1208 – Magpie

La semaine dernière, j’errais au rayon manga de la Fnac quand, soudain, j’ai planté.

Sur le rayonnage en face de moi, un numéro 1 du manga Hatsukoi Limited en édition collector. On parle ici d’un quelque chose de tout simple : le manga de base coincé dans un joli fourreau en carton avec, à l’intérieur, la promesse d’un marque page et de cartes postales. Le tout sous cellophane, pour éviter le vol et attiser l’envie.

SI C’EST COLLECTOR C’EST QUE C’EST BIEN !

Non mais, parce que, si l’éditeur a décidé de faire un effort de conception et de production sur un titre, c’est pour le mettre en avant. S’il le met en avant, c’est qu’il doit être mieux que la moyenne. Après tout, le collector sert à maximiser les ventes du populaire. On se permet de proposer un produit plus cher que si on sait que le consommateur sera prêt à l’acheter.
A MOINS QUE !
Sauf si l’éditeur sait que son titre est faible. Dans ce cas il peut décider de mettre le paquet sur le premier numéro, pour attirer le chaland. La preuve, c’est que je suis en train de me poser des questions, je suis en train de me demander si je dépense huit euros de plus que prévu pour un manga dont je ne sais rien. A part qu’il est en édition collector. La version enrichie, c’est augmenter la proposition de valeur, me faire croire qu’un objet est meilleur, alors qu’au fond, je n’en sais rien.

J’ai sorti mon téléphone et, toujours planté au milieu du rayon mangas, j’ai googlé Katsukoi Limited. Wikipédia m’apprend que c’est une mini série en 4 volumes sortie en 2007, par l’auteur du connu Ichigo 100%. J’ai pas aimé Ichigo 100%. Ca ne m’aide pas. Je retourne sur Google et je cherche une critique. Sur Manga Sanctuary je lis que c’est un manga chorale d’histoires d’amour dans un lycée. Le webzine conclut que c’est pas mal sans plus. Je rengaine mon téléphone. Je doute.

Au final je suis allé en caisse avec Need For Speed : The Run, Bakuman 8, God Only Knows 5 et Hatsukoi Limited 1. Parce que je suis faible, et curieux. Mais faible, principalement. Dans le metro du retour jusque chez moi, je constatais que les cartes postales étaient imprimées uniquement côté dessin, et vierges à l’arrière. Le manga normal est encastré avec élégance dans le fourreau, c’est joli. Je réalise que si les livres normaux sortaient en édition collector, je lirais moins de numérique. Parce que c’est mon propre profil de consommateur, mi pie voleuse attiré par ce qui brille, mi pigeon qui prend n’importe quoi.

Et au fond, ce n’est pas très grave.

Le manga ? Oh, je ne l’ai pas encore terminé, donc je ne peux pas trop vous dire. Mais il est joli.

1187 – Medium

Donc oui, le Kindle 4 a été annoncé, en même temps que le Kindle Touch et le Kindle Fire, la tablette d’Amazon qui va réduire le siège d’Apple en un amat de cendres encore fumantes. Ça va, on a compris, tous les médias high-tech étaient boucle dessus (et je vous en reparle vite). Mais tous les médias high-tech (et littéraires) ont loupé un petit bout d’info capitale lâché par Jeff Bezos, le boss d’Amazon. Pourtant, c’était difficile de le louper : il y avait une slide entière de powerpoint consacré au Kindle Singles.

Les Kindle Singles sont des textes courts, allant de quelques pages à quelques dizaines de pages, vendus à un prix modique. En gros, ce sont de longs articles de presse, des nouvelles, des novellas, des recueil de poésie etc…

C’est surtout tout ce qui N’EXISTE PAS (ou très peu) en papier.

Dans le monde réel, on a inventé le concept de recueil. C’est ce qui permet de justifier les coûts d’édition, d’impression, de distribution et de promotion du bouquin. C’est la théorie d’échelle : plus tu produits, moins ça coûte cher à l’unité. Une page d’un pavé de 600 revient moins chère vis-à-vis du prix total qu’une page d’un livre de 50. Alors quand un journaliste, un écrivain ou un poète veut vendre une œuvre dont la faible taille ne justifie pas les coûts de production, il n’a que deux solutions : produire plus et vendre plus cher un recueil, ou filer son texte (presque toujours gratuitement) à une revue.

Quand soudain, le numérique, et la destruction totale et absolue de tous les coûts d’impression, transport et stockage. Soudain, on peut proposer à la vente un texte d’un volume inférieur à celui qu’un roman. Soudain, le numérique se retrouve doté d’une offre que le monde réel et le papier ne peut pas reproduire.

Le mois dernier, j’ai acheté The Bathtub Spy, une nouvelle par l’auteur de Les Imperfectionnistes (que vous n’avez plus aucune raison de ne pas avoir lu depuis qu’il est sorti chez nous). Ca faisait une quinzaine de pages, ça m’a coûté 2$ et ça m’a occupé le temps d’un trajet de métro. Dans le même ordre d’idées, Stephen King propose Mile 81, une novella de 80 pages, pour 3$. Sinon j’ai acheté un long reportage sur le comicon de San Diego, ça m’a coûté 1$.
Dans tous les cas, il s’agit de textes que, sans le numérique, je n’aurais pu acheter à un prix aussi bas, sans avoir le double de contenu en rab autour pour justifier le coût du papier.

