C’est un truc dont j’ai jamais vraiment su si je devais me vanter ou pas. Mais lorsque je me suis présenté à l’oral de l’école, j’ai établi une sorte de record sur l’année. De mémoire d’admis, personne dans ma promo n’était resté plus de vingt minutes dans la salle avec les examinateurs. Généralement les entretiens étaient pliés en cinq/dix minutes. Lorsque ce fut mon tour, j’ai agi comme une raclure de doberman qui ronge un os, j’ai rien lâché. Dès que le silence s’installait plus de deux secondes, j’enchaînais, quand il n’y avait plus de questions, j’enchaînais, quand je sentais qu’ils tentaient de conclure, j’enchaînais encore. Il a fallu, et je ne plaisante pas, me faire des grands signes pour me mettre dehors. Au final j’ai fini par me demander s’ils ne m’ont pas pris de peur que je revienne l’année d’après (dans cette logique ils devraient me filer un diplôme pour que je parte).

La logique était on ne peut plus simple. Tant que je n’étais pas sorti de la salle, je n’étais ni admis, ni recalé. J’étais le putain de chat mort-vivant, à battre des pattes dans le vide pour maintenir ce flottement. Pour mon bouquin, c’est un peu pareil. Le tas de feuille est corrigé depuis une bonne semaine maintenant, grâce à l’agilité du stylo rouge d’une ligne de plus dans les remerciements. Et moi je fais quoi ? Je m’assois dessus. Le manuscrit est on ne peut plus bouclé, mais je ne l’envoie pas. Il est le gendre idéal bien sapé sur le perron des parents de sa future copine, celui qui ne frappe pas à la porte de peur de se prendre un râteau. Mon bouquin n’est pas publié, il n’est pas refusé. Il est rien et tout à la fois. Et ça fait plus d’une semaine que ça dure. Quand est-ce que je bougerai mon cul ? Aucune idée.

Je ne vous l’avais pas dit à l’époque. Mais en octobre dernière (ou avoisinant), si j’ai pris mon courage par les couilles pour aller faire le tour des éditeurs avec un tas de papier sur le dos, c’est que je sortais de la rupture la plus brutale, sale et tétanique (comme dans « damn j’ai chopé le tétanos dans mes plaies purulentes ! ») de ma vie. Je suis allé démarcher MPLS avec la rage au ventre, le besoin viscéral de faire avancer les choses, persuadé qu’une fois devenu une star ultra bankable je pourrais me trouver une groupie bonnasse pour rire sur la tombe de mon ex. Minimum. C’était à l’époque où j’avais un chouille confiance dans le système, à braver le regard torve des secrétaires pour leur confier mes écrits. Maintenant j’ai plus tellement de courage, de confiance en moi, en le système, alors je chauffe de mon royal postérieur mon tas de feuilles fraîchement imprimées.

Techniquement, le chat de Schrödinger, si on n’ouvre jamais la boîte, il va finir par crever de faim. Mon bouquin, ça risque d’être un peu pareil. Déjà que je ne me souviens plus de la moitié des phrases qui le composent, si j’attends encore quelques mois il va falloir que je réécrive tout. C’est la dure loi du skill qui progresse tout le temps, face au papier figé. Je vais tenter de rager sur mes potes pistonnés jusqu’à la gueule, sur mes exs, sur la vie en général, sur un truc, et retrouver le feu sacré. Ca va venir. Mais putain ce que je suis bien assis en attendant.
Du coup, demain, rien à voir, on parlera sèche cheveux.



