1102 – Goldenshop

Je viens de me rappeler, là, tout de suite.

Quand j’étais au collège, avec mes potes de l’époque, on passait tout notre temps libre dans un magasin de jeux vidéo du quartier. Le lieu était spécial : poutres apparentes, mezzanine pour faire des parties de jeu de rôle, le bureau du gérant au milieu, avec l’espace jeux tout autour en cercle. Le proprio de la boutique était du type barbe, en surpoids, toujours ouvert à la discussion. Avec les potes on squattait tellement la TV du fond avec Goldeneye sur N64 qu’il a commencé à nous faire payer dix francs l’heure de jeu. Ou quelque chose comme ça. Ce qui est illégal, au fait. Mais j’avais pas de TV et pas de console. De mon point de vue, c’était donné.

On passait tellement de temps là-bas que ma mère a décidé de venir parler au gérant, pour voir si c’était pas une sorte de pervers psychopathe qui attirait les gosses dans son antre à coup de jeux PSOne. Finalement non. Alors j’ai eu le droit de rester. Je faisais partie du décor. Je prenais même part à la guerre entre « ma » boutique et celle de la rue principale du quartier. Tenue par une paire de poivrots qui, en plus de ne rien connaître en jeux vidéo, étaient des sales cons. Elle fonctionnait mieux. Parce qu’elle était mieux placée. D’où plus de passages, plus de parents qui n’y connaissaient rien, plus de tout. Un trou noir de médiocrité, qui aspirait tout.

A peu près au même moment où je suis rentré au lycée, ma boutique a fermé. Je pensais plus aux filles, moins aux jeux. Je ne faisais plus que passer devant par hasard. Je jeter un œil à travers la vitrine vers le gérant. Il avait l’air fatigué. Les linéaires étaient moins remplis. Sans mes potes et moi à l’intérieur, les lieux étaient mornes, presque toujours vides. J’ai réalisé à ce moment-là qu’on était sûrement aussi important pour le vendeur que lui pour nous.

Depuis la fac, quand je passe dans cette rue de la Croix-Rousse, j’oublie le temps que j’y ai passé, les souvenirs que j’en ai. Je ne fréquente plus les boutiques physiques de jeux vidéo. Entre les prix exorbitants comparé au net et les vendeurs déprimés, je reste chez moi. Le petit commerce me plaisait quand j’étais petit, sans carte de métro, sans carte bleue.

Sauf qu’il arrive que je me souvienne des dizaines d’heures passées dans un endroit de passionnés avec des potes dont j’ignore ce qu’ils sont devenus. Alors je me dépêche d’écrire un petit quelque chose. Avant que je ne l’oublie à nouveau. Peut-être pour de bon.

723 – Twilight Zone

Mercredi soir, vingt trois heures cinquante cinq, place de la République avec Eric. On rentrait chez nos chez nous respectifs après un plan blogueurs à trois dans un restau qui va bien. J’ai besoin de faire un crochet par la pharmacie ouverte vingt quatre sur vingt quatre. Le mec derrière le comptoir est plutôt jeune, début de calvitie mais brun aux yeux bleus. Avec une belle veste et dix kilos de moins ça le ferait grave. Je ne sais plus pourquoi mais on parle de Paris, et le type finit par lâcher :

- Vous savez, moi je suis Lyonnais donc bon.
- La famille !!!

Je brandis les bras en l’air, donne un coup dans la lampe qui pendait du plafond. Je tente de la stabiliser mais je me brûle et couine de douleur au milieu de la pharmacie. Eric commence à prendre son expression faciale favorite quand il traine avec moi, celle où y’a marqué What The Fuck sur son front.

- Nan mais je suis Lyonnais aussi. Vous êtes d’où vous ?
- Je viens des pentes de la croix-rousse.
- LA FAMIIILLE !!! Je suis de Caluire ! J’étais à St Ex au lycée !
- Vous avez quel âge ?

Notez que pendant ce temps là, ma commande de médocs n’avance pas des masses. Mais trop content de trouver un compatriote, je lui balançais ma date de naissance.

- J’ai vingt trois ans. Enfin vingt-quatre dans trois mois.
- Hum… est-ce que tu connais la famille P. ?
- Genre avec une fille qui s’appellerait Ségolène ?
- Ouais carrément !
- J’ai un pote qui se l’est faite.
- Ah ouais ? Elle est facile ?
- Pas trop si je me souviens bien. Je crois que c’est une connasse un peu.
- Perso je me suis tapé sa grande sœur.
- Cool. Beau gosse.

