1109 – Greendale In Progress

Je gribouille les bonhommes de mon manuel sur mes cahiers. Irrécupérable.

La semaine dernière, j’avais commencé à écrire un article sur le fait qu’au bout d’un mois de cours de japonais, on ne se parlait pas entre élèves. Qu’on venait, on répétait plein de phrases et on repartait sans rien se dire.

Puis samedi dernier, à la machine à café, on a échangé quelques mots. Rien de spécial, c’était un poil forcé et artificiel. Mais c’était un début. Tout comme un des élèves m’a salué en terminant sa clope avant le cours. Finalement, il se passe un petit quelque chose.

J’avais écrit trop vite. Et du même coup je me demain si on va échanger aujourd’hui, peut-être un peu plus. Entre sept personnes qui n’ont absolument rien en commun à part ces deux heures hebdomadaires. Tout en sachant qu’au terme des 16 cours, on ne se reverra plus.

Entre ceux qui abandonneront, ceux qui changeront de jour, d’horaire, de rythme. Ce sera la fin de notre petit groupe. D’ici là peut-être qu’on achèvera de faire connaissance. On verra bien ce qui se passera ou non ce matin.

1086 – Gurinuderu

Non mais, qui prend des cours de Japonais le samedi matin à dix heures et demi ? Et paye pour ça en plus. J’avoue que je me dosais doucement la question en allant à mon premier cours au début du mois. Au final nous étions cinq, puis sept le cours d’après. Oui trois types ne sont inscrits soit le jour même, soit la deuxième semaine. D’un coup je me suis senti un peu con d’avoir flippé de ne pas avoir de place en m’inscrivant littéralement trois mois à l’avance. Niveau casting donc, il s’avère que nous sommes une bande de gens complètement différents, avec des motivations qui n’ont à priori rien à voir. En fait, plus j’y repense et plus j’ai l’impression de me retrouver dans Community, rapport aux gens de tout âge qui viennent prendre des cours dans une école un peu étrange et étudient ensemble.

On a J., l’otaku de service. Parce qu’il faut toujours un otaku dans un cours de Japonais. Le twist c’est que J. est une fille. Pas maquillée, emmitouflée dans un gros pull à capuche, on sent le potentiel de jolie fille. Mais à priori ça, elle s’en tape. Par contre elle kiffe le Japon, c’est marqué sur ses vêtements, sa ceinture et son sac à dos. D’ailleurs elle ne perd pas une occasion de répondre fièrement avant les autres ou de dire bonjour/merci/au revoir en japonais à la prof quand nous on n’ose pas encore.

T. est quadra, mais T. est aussi timide. Il déglutit avant de répondre, se perd parfois au milieu de l’exercice en cours. On sait qu’il est ingénieur parce qu’il s’est illuminé quand on a apprit à le dire en japonais. Je m’assois à côté de lui, parce qu’au premier cours il était le seul autre représentant du sexe masculin. Et que je suis timide aussi. Par contre, je serais incapable de dire pourquoi il est là, enfin, quelles sont ses motivations. Il ne parle pas beaucoup.

Mais toujours plus que S., hispanique en cours de japonais. Je ne lui donne pas loin de la trentaine, mais c’est la seule chose que je puisse dire tellement elle ne laisse rien filtrer de qui elle est.

Par contre j’ai des tonnes de théories sur S. Je lui donnais mon âge mais elle n’a que 17 ans. Elle l’a confié à la prof à la fin du premier cours. Elle est lycéenne et étudie à Louis Legrand, ce qui explique qu’elle nous fume tous la tronche en termes de mémorisation. Capable de répéter immédiatement la nouvelle forme apprise, c’est la première de la classe. De loin. Mais je sais qu’elle a au moins un complexe. Bien qu’elle soit blonde aux yeux bleus, élancée, elle vit mal sa grande taille. Géante, elle ne porte que de petits escarpins en toile, à la semelle la plus inexistante possible.

En observant les vêtements de E., nouvelle recrue, je le voyais bien prof. La veste en tweet marron, d’ordinaire ça ne trompe pas. Mais il a avoué être ici pour le travail, parce qu’il voyage beaucoup au Japon pour affaires et en à marre de ne pas pouvoir s’immerger plus dans la culture nippone. Il a l’air cool. Enfin, il ressemble surtout à une version plus détendue et sympa d’un prof de mon Ecole.

Enfin, P. me file les jetons. Le doyen du groupe, il accuse une sévère calvitie, des longs doigts veineux. Il est lyonnais et porte le même nom de famille que le type qui m’a fait haïr le Japon au lycée. J’essaie de ne pas prendre ça pour un signe ou un début de conspiration. En tout cas, il est celui qui interrompt le cours et pose beaucoup de questions, dont la moitié auraient pu trouver réponse dans son esprit s’il avait tenté de les résoudre de lui-même.

Puis il y a moi.

Mal rasé, les cheveux trop longs en bataille, avec des t-shirts bariolés, qui arrive en retard de 5min dès la deuxième semaine, avec un vieux sac eastpack dont la poche avant ne ferme pas, et qui bredouille parfois. Il est chelou. Qu’est-ce qu’il fait là ?

Je leur laisse le soin d’extrapoler.