1163 – Casting Call

A un moment sur mon dernier bouquin que j’écris (plus, parce stage et presque mémoire), je me suis retrouvé coincé quand il a fallu faire intervenir un nouveau personnage. Je savais à quoi il servait, d’un point de vue narratif. Mais ni à quoi il ressemblait ni comment il parlait. D’où léger malaise dans l’écriture. Surtout au niveau des dialogues, qui est un des aspects les plus difficiles à réussir dans un roman. D’une parce que dans la vraie vie on ne passe pas notre temps à ponctuer nos phrases par le prénom de notre interlocuteur. De deux parce qu’on ne parle pas de la même façon d’une personne à l’autre. Sauf qu’on écrit seul. Une astuce courante est de trouver un tic de langage par perso (qui dira tout le temps « mec » par exemple) ou un gadget grammatical récurent.

A la place j’ai plutôt décidé que le personnage masculin serait joué Sam Worthington.

Ce qui me ramène à l’excellent Writing Movies For Fun And Profit. Le bouquin élabore sur ce cliché maintes fois entendu de « j’ai écrit ce rôle avec machin en tête ». Nos amis scénaristes nous expliquent que le but n’est pas tant que courtiser l’acteur en question que de trouver une voix unique pour ses personnages. Nous avons tous une idée simplifiée et archétypale de la personnalité de la plupart des acteurs. Que ce soit à cause d’un bon doubleur, d’une série de rôles ou d’un physique, on croit savoir comment ils parleraient, comment ils réagiraient. Alors oui, des fois ça permet aussi de séduire la star qui a servie d’inspiration au script. Mais le reste du temps c’est un excellent moyen d’habiter un personnage le temps de lui faire jouer son scénario.

Pour moi Sam Worthington c’est un beau gosse à l’accent à peu près aussi niais que sa personnalité mais qui a un grand cœur au fond et parle d’une voix sombre et douce à la fois.

Voilà.

Et mine de rien ça fonctionne plutôt pas mal. Parce qu’en plus de te donner une personnalité dans les dialogues, ça t’aide aussi à visualiser un physique, ses déplacements, des fringues, tout plein de détails beaucoup plus difficiles à extraire du néant. Et l’avantage c’est qu’à la manière d’un film joué par un autre acteur, c’est transparent pour le lecteur. C’est comme le crayon bleu avant l’encrage d’une BD, c’est là mais on ne le voit plus une fois le travail achevé et mis dans les mains du premier venu. D’ailleurs depuis le début mon héroïne est basée sur quelqu’un que je connais, et son ami d’enfance est calqué sur un autre type de l’époque du lycée. J’ai fait mon petit casting et bien qu’il me manque encore quelques rôles à combler, je ne peux que valider la méthode.

Et puis ça permet de s’amuser à constituer son casting hollywoodien de rêve, ou faire vivre un tas d’aventures plus ou moins cool à ses amis de la vraie vie. Ce qui, dit comme ça, est un peu flippant.

Mais c’est pour la bonne cause.

1145 – Try Anything

Le débat sur les adverbes en littérature me fascine. C’est un sujet qui déchaîne les passions et sur lequel personne n’arrive à se mettre d’accord. Selon les détracteurs de l’adverbe, ça alourdirait un texte. Ce serait un effet de manche du néophyte qui ne serait pas capable de s’en sortir sans. Mon prof d’écriture de licence nous a interdit leur utilisation dès la première heure du premier cours. Pour au final ne pas tiquer plus que ça en fin d’année à la lecture et certains textes bourrés d’adverbe. A croire que les règles toutes faites ont aussi leurs exceptions. A titre personnel je pense surtout que ce n’est pas parce qu’un outil est casse-gueule qu’il faut s’en priver. Quitte à se planter de temps en temps. C’est en se prenant des coups de marteau sur les doigts qu’on devient forgeron. Tout ça pour en venir au fait que le style, c’est comme le reste, ça se travaille et ça se pense un minimum.

Ne serait-ce que pour savoir si on s’autorise ou non les adverbes.

La bonne idée du coup, c’est de tenter quelques exercices. En début de mois, je lisais un essai de Chuck Palahniuk sur les verbes de « pensées » (penser, se souvenir, réaliser, ressentir etc…). Selon lui, ces verbes permettent de tricher. Au lieu d’expliquer pourquoi un personnage pense ce qu’il pense, on dit qu’il pense et basta. Alors qu’avec un minimum d’effort en plus, on peut arriver à la même idée. D’où : challenge ! Chuck encourage son lecteur à tenter d’écrire plusieurs mois en feintant sans jamais utiliser le moindre verbe de pensée. Le but du jeu étant de muscler le style des jeunes apprentis qui s’y risqueront. Sortir de sa zone de confort et se confronter à une autre façon de faire ne pouvant être que bénéfique. A la fin de l’exercice, chacun sera libre de reprendre ses bonnes vieilles habitudes, s’il le souhaite. A moins d’être convaincu. Pour avoir testé sur une nouvelle la semaine dernière je peux au moins admettre que l’exercice était amusant.

