1233 – Book Review 211

J’avais quelques jours à tuer avant LA grosse sortie littéraire française de janvier. On m’a conseillé très fort d’en profiter pour lire Ask The Dust (traduit logiquement chez nous en Demande à la poussière). Le poche VF était au même prix que le numérique US. J’avais peur d’un texte écrit dans les années 30, mais j’ai opté pour la version originale. La bonne nouvelle c’est que ça se lit très facilement. La bonne surprise c’est l’introduction du roman par Bukowski. Pour Charles, l’auteur John Fante est un maître de littérature, et Ask The Dust une œuvre majeure qui l’a beaucoup influencé. Okay, pas de pression du tout.

A une époque on savait faire des couvertures classieuses. :3

Arturo Bandini est un très jeune écrivain en devenir qui vit dans une petite chambre d’hôtel à Los Angeles. Il est en retard sur son loyer, se nourrit d’oranges bon marché et a pour principale fierté la publication d’une seule nouvelle dans une revue. Alors qu’il oscille constamment entre la certitude d’être le futur roi du monde et l’angoisse d’être un raté, il tombé amoureux de la serveuse du café du coin. Immigrée mexicaine, amoureuse d’une autre, Camilla n’est pas la fille la plus simple à séduire. Mais Arturo est lui-aussi un numéro, et il n’en doute pas, il aura Camilla, qui est le nouvel amour de sa vie, qui lui inspirera un roman !

Bingo, puisque Demande à la poussière est un roman à clef, profondément autobiographique. Arturo Bandini est l’avatar de Fante et le suivra dans plusieurs de ses livres. Ask the dust est d’ailleurs le premier qu’il aura écrit. Et on y retrouve bien l’esprit fou de l’écrivain méconnu et incompris. Bandini est, pendant la quasi-totalité du livre, un sale con bipolaire. Il parle régulièrement de lui à la troisième personne, part dans des fantasmes complètement absurdes, se voit en surhomme, dépense le peu d’argent qu’il a et est odieux avec les femmes. Mine de rien, cela correspond à peu près au wannabe moyen de vingt piges qui a pas été assez baffé dans sa jeunesse. Etonnamment, Arturo deviendra raisonnable après la publication de son premier livre. Libération par le succès.

Le livre m’a surpris par sa capacité à suggérer le graveleux comme peu de livres de l’époque osaient le faire. Les personnages secondaires sont tous intéressants, les femmes (bien que folles) ont de véritables personnalités. Niveau style, c’est un peu fou, on passe de Je à Il plusieurs fois dans le même paragraphe, ça s’exclame beaucoup, mais c’est du coup très vivant. Je craignais l’anglais un peu daté. Il n’en fut rien, ou si peu. Sur le fond c’est amusant comme Ask The Dust peut être comparé à Martin Eden. Dans les deux cas on a le roman autobiographique d’un auteur qui veut réussir pour plaire à la femme de ses rêves. Sauf que Martin est humble et noble tandis qu’Arturo est prétentieux et sale. Du coup je prends que le livre de Fante puisse séduire l’écrivaillant un peu rageux, pour qui la certitude d’être à la hauteur est le moteur principal de ses efforts.

J’ai bien aimé. Ça se lit assez facilement et y’a plein de petites choses à grignoter dedans, surtout dans le rapport aux femmes et tous les détails de l’époque. L’écrivaillant pourra aussi en tirer quelque motivation. Ce qui est toujours ça de pris.

BUY STAGE !!!

Pas cher en poche FR, un peu plus en poche VO.

1117 – Comic Review 09

Quand on est dans un rythme métro/boulot/dodo, on a vite fait de se réveiller un matin et de réaliser le nombre de semaines dévorées sans que l’on s’en aperçoive. Et le soir on ne s’endort pas à réaliser toutes celles qui vont se faire bouffer aussi vite. C’est le moment où tu essaies de te projeter, où tes névroses se réveillent et où tu te souviens qu’au bout d’un moment, tu vas faire comme tout le monde : mourir.
A ce propos, j’ai suivi la sortie au compte-goutte des dix numéros de la maxi série Daytripper chez Vertigo l’année dernière. Les critiques étant dithyrambiques, j’ai commencé à télécharger l’intégrale pour voir ce que ça valait. Sauf que non. Les fichiers sur mon bureau, j’ai préféré commander le volume relié. Parce que je sentais que j’allais avoir envie de lire ça au calme, chez moi, sur papier.

Bràs De Oliva Domingos est un journaliste brésilien. Journaliste étant un bien grand mot, puisque le jeune homme est chargé de la rubrique nécrologique de la publication pour laquelle il travaille. Synthétiser une vie en deux lignes, rendre hommage en quelques mots, tel est son métier. En réalité il aimerait être écrivain, comme son père, dont l’œuvre est mondialement reconnue. Alors en attendant de dépasser son complexe d’Oedipe, il vivote, voyage avec son meilleur ami, rencontre la femme de sa vie, puis celle d’après. Ou pas. Puisque Bras est mort enfant, électrocuté. Il est aussi mort adulte, noyé lors d’un bain de minuit. A moins qu’il n’y soit passé en traversant sans regarder, ou pris dans le braquage d’une épicerie. Peu importe, puisque chaque jour où il aurait pu trépasser était un jour important. Parce que tous les jours sont importants.

