1105 – Then I Serious’d

Lorsque j’ai rejoint le groupe de stagiaires dans le hall de l’ascenseur, on m’a regardé un peu bizarrement. Matthias, c’était quoi ces petits sauts de cabri dans le couloir ? Ah mince, on m’avait vu partir à cloche pieds un peu plus loin. J’étais persuadé que personne ne regardait. Alors j’ai feinté. Ah ah, mais c’est parce que j’étais juste trop content d’aller déjeuner tu vois ! Donc là, un ange est passé. Puis mon collègue a haussé les épaules, me communiquant non-verbalement qu’il s’en tapait et était déjà passé à autre chose. Notre ascenseur sonna son arrêt. Adossé au miroir, tout au fond, j’ai poussé un léger soupir de soulagement.

Un des grands problèmes de mon entourage, c’est qu’ils ont beaucoup de mal à me visualiser correctement dans une situation de travail. En milieu professionnel. Plusieurs d’entre eux sont persuadé que je suis là encore un petit con prétentieux qui court partout et ne surveille pas son langage. De temps en temps on m’assène que je dois être insouffrable et qu’heureusement, on ne travaille pas ensemble. La haute autorité familiale s’attend chaque jour à ce que je me fasse réprimander à coup de battes de baseball dans les rotules pour mon comportement. Quant à mes compétences ? C’est vague. Tu fais quoi déjà Matthias ? Concrètement je veux dire.

En vrai je suis serious business. Je ne suis certes pas capable d’enchaîner plusieurs heures d’Excel mais quand on me demande de rendre un taf’, il est fait. Généralement y’en a un peu plus, que ce soit sous la forme d’une remarque, une idée, un commentaire, et je le mets quand même. Je porte souvent des tee, parfois des chemises. Je bois mes cafés en silence. Je sors de l’open space pour passer mes coups de fil. J’arrive en même temps que mon boss, je pars un peu après. Je suis normal. Serious business. On me fait même remarquer que je ne suis pas assez agressif dans mes mails, que je pourrais engueuler un peu plus. En vrai, je ne suis pas ce que mes potes imaginent. En surface tout du moins.

Parce qu’en dessous ça bouillonne. Dès que les portes de l’ascenseur se referment, je gigote, je profite des six étages pour faire le mariole devant le miroir, pour griller un peu d’énergie dans des pas de danse ridicules. Mais quand les portes se rouvrent, je me serious. Et personne ne remarque rien. A part mes amis de la vraie vie, vis-à-vis desquels je suis encore plus hystérique, à cramer le trop-plein de la journée. Petite pile hérissée par dix heures de bureau, je dois décharger. Alors je bondis, je parle trop, je cours, je hurle, j’accélère. Jusqu’à ce que ça passe.

Mais le lendemain j’arriverai à vitesse normale, je tapoterai mes emails et je ferais usage de mesure à tous les niveaux. Sauf peut-être quand je me crois seul dans un couloir, et que j’en profite pour clocher des pieds.

1101 – Thanks For The Fish

Un thon rouge vivote. Il gobe son eau à intervalles réguliers, bat mollement ses nageoires pour se maintenir au même niveau de profondeur. A part des secondes, il ne se passe rien. Jusqu’à ce que l’animal ralentisse. Ses mouvements se font lents, il ne respire plus qu’une fois sur deux. Le dioxyde de carbone s’accumule dans son sang et des spasmes commencent à secouer la bête. Puis c’est fini. Les yeux globuleux du thon sont éteints, son corps flasque dérive au fil du léger courant.

L’image se fige sur l’écran tandis que les stores de la baie vitrée se relèvent, illuminant le bureau. De l’autre côté de la table, l’homme à la tête du petit groupe d’individus à l’air maussade prend la parole.

- Et vous dites que ce n’est pas un cas isolé ?

Des deux scientifiques de chaque côté de l’écran, c’est celui qui tient la télécommande qui s’avance.

- Non. Nous avons pu confirmer le phénomène à travers le globe, sur des dizaines d’espèces de poissons différentes.
- Toutes ont eu lieu le premier avril ? Vous en êtes certain ?
- Absolument. Les tests de cette année ont pu confirmer nos doutes. C’est un fait indiscutable : chaque premier avril, des millions de poissons décèdent à travers le monde. Le phénomène est simplement devenu plus visible au fil du temps et de la réduction des populations marines.

L’assemblée en costume s’agite. Ils se murmurent à l’oreille. Pendant ce temps, toujours debouts, peu habitués à prendre la parole en public, les deux chercheurs se crispent.

Personne ne veut être celui qui admettra l’inadmissible.

- Les poissons d’avril tuent les vrais poissons.

Le leader des costumes a repris la main. Ce n’était pas une question mais il attend tout de même une réponse.

