1147 – Yasumimasho

On a fini par se parler le dernier cours, tous. La grande blonde de 17 ans était en plein passage du bac. C’était un bon sujet de conversation pour enfin discuter un peu ensemble. Début mars on avait commencé l’apprentissage du japonais à sept, pour finir le semestre à cinq. Petit à petit j’ai appris les motivations de mes petits camarades, principalement boulot pour les adultes et passions pour les autres. De mon côté, je n’arrive pas encore à formuler de vraie raison du pourquoi j’ai mis mon réveil pendant quatre mois chaque samedi matin. Un jour j’irai au Japon, enfin je crois. Ou alors je bosserai peut-être avec des… heu… BORDAYL. J’ai beau de pas être capable de justifier du pourquoi du comment, je sais que j’en avais envie et que ça me plait. En plus, ça me permet (encore) de me plaindre.

Tous les vendredis soirs je faisais mon pénible de milieu de soirée, à filer avec le dernier métro, parce que, tu comprends, j’ai cours demain matin. Pratique dans les soirées un peu nazes, tristesse le reste du temps. Ensuite je pouvais chouiner que j’avais pas eu le temps de faire mes devoirs, entre le boulot et le reste. Ca et le fait que même à 25 ans, j’ai été incapable d’arriver en cours à l’heure la moitié du temps. Ce qui tend à prouver qu’on ne grandit pas vraiment et que, scolairement, j’en suis à peu près au même niveau de maturité qu’à la fac, et au lycée, et au collège. A la seule différence près que cette fois ci je paye chaque heure de ma poche et je ne sèche rien. Une assiduité qui à grandement surpris plusieurs de mes proches, qui s’étonnaient de voir que je n’avais pas abandonné.

Bros de peu de foi.

Samedi dernier, c’était le partiel de fin de semestre. Une dictée de dix phrases et quatre pages de textes à trous, questions réponses et autres feintes. Bien que je ne sache toujours pas énumérer les jours de la semaine, je devrais assurer assez de points pour passer au niveau du dessus. Hey, j’ai appris à me présenter (L1), gérer les objets et lieux du quotidien (L2), faire du shopping, compter (L3) et utiliser les verbes monde du travail au présent et passé (L4). Ouais, c’est pas la méthode la plus sympa du monde, plutôt axée pour les travailleurs expats (ce qui révèle un tas de trucs sur la mentalité et la politique nippone). Genre je vais pas aller pick up des filles avec ça. Du coup j’ai pas vraiment le choix, je dois rempiler à la rentrée. Jusqu’à ce qu’au moins je sache comment aborder un être humain normal pour autre chose que lui acheter un truc ou lui demander un jour de congés.

A la fin de mon partiel, je suis sorti de la salle en sachant que, vu le nombre d’horaires et de classes, je ne reverrai sans doute pas ma prof et encore moins mes camarades. On ne s’est pas dit grand-chose au fil de ces 4 mois mais on était ensemble, unis par une activité un peu bizarre le samedi matin. C’était déjà pas mal.

Et je me suis souvenu d’un autre truc qui n’a pas changé depuis l’école, le pincement au coeur quand il s’agit de dire au revoir.

1087 – Sugar-Coated

Ce matin, enfin pas vraiment ce matin, on se comprend, j’étais dans le métro, peu réveillé. J’ai machinalement sorti mon kindle de mon sac et l’ai allumé. Avant de reprendre ma lecture de la veille, mon regard a bloqué quelques secondes sur une autre passagère. Puis j’ai mis le nez sur l’écran, avant de relever le visage et constater que non seulement elle me fixait elle aussi, mais que j’étais persuadé de l’avoir déjà vue. Déjà trop fatigué pour creuser la question, j’ai laissé tomber et ai commencé à lire. Quelques stations plus tard, elle avait disparu. Et je me suis souvenu d’où je la connaissais. De l’école où, à plusieurs reprises, j’ai passé plusieurs minutes à la dévisager. Elle s’en rendait compte, rendait la pareille, se laissait faire. Je me suis souvenu que déjà à l’époque, j’avais envie de l’embrasser.

En sortie avec mes amis, j’ai une habitude étrange. Je porte les verres d’alcool de mes camarades jusqu’au bout de mon nez. Je crois l’avoir déjà dit, mais là, dans le contexte, ça a un sens. C’est cette envie de participer à moitié, de gouter un peu, à ma manière. Je ferme les yeux et je laisse l’odeur picoter l’intérieur de mes narines. Bien sûr je rends le verre et ça ne va pas plus loin. Quand bien même un mélange de curiosité, d’excitation, d’envie me pousse à vouloir un peu plus. Dans le cas présent, cette fille a un visage particulier, plus qu’une expression, un truc qui fait que. Il y a aussi ces lèvres, en longueur, épaisses mais pas trop. Je me demande quelle est leur texture, à quel point elles peuvent recouvrir les miennes, comment elles se comporteraient sous la pression de mon visage. J’aimerais pouvoir lui demander un baiser.

