autant enrager, c’est que ce texte ne sera jamais aussi à propos que là, tout de suite, dans le contexte actuel. Mais si l’on ne choisit pas les règles, on peut choisir son jeu. Je suis toujours en train de jouer au bon soldat à l’assaut des éditeurs, pas prêt a m’abandonner dans l’auto-branlette-édition. Alors j’accepte les règles, et je fais la seule chose à faire, m’asseoir sur mon bouquin.

Je ne suis pas à l’abri de tomber sur une opportunité de faire valoir mon taf’ dans l’été. Mais le reste du temps je serre les dents et attends le retour de mon heure, hésitant à envoyer un exemplaire aux maisons pour le principe, quitte à le renvoyer en octobre. Juste pour me prouver que mon rush, mes nuits sacrifiées, ne l’auront pas été en vain. On verra. Je vous tiendrai au courant.
Wow, pas si aigri que prévu cet article, suis fier de moua.