- C’est… C’est ce que nous pensons oui.
- Vous voulez dire que nous sommes en train d’avoir le même problème qu’avec les fées au siècle dernier ?
- D’une certaine façon. Mais c’est aussi lié aux enfants.
- Aux enfants ?
- Quand un adulte disait que les fées n’existaient pas, il ne se passait rien. C’était uniquement lorsque les enfants les reniaient qu’elles se décomposaient. Or les poissons d’avril sont découpés et collés en grande majorité par des enfants. Ce n’est pas une coïncidence.
- Mais comment est-ce possible ?
- Peut-être une question de fréquence cérébrale, de pouvoir de l’imaginaire. Nous savons que tout est lié, toutes les formes de vie sont en réseau. Pour n’importe quel type lambda, qui n’est pas dans le secret, ce sont des fadaises. Les enfants ne sont pas encore cyniques, leur volonté est différente, s’imprime plus fort.

Le groupe repart dans une discussion interne. Magnats de la finance, de l’industrie, politiques, ils savaient que la baisse des populations de poissons n’était pas dues à la seule pèche et la pollution. C’étaot trop, trop vite. A présent, tout est clair. L’exportation de la culture occidentale couplée à l’explosion de la démographie en quelques décennies à démultiplié les poissons d’Avril.

- Ne pouvons-nous pas simplement interdire les blagues ?

Le plus jeune des scientifiques a posé la question qui le taraude depuis que les plongeurs ont confirmé les études préliminaires. Et si la solution était simplement de faire preuve de sérieux.

- J’ai bien peur que ce soit irréaliste Professeur. D’une part parce qu’étant donné la crise que traverse le monde, les gens ont besoin de se distraire, ne serait-ce qu’une fois par an. De plus, êtes-vous réellement prêt à expliquer au public comment fonctionne vraiment la vie dans l’univers ? Etes-vous prêt à remettre en cause la science, la religion, les croyances de toute la race humaine ?
- Mais que pouvons-nous faire d’autre ? Quel choix avons-nous ? C’est tout un écosystème qui est jeu !

Le directeur s’enfonce dans son fauteuil, les mains à plat sur la table.

- Nous allons stocker des boîtes de thon. A défaut de sauver le monde marin, nous allons au moins devenir très riches. Enfin, encore plus très riche qu’avant je veux dire.

1062 – Fueled

Les réactions face à l’article de lundi dernier m’ont un peu étonné. J’y retranscrivais un court texte de motivation de l’auteur Chuck Palahniuk. Pas mal de commentaires indignés, en mode c’est jeter des miettes aux affamés, les ateliers d’écriture de toute façon c’est de la merde, ce discours a été écrit par captain obvious. Etonnamment, ceux qui validaient le plus la démarche de Chuck (et la note) sont mes amis qui sont payés depuis des années pour écrire des trucs. Preuve s’il en est que la réussite rend humble. Tout comme l’absence de réussite se compense parfois par de l’arrogance. Et je dis ça sans jugement de valeur puisque je m’en sers aussi pour avancer. De l’arrogance, de la prétention, des certitudes. Parce qu’en vrai, dans ce genre de boulots/rêves, tout carburant est bon à prendre.

Je ne radote pas, j’aborde le sujet sur un angle différent. Mais une fois encore je ressens le besoin de parler de l’importance de toutes ces petites choses qui vont faire que temps, motivation et énergie vont converger assez longtemps pour que j’abatte quelques lignes de prose. C’est un peu comme les alignements d’étoiles dans l’espace : ça n’arrive quasiment jamais ! Il faut forcer l’univers. Par exemple le temps c’est très relatif, ça se trouve, ça s’étire, ça se déplace. La motivation et l’énergie aident. Et pour ça… En l’absence de succès tangible, de réussite claire ou d’un chèque à la fin du mois, il faut chercher d’autres sources pour alimenter la flamme. Là effectivement chacun est plus ou moins sensible à différents stimulus. Effectivement si vous ne voyez pas qui est Palahniuk ou si vous n’avez aucun affect positif sur son œuvre oui lui-même c’est compliqué.

En ce qui me concerne j’ai remarqué que les séries/films avec des gens qui écrivent ou qui ont des rêves me boostent bien. On peut trouver tous les défauts du monde à Californication, n’empêche qu’à la fin d’un épisode je suis souvent reboosté. Ça marche aussi dans une moindre mesure avec How To Make It In America. Sinon chaque fois que j’écris un bout de texte je l’envoie à ceux dont je sais qu’ils devraient aimer. Recevoir le mail retour en mode « yay c’est top continue toussa t’as vu ! » devient primordial pour contribuer à remplir la jauge. Sinon il y a des bouquins que je lis, des bouquins qui sortent, ou bien des conversations. Raconter l’histoire d’un manuscrit me donne souvent une idée ou deux, qui me poussent à essayer de les intégrer. Et donc d’écrire. C’est une poursuite sans fin de petites motivations qui ne demandent qu’à être mises bout à bout.

Alors ouais, pour moi un bon discours de motivation par une figure que j’estime fonctionne aussi bien que le speech d’un coach à la mi temps dans les vestiaires à son équipe en train de perdre la finale du championnat. C’est un besoin, un shoot, une nécessité en l’absence d’autre chose.

L’important c’est de trouver ce qui marche pour vous.