1192 – Legend

Il me dit que la première fois qu’il est venu surfer en France, c’était en 1984. J’ai un ricanement nerveux. Je lui réponds que je n’étais même pas encore né. Nous sommes en 2011 et c’est la première fois que je viens surfer tout court. Il éclate de rire.

Tom Carroll s’est posé sur sa planche après pas loin de deux heures dans l’eau. Je l’ai rejoint avec un peu d’appréhension. Le double champion du monde s’est fait accoster près d’une demi-douzaine de fois entre la sortie du van et l’arrivée sur la plage. Français, Italiens, Espagnols, Allemands et anglo-saxons, des visiteurs du monde entier le reconnaissent et lui demandent de signer un flyer, prendre une photo. Du haut de ses 49 ans, Tom a fait plaisir à tout le monde, ayant un sourire pour chacun. A chaque nouvelle rencontre, de mon côté, je réalisais à quel point ce monde m’est étranger. Ma normalité n’a plus cours ici. Alors je demande au champion de me parler un peu de lui.

Carroll est né en Australie. Ce qui explique qu’il m’appelle « Mate » depuis tout à l’heure. J’avoue que j’en ricane de plaisir à chaque fois. Il a surfé toute sa vie, depuis que ses bras ont été capables de le hisser sur une plage. C’était avant les championnats du monde, le sponsoring et la médiatisation. Il me raconte qu’il y avait moins de monde sur les plages, moins de technologie dans les combinaisons en néoprène. Premier surfeur millionnaire, il surfe à présent pour le plaisir. Quand il fait une apparition sur un évènement, c’est pour regarder, comme aujourd’hui, sur le Quiksilver Pro à Hossegor. Le surf reste pour lui un plaisir. C’est aussi pour ça qu’il nous accompagne ce matin, avec sa planche et sa bonne humeur, comme s’il était un touriste de plus. Bien que sa peau me dise le contraire.

On pourrait s’attendre à des écailles, mais Tom Carroll s’apparente plus à un serpent, un reptile. Pas plus grand que moi, il est trois fois plus épais. De loin je lui donne les proportions de l’incroyable Hulk, à taille humaine. Tout son corps est recouvert de tâches de rousseurs, tirant du rouge au marron. Ces marques viennent dessiner des constellations sur une peau battue par les vagues et le soleil, noire et cuivrée. Il m’annoncerait qu’en réalité il fait sa mue une fois par an, je serais capable de le croire. Mais une fois zippé dans sa combinaison, il est un surfeur comme un autre. A part peut-être dans ses yeux, gris, et la manière qu’il a de froncer les sourcils quand il se concentre pour regarder ses camarades lutter au large.

Je lui parle un peu de moi, de ce dont je ne parle pas. Je lui explique qu’essayer d’apprendre ça a toujours été sur ma liste de trucs à faire, dans la corbeille des rêves qui ne se réalisent pas forcément. Pourtant je suis là. Je lui explique que ma jambe me fait souffrir. Les nerfs qui se bloquent, les muscles mal assurés. Je ne devrais pas être là. Je ne suis pas certain d’arriver à me hisser sur la planche. Do you best, it’s only your first day. Il mime une relevée dans le vide, pousse les bras dans un rugissement. Fais ça, essaie. L’important c’est d’essayer. De toute façon je m’amuse déjà, rien que glisser sur le ventre pendant une vingtaine de mètres, c’est royal. That’s the spirit.

Tom me parle de son émission, Big Wave Riders. C’est une série de documentaires tournés en 3D à travers le monde, où lui et son équipe vont chasser les plus gros tubes pour ramener des images incroyables. On en regardera un bout un soir. Je lui demande ce qu’il pense de la plage sur laquelle on est. Il estime que ce doit être une des plus longue du monde. Il aime beaucoup. Du bout des doigts il dessine une carte des côtes sur le sable. Par là c’est top. Quelques traits de plus. Là aussi c’est assez ouf. Je ne suis plus très sûr de comprendre de quel pays il me parle mais je souris quand même. L’enthousiasme est communicatif.

Finalement on se lève à nouveau. Tom reprend sa planche et entreprend de rejoindre les vagues. Il serre le poing en me regardant droit dans les yeux. Go for it ! Courage ! Je récupère mon matériel et part à sa suite.

Ma première journée n’est pas encore terminée.