Ce serait comme sentir un verre d’alcool. Satisfaire un brin de curiosité sans aller plus loin. Même si, une fois encore, ce n’est pas le plus simple, la retenue. Un baiser en appelant rapidement un autre, puis serrer la personne contre soit, planter ses doigts entre les omoplates. Et ainsi de suite. Forcément ça ne donne pas envie de se mettre en danger, pour satisfaire une curiosité, une envie. Je vois ça comme attraper la fine couche de sucre sur une fraise Haribo. Avoir l’aperçu qui vous ronge, pas plus, tenir bon vis-à-vis du reste. Une sorte de contrat. Je ne veux que ça, promis. Sur le reste du trajet qui mène aux bureaux, je me suis imaginé tous les scénarios possibles. On s’est déjà vu ? Hé, je te reconnais ! Salut. Tu t’appelles comment au fait ? Ceux qui se termineraient par est-ce que je peux goûter tes lèvres ?

Je fais des fixettes sur des bouches. Mes yeux se posent et mon cœur s’accélère en silence, planqué sous un t-shirt trop large. Pour la fille du métro, comme d’autres, c’est complètement transparent. Parce que vouloir approcher une bouche se cache plus facile que lorsque l’on court après l’ensemble.

Ce n’est pas moins fort pour autant, niveau compulsion. Si elle avait su. Si elles savaient.

1049 – After The Storm

Le débriefing du dernier partiel s’est terminé un peu après 18h. Jeudi après-midi nous avons hésité quelques minutes avant de nous disperser loin de l’école. L’ambiance particulière, le ciel qui oscillait entre bleu-gris et rose, tout ça m’a poussé à prendre une photo. Au cas où je ne trouvais pas le courage d’aller à l’ultime cours le lendemain matin.

Quelques heures plus tard je suis parti à La soirée. Une camarade de promo avait fait de son petit appartement le lieu des réjouissances de fin d’études. Deux classes de marketing, une cinquantaine d’élèves, sont venus s’agglutiner jusqu’à plus soif, enfin jusqu’à plus à boire. A minuit tout le monde était à peu près là, à quelques exceptions que l’histoire ne retiendra pas près. L’entrée était libre. L’hôte a laissé venir ceux ou celles qu’elle ne pouvait pas blairer. Les gens qui s’insultaient quelques heures plus tôt encore se sont tolérés. La tempête était passée. De camarades de classes nous étions devenus amis à usage unique. Un soir et c’est fini pour toujours. Alors contre toute attente, tout s’est plus que bien passé. C’était super.

Deux filles s’échangeaient leur rouge à lèvres dans un smack avant de comparer leurs bouches sur les deux joues d’un garçon qui passait par là. Celui qui était si timide et réservé a fini torse nu et nous montrait son tatouage. Au concours de celle qui plie le plus bas sur la piste de danse la gagnante n’était pas celle que je croyais, et mes yeux s’écarquillaient autant de surprise que d’admiration. Dans la cuisine ça ragotait beaucoup, ça putassait un peu. Passées deux heures du matin, certains oubliaient leur couple et se frottaient d’un peu trop près avant de reprendre leurs esprits. On me tirait dans un coin pour s’exclamer à quel point c’était surréaliste que je sois là / je danse / je sois plutôt sympa en fin de compte. Une m’a fait jurer de pas parler d’elle sur internet, sinon j’y perdrais mes dents. Promis.

Aux alentours des trois heures du matin, tout le monde était à peu près bourré. Enfin pas moi, parce qu’à part un verre de coca pas light (hérésie ! gros cul ! pas le choix !), j’avais pas vraiment forcé. J’ai fait un dernier tour de piste au milieu des survivants. J’ai tapé des bises, j’ai serré des mains, j’ai répondu que moi aussi, j’espérais pas perdre contact avec toi. Ou toi. Puis je suis sorti sous la lune attraper un bus de nuit.

En finissant les cinq cent derniers mètres à pied jusqu’à mon placard, j’ai réalisé que non, je n’irai pas en cours le lendemain. C’était pas possible. J’ai pensé avoir bien fait de prendre une photo de l’école avant de partir. Parce que cette fois, c’était fini. Les cours tout du moins. Une bonne partie des gens aussi. Je ne sais pas encore qui. On verra.

Mais oui, c’était fini. Et ça valait le coup. C’était une très bonne soirée.