
Je lui ai demandé si je pouvais dormir chez elle.
Je n’avais pas envie de me coucher seul ce soir encore. Et puis elle a un grand lit, à sa taille en fait. C’est peut-être la fille la plus grande avec qui j’ai (brièvement) été. La plus massive aussi. Pas loin de vingt ans de sport ont fait qu’elle peut manger autant de glaces qu’elle veut : elle sera toujours autant dessinée sous sa fine couche de gourmandise. Cette fille est solide, pourrait me broyer en deux entre ses jambes. Mes mains s’agrippaient à ses cuisses. Je serrais de toutes mes forces et ses muscles me répondaient en se contractant avec la même intensité. Action, réaction. Elle n’est pas juste là, elle est une présence.
Un jour on a disposé d’un cadavre sans me demander mon avis. Les cendres ont fini au fond d’une rivière. C’était une idée de merde. J’aurais voulu un cercueil, enterré quelque part. N’importe où. Je me serais même contenté de quatre planches vides. L’important c’est d’occuper l’espace. J’aime l’idée qu’un rectangle du volume d’une personne lui soit réservé quelque part. Tous les coffres à squelettes squattent un volume symbolique, qui n’est pas comblée par de terre ou des cailloux. C’est ça, nier la mort : j’occupe encore un espace donné, de la même taille que celui que j’occupais encore debout. Je suis toujours là.
Je n’ai jamais non plus compris le concept du chat, ou du petit chien, ou de l’animal de compagnie de taille réduite. A force de coloniser la planète et de nous enfermer dans des villes, on a nié toute cohabitation avec le moindre être de la même masse que nous. Les poissons sont des bactéries qui ont réussi, les pigeons de gros insectes, les chats sont des rats déguisés et bien nourris, ils sont tous de petits animaux. J’aime les gros chiens, ceux dont les muscles ondulent quand ils marchent, ceux qui effraient les passants. Parce que leur masse imposante nous rappelle que nous ne sommes pas seuls, que cette planète et cette vie n’est pas qu’à nous.
Le weekend dernier j’ai croisé une amie. On a discuté. Régulièrement elle venait écraser de ses doigts une épaule ou un bras de son interlocuteur. Tu es toujours là ? Oui. Je l’avais déjà vue faire l’année dernière, comme un réflexe. Ça change des handicapés du contact, pour qui l’effleurement accidentel constitue le summum de l’érotisme interdit. Alors que j’ai besoin de faire pression sur l’autre, comme pour me rassurer, pour vérifier, et pour ressentir une résistance inversement proportionnelle. J’ai envie de me saisir de hanches à pleines mains, j’ai envie d’écraser mon poing contre un visage, j’ai envie de mettre mes bras autour d’un corps sous une couette.
Elle m’a dit qu’elle bossait chez sa mère, qu’elle n’était que de passage. On se verra une prochaine fois. Peut-être que tu pourras me redemander à ce moment-là.
Okay.
J’ai éteint mon ordinateur et je suis allé me coucher dans mon lit, seul.