1189 – Coworking

D’un point de vue capital social, une entreprise c’est quand même moins bien foutu que l’école. Je ne travaille pas dans un service de trente personnes, mais plutôt avec une douzaine de gens. C’est presque trois fois moins. C’est trois fois moins de probabilité de tomber sur mon nouveau meilleur ami, ma nouvelle amante ou ne serait-ce qu’un type avec qui aller au ciné après les cours le boulot. Alors oui, grosse boîte oblige, je peux toujours aller socialiser dans les autres services. Mais, comme à l’école, c’est un peu galère d’infiltrer les autres classes, de trainer avec d’autres élèves sans que ça se mette à jaser. Comme on dit, non seulement on ne sort jamais du lycée, mais on se retrouve dans des promos de plus en plus réduites. A moins de savoir comment feinter.

Tel des frères d’autres mères, j’ai des collègues d’autres boîtes.

Quand j’arrive le matin, je dis bonjour sur Gtalk. Salut girl, salut mec. Quand je prends une pause-café je viens prendre des news. Quoi de neuf depuis hier, c’était bien ton film, t’es passé au golf ? A midi je préviens que je vais déjeuner et je sirote mon second café en chattant de tout et de rien. Jusqu’à ce qu’au soir, je leur dise que je file, à demain les gens. La différence avec des amis normaux, c’est que je discute peu ou plus avec ceux-là une fois chez moi. Déjà parce qu’on a passé une partie de la journée ensemble. Ensuite parce qu’on a quand même principalement des conversations boulot. On parle du marché du jeu vidéo, on compare nos analyses, pronostics, tout en respectant nos contrats de confidentialités respectifs. Tout comme mes potes pubards me parlent de campagnes, de réflexions pub qu’ils ont. Et une tite pensée aux potes écrivaillons qui me tiennent au courant de leurs avancées.

INTERNET !

Grâce aux internets, on peut donc venir se greffer des collègues bonus, comme des implants sociaux. C’est pratique à la fois pour souffler mais aussi pour avoir une perspective neuve sur son taf’. En ayant des potes qui font le même taf que nous mais pas tout à fait et pas au même endroit, c’est parfois la bouffée d’air et de recul nécessaire pour s’y retrouver. Jusqu’à ce que ton collègue d’une autre boîte se retrouve au chômage. Auquel cas il redevient un ami. Et un ami ça a autre chose à faire que passer sa journée connecté, à être disponible de temps en temps pour un bout de bla bla. Son pseudo reste désespérément grisé dans Gtalk. Pour avoir de ses nouvelles, pour raconter ses journées, il faudra faire comme avant : se poser autour d’un Perrier en terrasse, s’inviter à déjeuner, passer un coup de téléphone. Ce qui tendrait à prouver qu’il est pas évident pour quelqu’un d’être collègue et ami. Mais c’est une autre théorie fumeuse.

Pour un autre jour.

En attendant je me demande si, lorsque je vais rédiger et envoyer mon mail d’adieu de stage (« je suis triste, chomeur et vous allez me manquer »), je ne devrais pas l’adresser à quelques collègues d’autres boites. Des personnes vitales vis-à-vis de ma capacité à survivre en entreprise. Des gens qui, avant tout, et après tout, sont des amis.

1109 – Greendale In Progress

Je gribouille les bonhommes de mon manuel sur mes cahiers. Irrécupérable.

La semaine dernière, j’avais commencé à écrire un article sur le fait qu’au bout d’un mois de cours de japonais, on ne se parlait pas entre élèves. Qu’on venait, on répétait plein de phrases et on repartait sans rien se dire.

Puis samedi dernier, à la machine à café, on a échangé quelques mots. Rien de spécial, c’était un poil forcé et artificiel. Mais c’était un début. Tout comme un des élèves m’a salué en terminant sa clope avant le cours. Finalement, il se passe un petit quelque chose.

J’avais écrit trop vite. Et du même coup je me demain si on va échanger aujourd’hui, peut-être un peu plus. Entre sept personnes qui n’ont absolument rien en commun à part ces deux heures hebdomadaires. Tout en sachant qu’au terme des 16 cours, on ne se reverra plus.

Entre ceux qui abandonneront, ceux qui changeront de jour, d’horaire, de rythme. Ce sera la fin de notre petit groupe. D’ici là peut-être qu’on achèvera de faire connaissance. On verra bien ce qui se passera ou non ce matin.