Sinon, on a les névroses personnelles.

En ce qui me concerne, et c’est un avis très personnel, je déteste utiliser des propositions incises. Vous savez, ces trucs en plein milieu d’un dialogue : « […], s’exclama Brandon », «[…], s’émue Tiphany ». Je trouve ça prodigieusement (adverbe) artificiel à inclure. Alors que ça ne me dérange pas quand je les lis ailleurs. C’est une névrose, qui a quelques avantages. Ca me force à être un minimum créatif quand il s’agit d’amorcer un dialogue, vu que je dois d’une façon ou d’une autre indiquer qui commence à parler. Ensuite ça m’oblige à insérer des informations factuelles au milieu des conversations. Pour à la fois épaissir l’ambiance, traduire les actions mais surtout pour ne pas perdre le lecteur et resituer de temps à autre qui dit quoi. Enfin je dois surtout m’assurer que chaque personnage dispose de sa propre « voix ». Si je ne passe pas mon temps à préciser qui parle et sur quel ton, les répliques doivent le faire pour moi.

Ce qui est peut-être le plus difficile niveau dialogue pour un auteur : écrire avec plusieurs voix.

Sinon en ce moment je lis un bouquin qui a réglé le problème d’une autre manière. Chaque réplique de tout le livre commence par « [Nom du personnage] said : ». Je connais des théoriciens littéraires qui en saigneraient des adverbes par les yeux. Ou un truc du genre.

Tant que vous réfléchissez deux secondes à comment et pourquoi vous écrivez comme vous écrivez et que, de temps en temps, vous essayez autre chose, on se fout des règles.

Royalement.

(Adverbe)

1073 – Stitches

On m’a dit que je me livrais facilement. Ce n’est pas tout à fait exact. Je parle beaucoup, ça par contre ça arrive. Je parle aussi beaucoup de trucs que certaines personnes considèrent comme intimes. Type des histoires d’ex, des opinions politiques, des idées. Sauf que ça s’arrête à une certaine ligne, celle des fêlures et autres joyeusetés qui peuvent vraiment m’ébranler. Quand je fais visiter les fondations, la cave, je ne pointe pas forcément du doigt là où c’est moisi, là où c’est instable, là où c’est rafistolé avec trois bouts de ficelle. Alors effectivement, ça peut donner l’impression d’avoir tout vu. Mais non. Puis parfois, effectivement, ça tombe sans prévenir sur quelqu’un et je déverse absolument tout : l’inventaire quasi exhaustif des plaies, refermées ou pas encore. Parce qu’il n’y a que quelqu’un de nouveau qui puisse encore les voir pour ce qu’elles sont : toujours là.

Tout le monde se trimballe avec ses névroses et ses souffrances. Et quand on le sait on compatit, ou on plaint, ou on offre un câlin, une épaule. Ou simplement, quand on sait, l’autre peut se satisfaire de la pensée qu’on sait, qu’on comprend. Ca va du chien avec lequel on a grandi qui est mort, à l’alcoolisme de l’oncle, au divorce des parents, la mort de mère grand, le cancer du sein de maman qui va et vient. Je ne sais quoi d’autres. Tous ces trucs vivent en nous, et affectent notre entourage lorsqu’ils se produisent. Seulement les gens ont d’autres choses à faire que de vivre avec vos blessures. A un moment il faut avancer et sans oublier, on le met dans un coin de la tête pour y repenser de temps en temps. Oh wait mon amie d’enfance à perdu sa maman, oh wait ma voisine est en chimio. Mais la plupart du temps c’est juste au fond de nos pensées. Parce qu’on ne peut pas vivre avec la misère du monde sur ses épaules.

Pour la personne concernée la planète aussi continue de tourner. Sauf qu’elle n’oublie pas, ou en tout cas beaucoup. Elle prend ses médocs, se couche à côté de la photo d’un être qui n’est plus, se relève au milieu de la nuit à cause d’un nerf coincé, fait des crises d’angoisse dans les transports en commun. Et une fois que ses amis sont passés à autre chose, qu’ils ont consacré ce qu’ils pouvaient d’énergie au soutien qui s’impose, ils ont continué à avancer. Souvent, par pudeur, on passe outre les cicatrices sous le t-shirt, on avance aussi, on rencontre un tas de personnes qui ne savent pas, qui ne sauront sûrement jamais. Mais, une fois de temps en temps, on déballe. Parce que le passé pour les amis est toujours le présent de l’individu. Et que seul un regard neuf permet de réaliser que oui, tout ce qu’on se trimballe peut être atroce.

On peut voir ça comme un désir malsain d’être plaint. Je préfère invoquer la notion de compassion. Je ne suis pas sûr d’avoir envie d’entendre « pauvre matthias ». Par contre j’ai parfois envie d’entendre « je ne savais pas ». Parce que si certaines blessures se referment, si on arrive à faire comme le reste de son entourage et passer outre, d’autres cicatrices ont besoin d’être montrées.

J’ai été blessé. C’est là. Ça pique encore et j’ai besoin que quelqu’un d’autre que moi le sache, en prenne la pleine mesure.