 

Daytripper n’a que peu de sens pris numéro par numéro. Chaque épisode nous introduit Bràs a une époque de sa vie et nous raconte une petite histoire, qui se termine invariablement par la mort du personnage. Le récit remonte ou accélère le temps d’un chapitre à l’autre, sans suivre un ordre préétabli. Et chaque nouvelle pièce du puzzle permet d’entrevoir la vie du héros dans son intégralité, de l’enfance au troisième âge. Daytripper parle de la vie autant que la mort. Les frères Gabriel Bà et Fabio Moon, deux brésiliens, déclarent avoir voulu réaliser une œuvre sur les petits moments, ces temps qui semblent sans importance et sont pourtant déterminants. C’est une méditation sur la fragilité de la vie et une célébration des plaisirs simples. L’effet fonctionne à plein régime par processus d’accumulation. Chaque chapitre vient se fondre dans le précédent et gagne en impact, jusqu’à un final d’une absolue justesse.

Au niveau graphique, Daytripper est un bijou. Toutes les couvertures arrachent la rétine alors que les pages fourmillent de détails. Bà et Moon ont situé toute l’histoire en Amérique du Sud et le dessinateur redouble d’efforts pour ajouter de la texture aux décors. On est dépaysé et c’est l’occasion de retrouver une sensibilité BD plus internationale dans un comic publié aux Etats-Unis.

Je n’ai pas regretté d’avoir opté pour l’objet en dur. Chaque soir je lisais un chapitre, et un seul. Je pense que ça marchait bien comme ça, pour cet hymne à la vie à ses petits moments. Il ne me restait plus qu’à vous en parler avant de le prêter.

BUY STAGE !!!

10 numéros, 256 pages, pour moins de 15€ , c’est cadeau.

985 – No More

William Rejault l’écrivain est bipolaire. Je vous dis ça à cause de son article de la semaine dernière, sur son blog, où il annonce se retirer de la vie littéraire. Epuisé du manque de considération, du charcutage sauvage et unilatéral de ses manuscrits, des intrigues du milieu, il nous fait un Lionel Jospin. Comme il a une fanbase, et donc un lectorat fidèle, il a voulu le faire en public, pour leur dire « hé les gens, attendez plus rien, je vous explique ». Enfin, c’est la raison que j’ai trouvé à cette note. C’était soit ça, soit pour dire fuck you à un milieu entier, mais il est trop discret sur ce qu’il sait pour que ce soit un vrai doigt d’honneur. Bref, il arrête. Si je vous dis qu’il bipolaire un peu (c’est un verbe si je veux), c’est parce que la dernière fois que je l’ai vu, il m’a montré la couv’ de son prochain bouquin papier. Et là, il avait des étoiles dans les yeux, assez pour justifier de continuer.

L’industrie littéraire est aussi malade que brutale. Parce que les processus de sélection sont biaisés, les canaux sont bouchés, ne fonctionnent plus. Je dis ça hors jugement de valeur, je fais le constat : avec des dizaines de milliers de manuscrits reçus chaque année, il me semble impossible de faire correctement son boulot de lecteur pour les éditeurs. Le tri est bâclé, faute de main d’œuvre, faute d’argent dans les caisses. Du coup il est plus simple de se tourner vers les manuscrits qu’ « on » conseille. Ca écrème. Mais l’éclectisme prend une claque dans les dents car les textes viennent toujours des mêmes contacts, sans parler des directeurs de collection incapables de voir plus loin que leur goût pour signer des livres qui pourraient plaire à d’autre. Je n’ai pas la solution, tant le problème est vaste, humain, budgétaire et philosophique.

Je n’ai pas vécu de réécriture sauvage d’un de mes bouquins, je n’ai pas été ignoré par un mec qui m’a signé. Peut-être qu’au lieu de pleurer j’aurais foutu un falcon punch dans la gueule du type d’en face avant de lui rendre ses à-valoir et rompre le contrat. Peut-être que j’aurais fermé ma gueule. Je serais curieux de le savoir. Ce dont j’ai la certitude, c’est que j’ai appris à apprivoiser et apprécier un médium : la littérature. Je la trouve aussi nécessaire qu’excitante, un gigantesque terrain de jeu, défouloir pour écrivain et lecteur. J’ai honte de la production globale de mon pays, surtout face à l’offre étrangère. On a peut-être quelques pépites de ci de là, mais on mérite mieux que ça, les lecteurs méritent mieux que ça et notre culture mérite mieux que ça. Je voulais faire la liste des défauts de l’Edition, mais je manquerais de place et ça ne servirait à rien. Mais William n’y a, pour l’instant, pas survécu. Et très sincèrement, je pense que l’Edition s’en contrefout.

Moi je suis tout neuf, j’ai plus d’envie que de colère ou de fatalisme. Je crois qu’il est possible de se faire une bout de place, de jouer des coudes avec les bonnes personnes, de travailler avec des individus corrects et de mettre une jolie pierre sur l’édifice. C’est en tout cas ce vers quoi je tends. Coincé en salle d’embarquement depuis plusieurs années, j’ai mon cutter entre les dents et j’attends que de monter dans l’avion pour tenter de le détourner. William Rejault a débarqué d’un système qu’il ne supportait plus. Et pour avoir connaissance d’une partie de ce qu’il ne vous a pas dit, je le comprends un peu. Même si je maintiens que, parfois, une bonne tarte à l’ancienne dans la gueule de celui qui vous manque de respect… De toute façon, écrire ça ne demande rien comme matos, juste un peu d’énergie. S’il veut revenir il reviendra. Et je me foutrai de sa gueule. Ca sera cool.

Sinon, moi, je suis toujours là. Je tapote sur Word la nuit.