1175 – Ubiquity

La semaine dernière DC Comics relançait l’intégralité de sa ligne de comics avec de nouveaux numéros 1 et une continuité purgée de décennies de complexité. On en avait déjà parlé ici mais cette fois, ça y est, le nouveau Justice League 1 est dans les bacs depuis mercredi. On peut y lire la (nouvelle) première rencontre entre Batman, Green Lantern et Superman. L’histoire est donc écrite et réécrite à la fois. Et comme annoncé au printemps, le comic est sorti au même moment en version papier et numérique. L’info que je n’avais pas relevée au moment de l’annonce, c’est que Justice League sorti aussi dans une version « Combo Pack » en librairie. Pour un dollar de plus, le numéro est vendu sous film plastique avec un code unique à l’intérieur, donnant accès au téléchargement du même numéro sur la boutique en ligne de DC.

Le futur de la bande dessinée (et de l’édition en général), commence ici.

Je m’émerveillais déjà des Triple-Pack pour les films : quand on a dans la même boite le Blu-Ray, le DVD et la copie numérique. Joie du consumérisme et logique du présent. Si l’on achète « une licence d’utilisation » d’une œuvre, argument contre la copie et le piratage (si tu ne possèdes pas l’œuvre, mais une licence d’utilisation, tu ne peux pas faire ce que tu veux avec), cela semble logique pour les éditeurs de contenu de toute faire pour qu’on puisse jouir de la dite licence sur le plus de formats possibles. A une époque on piratait le Divx du film qu’on avait en DVD. Maintenant on te le file d’office, ça évite de faire vivre les réseaux tout ça. COUCOU LE BON SENS. Là où ça devient intéressant, c’est quand ce service s’étend au reste de l’industrie culturelle.

Cette année le jeu vidéo Portal II était vendu sur Playstation III avec un code débloquant une version PC gratuite sur le service en ligne Steam. C’était une première, jusqu’à la fin du mois dernier où Deus EX : Human Revolution contenait dans sa version PC un code permettant d’y jouer sur le service de streaming OnLive. La pratique a traumatisé la chaîne de magasins physiques Gamestop qui a envoyé un mémo à ses employés, les enjoignant à retirer le coupon des exemplaires PC avant de les vendre. Parce que ça leur faisait trop mal de pousser les consommateurs vers un distributeur concurrent numérique via la copie offerte. Sauf qu’ouvrir une boîte de jeu pour en retirer un élément et la vendre comme neuve, c’est pas hyper légal. D’où retour de bâton cosmique dans leur tête. Mais leur position n’est pas simple à tenir.

A moins que.

L’autre grosse news de la semaine vis-à-vis de Justice League 1, c’est que le Combo-Pack papier plus numérique s’est retrouvé en rupture de stock et va être réimprimée. Certes le tirage était moindre mais cela illustre une réalité du marché : les gens veulent tout avoir d’un coup et sont prêt à dépenser un peu plus pour ça. Et si le capitalisme nous a appris une chose, c’est que si la demande existe, l’offre va venir à sa rencontre. De la même manière que tous les films sortent en version double ou triple pack, cela ne m’étonnerait pas que DC étendent son idée de combo pack au reste de sa ligne. Peut être pas cette année, mais à terme. Et si les lecteurs préfèrent avoir les deux plutôt que simplement se rabattre sur le numérique, les revendeurs de comics (ou autre) n’ont peut pas tant à y perdre que cela.

Peut-être que la véritable réponse au tout numérique est le compromis : au lieu de forcer les consommateurs à choisir un camp, un format, autant lui donner l’intégrale. Achète une fois, récupère tout d’un coup. Et achète en magasin si tu as la flemme de te faire livrer.

C’est en tout cas ce que semble croire le cinéma en général, Valve, Sony, OnLive ou encore DC Comics. Je suis certain que les autres regardent avec attention.

1169 – Fahrenheit

Le patron des éditions Stock a déclaré qu’il fallait interdire la vente de livres en ligne le même jour où Amazon a annoncé avoir signé son premier auteur dans sa propre maison d’édition. C’était jeudi.

