J’ai mis six semaines à lire l’imposant Claustria de Régis Jauffret. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir eu envie de le lire, puisque je m’étais précipité en librairie le jour de la sortie du roman, prêt à claquer 22€ que je n’avais pas. Non, le problème était lié au format. Pesant 540 pages, le livre papier n’était simplement pas pratique. Il ne rentrait ni dans ma poche ni dans ma sacoche. Je le laissais chez moi si mon trajet à venir durait moins de 10 stations de métro, ou si je ne savais pas où le poser là où j’allais. Pendant un mois et demi j’ai pesté contre la politique éditoriale en France, le zoning des livres numériques qui fait que je doive choisir entre configurer mon Kindle pour le catalogue US ou FR. Il y a deux semaines, je regrettais d’avoir acheté un livre en numérique tellement l’édition papier me plaisait. Cette fois, je regrette de ne pas avoir pu acheter un livre en numérique tellement l’édition papier était pénible à manipuler et transporter.
Même joueur perd encore.

Claustria est un roman/récit inspiré de l’affaire Joseph Fritzl, cet Autrichien qui a séquestré sa fille pendant 24 ans dans un abri sous sa maison. Il lui aura fait 7 enfants, dont 3 n’auront pas quitté la cave avant l’arrivée de la police. Le tortionnaire aura été démasqué en amenant sa fille incestueuse aux urgences dans un état aussi grave qu’improbable. Régis Jauffret dira en interview que cette affaire, révélée en 2008, avait été un choc pour lui. Il s’était senti investi, littérairement. Il aurait eu besoin de se renseigner plus, d’écrire sur l’horreur, de rationnaliser en fournissant une version des faits nourrie de recherches et d’imaginaire. Alors Jauffret a fait son sac et est parti en Autriche avec une amie traductrice. Il aura assisté à des bribes du procès, aura eu accès à certaines pièces et personnes liées à l’affaire. Ce n’est qu’une fois rentré qu’il entamera le processus d’écriture de son livre.
Le roman commence par une scène d’imaginaire, puisqu’on suit le quotidien du petit dernier né dans la cave, mais dans le futur, lorsqu’il a la cinquantaine. On explore les séquelles qu’a eu l’affaire sur le reste de sa vie. Puis le récit remonte le temps jusqu’à la découverte de l’horreur par la police et les débuts du procès. Jauffret se met aussi lui-même en scène dans certaines scènes, complétant l’enquête officielle par sa propre expérience de détective privé amateur. Enfin, dans sa seconde moitié, le roman s’applique à raconter la vie de la fille de Fritzl, de la naissance jusqu’à l’enfermement, puis la libération. Et c’est paradoxalement, j’ai trouvé, la partie la plus fastidieuse du livre. Puisque tous les efforts de structure éclatée et de mise en scène de l’auteur vont jusqu’à disparaitre pendant deux cent pages. On se retrouve face à une narration plus classique et donc moins intéressante.
Le style, lui, est sublime de bout en bout. J’ai n’ai eu de cesse d’arrêter ma lecture pour me dire à quel point telle tournure ou telle figure était bien pensée, sans quasiment jamais s’aventurer vers de l’onanisme littéraire où l’auteur complexifie par plaisir malsain. Comme je le disais à Jauffret quand je l’ai vu en dédicace, ça se lit avec plaisir, ça coule, c’est agréable. Ce jour-là, où j’ai pu lui parler quelques minutes, je lui ai demandé dans quelle mesure son récit à lui au sein du texte était véridique. Il m’aura avoué qu’il avait dû changer une foule de détails sur l’identité des personnes, la chronologie, mais que tous les faits que son enquête avait pu déterrer étaient bien véridiques. Il insista encore sur sa conviction que la cave n’était pas insonore, que le reste de la famille entendait mais n’agissait pas. Ses conclusions d’homme transparaissent d’ailleurs dans le livre, vis-à-vis de l’insonorisation par exemple, mais aussi du rapport à la télévision, ou de la nécessité du bonheur pour survivre 24 ans.
Claustria est un grand roman, mais aussi un grand livre dans sa démarche impliquant l’auteur. S’il s’était contenté du récit de fait divers, où de celui de l’écrivain face au fait divers, il n’aurait pas eu cette portée. J’espère le revoir en octobre sur les listes des prix littéraires 2012.
En attendant, je le range à côté de Room (disponible en français) dans ma bibliothèque mentale. Deux bouquins qui se complémentent en offrant deux réactions littéraires à la même barbarie.