Or je suis certain que pas mal d’auteurs ont dans leurs cartons des grosses nouvelles, ou des réflexions, des débuts de quelque chose. Un tas de textes qui ne sont pas sorti parce qu’il leur manquait un support. Sans parler du petit bonus que de pourvoir être payé rapidement sur un travail qui n’aura pas pris deux ans à rédigé. Proposer des nouvelles entre chaque roman pourrait devenir à la fois un moyen de survivre financièrement pour un auteur, et de continuer à exister en dehors d’une sortie tous les deux ans.

Ca, notre ami Jeff le sait, tout comme il sait qu’en proposant du contenu unique, qui n’existe pas autrement, il va se faire un tas de consommateurs d’amis.

La bonne nouvelle pour nos amis éditeurs, c’est qu’on aura quand même besoin d’eux pour éditer le texte, le mettre en page et autres petites contrariétés administratives. Tout comme ça sera quand même drôlement plus pratique d’être déjà présent en librairie avec des « vrais » livres pour trouver un public sur le net au milieu de l’offre qui n’en finit plus d’exploser.

Toujours est-il que plus de textes, plus formats, plus d’accessibilité ne peuvent être que de bonnes choses. Le recueil n’existera plus que dans une vraie logique thématisée, tandis que le texte moyen ou court sera libre d’être vendu et apprécié pour ce qu’il est.

Vivement.

1175 – Ubiquity

La semaine dernière DC Comics relançait l’intégralité de sa ligne de comics avec de nouveaux numéros 1 et une continuité purgée de décennies de complexité. On en avait déjà parlé ici mais cette fois, ça y est, le nouveau Justice League 1 est dans les bacs depuis mercredi. On peut y lire la (nouvelle) première rencontre entre Batman, Green Lantern et Superman. L’histoire est donc écrite et réécrite à la fois. Et comme annoncé au printemps, le comic est sorti au même moment en version papier et numérique. L’info que je n’avais pas relevée au moment de l’annonce, c’est que Justice League sorti aussi dans une version « Combo Pack » en librairie. Pour un dollar de plus, le numéro est vendu sous film plastique avec un code unique à l’intérieur, donnant accès au téléchargement du même numéro sur la boutique en ligne de DC.

Le futur de la bande dessinée (et de l’édition en général), commence ici.

Je m’émerveillais déjà des Triple-Pack pour les films : quand on a dans la même boite le Blu-Ray, le DVD et la copie numérique. Joie du consumérisme et logique du présent. Si l’on achète « une licence d’utilisation » d’une œuvre, argument contre la copie et le piratage (si tu ne possèdes pas l’œuvre, mais une licence d’utilisation, tu ne peux pas faire ce que tu veux avec), cela semble logique pour les éditeurs de contenu de toute faire pour qu’on puisse jouir de la dite licence sur le plus de formats possibles. A une époque on piratait le Divx du film qu’on avait en DVD. Maintenant on te le file d’office, ça évite de faire vivre les réseaux tout ça. COUCOU LE BON SENS. Là où ça devient intéressant, c’est quand ce service s’étend au reste de l’industrie culturelle.

Cette année le jeu vidéo Portal II était vendu sur Playstation III avec un code débloquant une version PC gratuite sur le service en ligne Steam. C’était une première, jusqu’à la fin du mois dernier où Deus EX : Human Revolution contenait dans sa version PC un code permettant d’y jouer sur le service de streaming OnLive. La pratique a traumatisé la chaîne de magasins physiques Gamestop qui a envoyé un mémo à ses employés, les enjoignant à retirer le coupon des exemplaires PC avant de les vendre. Parce que ça leur faisait trop mal de pousser les consommateurs vers un distributeur concurrent numérique via la copie offerte. Sauf qu’ouvrir une boîte de jeu pour en retirer un élément et la vendre comme neuve, c’est pas hyper légal. D’où retour de bâton cosmique dans leur tête. Mais leur position n’est pas simple à tenir.

A moins que.

L’autre grosse news de la semaine vis-à-vis de Justice League 1, c’est que le Combo-Pack papier plus numérique s’est retrouvé en rupture de stock et va être réimprimée. Certes le tirage était moindre mais cela illustre une réalité du marché : les gens veulent tout avoir d’un coup et sont prêt à dépenser un peu plus pour ça. Et si le capitalisme nous a appris une chose, c’est que si la demande existe, l’offre va venir à sa rencontre. De la même manière que tous les films sortent en version double ou triple pack, cela ne m’étonnerait pas que DC étendent son idée de combo pack au reste de sa ligne. Peut être pas cette année, mais à terme. Et si les lecteurs préfèrent avoir les deux plutôt que simplement se rabattre sur le numérique, les revendeurs de comics (ou autre) n’ont peut pas tant à y perdre que cela.

Peut-être que la véritable réponse au tout numérique est le compromis : au lieu de forcer les consommateurs à choisir un camp, un format, autant lui donner l’intégrale. Achète une fois, récupère tout d’un coup. Et achète en magasin si tu as la flemme de te faire livrer.

C’est en tout cas ce que semble croire le cinéma en général, Valve, Sony, OnLive ou encore DC Comics. Je suis certain que les autres regardent avec attention.