L’univers à la sens de l’humour et le karma est une pute.

Je me souviens avoir acheté un livre des éditions Stock, qui se trouve être un grand éditeur, qui compte, avec plein de beaux auteurs. J’avais entendu parler du dit roman en retard, sur internet, et j’ai galéré pour le trouver dans deux librairies avant de le commander sur Amazon. D’après Jean-Marc Roberts, le directeur de la maison Stock, je m’y suis pris de travers. Car selon lui « La vente en ligne, c’est ce qui va peu à peu détourner le lecteur de son vrai libraire et donc, de la littérature ». Ce qui le pousse à conclure « Je pense qu’il faut se battre sur le lieu unique ». Les livres aux libraires, les déodorants aux déodoristes et le capitalisme sera bien gardé.

Autant dire que j’en menais pas large avec mon livre recommandé par un ordinateur froid au lieu d’un chaleureux libraire, et commandé chez l’ennemi. L’espace d’un instant je me suis demandé si Amazon allait accepter de me le reprendre.

Le fait est que dans le vrai monde, on n’a pas tous une librairie pas loin de chez nous, avec un libraire qui nous connait et qui a tous les livres du monde en stock. Et quand bien même, pour un type comme moi qui bosse en banlieue et finit après 19h, la librairie c’est le weekend uniquement. Malaise si l’envie me prend de lire en semaine. Fallait prévoir. La réalité est qu’il existe un public de librairie, que ça fait frétiller d’aller taper le bout de gras et de se faire cajoler. Tout comme il existe un public qui feuillette les recommandations des algorithmes de sites de vente en ligne et vont lire blogs et critiques pour se faire un avis. Et acheter.

Jean-Marc Roberts est éditeur, et à ce titre son boulot est de diffuser la littérature. Peu importe le lieu d’achat et le format d’achat, la seule chose qui doit compter est qu’une personne de plus ait été exposée au dit livre. Sans parler des bénéfices que cela engendrerait pour s’offrir des vacances (dont on/il a toujours besoin) et investir, prendre des risques créatifs. Sauf que pour une raison qui lui appartient, Mr Roberts préfèrerait se couper d’un canal de distribution entier, et du lectorat qui va avec.

Pendant ce temps-là, de l’autre côté de l’atlantique.

Amazon a créé il y a quelques mois sa propre maison d’édition, qui éditera des livres papiers qui pourront être vendus en librairies. Rue 89 posait cette semaine la question « Amazon devient éditeur. Faut-il en avoir peur ? ». Heu… Qui a peur ? Les auteurs seront contents d’avoir une maison de plus dans laquelle espérer signer. Les lecteurs seront contents d’avoir plus de livres sur les étals. Le public de Rue 89 doit donc être composé en majorité de libraires et d’éditeurs. Les libraires n’aiment pas vendre les livres de leurs concurrents : ça leur fait de la pub et ça les forces à leur payer une marge. Avant de s’insurger, n’oublions pas l’histoire : car beaucoup d’éditeurs ont commencé en étant des libraires qui éditaient leurs propres ouvrages. C’était au siècle dernier, à Paris.

Quand je parlais du karma et de l’ironie de l’univers.

Sinon oui, je comprends Jean-Marc Roberts et ses collègues qui voient d’un mauvais œil l’arrivée d’un nouveau concurrent disposant de son propre canal de distribution. Alors qu’au même moment il existe une entente française au niveau des éditeurs de littérature pour qu’ils vendent eux-mêmes leurs livres numériques. Ils sont éditeurs et distributeurs. Ils reprochent donc à Amazon de faire avec le papier ce qu’ils essaient de faire avec le numérique. OUPS.