Tout le long je voyais Eric se décomposer, comme s’il venait de foutre les pieds dans la quatrième dimension, sorte de remake lyonnais de Bienvenue chez les Chtis. Il a protesté qu’il ne comprenait rien à ce qu’on racontait et à gueulé a tue tête sur le reste du chemin :

- Nan mais la famille P. ! Et la Ségo quoi !

Bon, c’est vrai que la Croix-Rousse, sur Lyon, c’est un peu quartier bobo consanguin. Le coin où on petit déjeune en terrasse avec l’infinie certitude d’être les mecs les plus cools de toute la France. Parce que c’est la vérité. Après, effectivement, tout le monde connaît tout le monde et tout le monde finit par coucher avec tout le monde. Un jour j’écrirai mon article gore avec un organigramme sur qui a baisé qui. Mais pas tout de suite, j’ai encore des potes là bas. Enfin sauf Ségolène P., que j’ai jamais vraiment pu blairer.

Tout ceci tendant à prouver que mine de rien, les Lyonnais sur Paris, ça raconte un peu des trucs surréalistes qui font peur aux gens. Mais c’est pour ça qu’on s’aime.

514 – Joe’s Appartment

Pour compenser cet été de misère où j’ai oublié de faire le tour de la planète et de batifoler dans les vagues avec des filles nues, j’ai accepté à peu près tous les plans possibles et imaginables. C’est comme ça que je me suis retrouvé à chausser mes rollers au milieu de la nuit pour débarquer chez des inconnus et boire leur coca, entre autres aventures (de quoi blogguer un moment). Dans l’opération j’ai squatté dans pas mal d’apparts aux quatre coins de Lyon, des pentes bobos de la Croix-Rousse aux maisons en banlieue, en passant par les studios sur la presque-île. A paris il n’y a que la ville, les mêmes immeubles de partout, vaguement séparés de quartier en quartier par des subtiles variations de niveau de vie ou de population. On ne dit pas intra-muros pour rien, puisque Paris est une prison architecturale géante, où le peu d’espaces un peu différents sont circonscrits à un bloc d’immeuble égaré ça et là.

J’ai un super souvenir d’appart’ Lyonnais. C’était chez une petite copine de l’époque, enfin, vaguement, longue histoire courte. La porte de chez elle était presque penchée, le long des pentes, de la Croix-Rousse. Ce qui m’a scotché, c’est que son appartement communiquait avec l’immeuble d’à côté. A un endroit où les deux grosses maisons à étages devaient être séparées, quelqu’un avait abattu un mur avant de condamner l’autre porte d’entrée. En passant la tête par une des fenêtres, il était clair qu’elle habitait à cheval sur deux immeubles, créant un espace complètement inédit. Un peu avant que je ne fasse voler son soutien-gorge à travers sa chambre, j’ai eu le temps de décréter cet appartement officiellement le plus cool de tous les temps. C’était il y a presque dix ans, et je n’ai jamais trouvé mieux, en terme d’appart’ je veux dire.

Y’a quelque mois, mon ami marabout prophétisait entre deux bouchées de pizza surgelée premier prix que j’irai vivre à New-York avant de finir ma vie entre Saint-Germain et une maison à la campagne. Ca me semblait pas impossible sur le coup. Quand même, ça me ferait super chier de ne pas avoir vécu quelques temps à Lyon. Bon, y’a les prix de l’immobilier qui font que mes potes ont des apparts de fou furieux trop bien placés pour moins que mon cloaque parisien. Il s’agit surtout de mon amour pour la ville, pour ces quartiers où je ne me sens pas étouffé et qui sont si différents les uns des autres. Mais pour l’instant je n’ai absolument rien à faire à Lyon, pas d’études, pas de grosses boîtes ni d’éditeurs à poursuivre. Rien dans l’avenir, qu’il soit proche ou a moyen terme. Impossible cependant d’oublier l’appartement des parents de Coline, devant lequel je ne peux m’empêcher de passer de temps en temps.

514---Stalk-Lettré

Dans une semaine je retrouve mon vingt-deux, sa salle de bain aux robinets qui se dévissent, l’odeur de kebab quand on ouvre la fenêtre et les voisins cleptomanes. Back 2 Skool !
Demain, bouquin pour fillette !