Jeudi dernier les éditions Amazon ont signé leur premier auteur : Tim Ferris, un mec qui vend plusieurs MILLIONS d’exemplaires de chacun de ses livres. Peu importe ce que pensent ou espèrent les acteurs du livre. Amazon ne va pas perdre. La bataille pour empêcher le géant de s’implanter en tant qu’éditeur est finie avant même d’avoir commencée. Les éditeurs et libraires refusent d’admettre une simple vérité, pourtant connue de chaque gamin de six ans qui joue à Pokemon : si tu n’évolues pas, tu meurs.

Si la concurrence est bonne à une chose, c’est de forcer à l’innovation. Gens de l’édition et de la distribution, au lieu de freiner des deux pieds, retroussez-vous les manches et innovez. Faites comme avant mais en mieux, en nouveau.

L’écrivaillant et le lecteur que je suis ne demande que ça.
Parce que je vous aime bien en vrai.

1151 – Srry Thx Bye

Une amie m’expliquait que, dans certaines maisons d’édition, pour ne pas froisser les auteurs recalés, on attendait un nombre arbitraire de jours avant de lui refuser son texte. Pour donner l’illusion que l’éditeur s’est longuement penché sur le texte. Alors que c’est une stagiaire qui l’a éliminé au premier round en trente secondes chrono. Si je vous partage ça, c’est que samedi, j’ai reçu deux lettres de refus en même temps. A peu près deux mois après envoi du texte. Et d’un point de vue statistique, avoir deux refus qui tombent le même jour, ça m’interpelle. Il faut bien que je trouve matière à m’interroger, puisque les refus étaient non motivés et contenus dans des célèbres lettres types, celles qui ne dévoilent rien. Je préfère me dire qu’il y a eu magouilles de stagiaires, c’est plus excitant que le bête hasard.

Je suis donc à peu près à mi chemin question nombre de refus réponses concernant les Proxos. Il m’aura fallu six mois pour me remettre de la gifle reçue l’automne dernier et envoyer aux autres éditeurs. Sur mon premier bouquin j’avais du temps et pas d’argent. J’ai pu me permettre de faire le tour du sixième arrondissement, porter à porte mon sac à dos plein de photocopies. C’était cool. Cette fois, submergé par le stage, je me suis contenté de faire passer mes reliures au service courrier de mon stage qui s’est chargé de l’envoi. Dans des enveloppes à bulle, les envois, pour pas corner les pages. Ce serait con que le bouquin soit déjà abîmé avant de finir à la poubelle. Rapport au fait que je ne vais pas envoyer 7€ de timbres par exemplaire pour qu’on me le retourne. C’est là où je fais un big up à JC Lattes, qui m’a restitué le pavé sans que je ne demande rien. Classy.

(du coup vu que je paie pas l’envoi et qu’ils me font pas payer le retour, je pourrais leur renvoyer à chaque fois, pendant des années, jusqu’à qu’ils le signent)

Samedi, j’ai refermé ma boîte aux lettres sans récupérer les courriers. Parce que dans l’industrie culturelle, la lettre c’est non, seul le coup de téléphone veut dire (peut être) oui. Alors je suis parti acheter des glaces et des trucs cools pour déjeuner, pour compenser. J’ai pris les lettres dans l’après midi. Bla bla bla pas retenu notre attention, bla bla bla hors ligne éditoriale. Les enveloppes refermées sont venues grossir la petite pile au bord de mon bureau, et je suis retourné faire autre chose. Mon cœur n’a pas accéléré plus que ça. A la fois parce que, depuis deux ans, à force ce bouquin me fatigue plus qu’autre chose. Mais surtout parce que j’y croyais moyen. L’un entrainant sans doute l’autre. Au moins j’euthanasie ce manuscrit de sa belle mort, contre le mur du monde de l’édition. Celui sur lequel personne ne vous entend s’écraser.

L’important, c’est juste de ne pas s’arrêter d’essayer. Un ami m’a longtemps répété que cent pour cent des gagnants ont tenté leur chance. Il me reste encore quelques lettres à recevoir vis-à-vis des Proxo.

Après je n’aurai qu’à remettre une pièce dans la machine (a écrire) pour démarrer une nouvelle partie.