1247 – Spooning

Ce matin, mon frère se lève en même temps que moi. On a cours à la même heure. A peine éveillé, je mets tout en œuvre pour émerger avant lui. Je rampe hors du lit deux secondes plus vite, je rejoins le salon en grappillant une seconde supplémentaire. Quand j’attrape l’unique cuillère à soupe à manche rouge de la maison, je vois la rage dans ses yeux. J’ai la cuillère cool, et pas lui, pas aujourd’hui. Cette fois, je gagne. Jusqu’à demain. On a déjà oublié d’où provient ce couvert spécial. Mais parce qu’il est criard, le manche épais, et surtout unique, mon frère et moi luttons chaque matin pour avoir le privilège de petit-déjeuner avec. Aujourd’hui mes Chocapics où un arrière-goût de victoire. Je suis le plus grand de toute de façon, c’est à moi qu’elle revient. C’est la mienne. La mieux. Je mâche en silence pendant qu’il me fait les gros yeux.

Ma mère fait l’inventaire de tout ce qu’elle peut me passer pour mon emménagement à Paris. Elle me refourgue des taies d’oreiller, des serviettes, des casseroles. De mon côté, je regarde si quelque chose me manque en particulier. Dans le tiroir de la cuisine, je retombe sur la cuillère rouge. Bordel. Il me la faut. Après des années de lutte fratricide, je l’ai méritée. Demain je pars sur la capitale pour je ne sais même pas combien de temps. Si je la prends maintenant, j’ai gagné pour toujours. Alors je demande à ma mère. Est-ce que je peux emporter cette cuillère-là ? Elle marque une pause, considère l’objet et réalise qu’elle n’en a absolument rien à foutre, qu’il ne représente rien pour elle. Si tu veux oui, fils. Les yeux brillants de convoitise, les mains moites et tremblotantes, je range la cuillère dans mon sac. Elle vient avec moi. Moi seul. J’ai gagné.

Après trois ans à attendre l’opportunité de retourner à Ikea, j’ai enfin pu acheter le meuble qui me manquait pour ranger tout le bordel qui occupe me table. Je prends une après-midi entière pour tour transvaser, et jeter ce qui m’est devenu inutile. C’est à ce moment que je retombe sur le paquet de couverts embarqué de ma campagne. Au milieu des fourchettes poussiéreuses, je retrouve la cuillère au manche rouge. Je ne m’en suis jamais servie. Parce que depuis des années je soupe tout avec des petites cuillères, pour que le petit déjeuner me dure plus longtemps. Je repense à mon frère. Je culpabilise. En bon enfoiré, je l’ai privé de la cuillère, pour finalement la laisser moisir. Je suis une ordure. Je me sens mal pour le couvert que j’ai trahis. Alors une fois le reste des affaires rangées, je m’accorde une pause céréalière. Je verse le lait sur mes Country Crisp et je plante la grosse cuillère rougeoyante dans le bol.

Pardon. Je vais me rattraper. Promis.

1177 – Hot Seat

En 1997 j’avais 11 ans mais pas de TV. Et encore moins de Nintendo 64. Alors au moins deux ou trois fois par semaine je passais chez un pote pour jouer à Diddy Kong Racing. Loin d’être des pro gamers, on souffrait de concert pour passer des circuits qui me paraissent d’une simplicité abyssale aujourd’hui. Je le sais pour l’avoir bouclé en quelques jours il n’y a pas si longtemps. N’empêche, à l’époque, c’était la souffrance. Parfois on jouait à deux, parfois on se passait la manette à tout de rôle, au fil des crises de nerfs. Le but étant d’aller au bout. Alors forcément, il se mettait à faire nuit et j’appelais chez moi pour prévenir que je ne rentrais pas. C’était pates au fromage et second round jusqu’à minuit. Si je ne dis pas de conneries au final personne n’aura réussi sur le moment à battre le boss de fin.

Mais putain on aura essayé.

Ce mercredi j’ai rendez-vous chez moi avec un ami. Il doit venir avec une bouteille de Pepsi Max. L’idée c’est qu’on joue à Battlefield : Bad Company II, chacun notre tour. On a eu l’idée sur Medal of Honor. On joue en multijoueur, et toutes les deux morts, on se passe la manette. Tout en discutant des filles, des gens des internets, du boulot, des vacances, de la vie. Là où c’est cool c’est qu’on peut commenter la partie de l’autre, se marrer ou simplement tenter d’être le meilleur possible pour ne pas lâcher la manette. Là où ça devient intéressant, c’est qu’on a tenté de jouer ensemble en réseau, ce même ami et moi. Mais tous deux concentrés en même temps, ça ne marchait plus. On n’arrivait pas à discuter ET jouer. Tout ça pour dire que ce jour-là quand, avachis face à la TV, on se partageait une seule partie, je me suis souvenu d’avant.

Je me suis rappelé les niveaux aquatiques infâmes de Diddy Kong Racing. Je me suis souvenu de la demi-heure qu’on a passée en relai à trois pour battre Sephirot alors qu’on était clairement trop faible pour tenter le boss de fin. Plus près d’aujourd’hui j’ai partagé des aprèms d’été entières sur Rock Band avec trois potes, sachant qu’on finissait forcément tous torse nus à cause de la chaleur infernale produite par quatre post-ados wannabe rockeurs. No homo. Ou simplement une petite aprèm’ en coop sur l’excellent Shank ou Scott Pilgrim avec mon frangin. Autant je suis incapable de participer à une session FIFA entre collègues de bonne volonté, autant je réalise que je devrais peut être inviter mes potes plus souvent à venir taquiner du stick. Au lieu de ça je me contente de buter des ados ricains sur Call Of Duty pour égayer mes longues conversations au téléphone.

Parce que dans un studio pourri on invite moins ses potes, et de toute façon on a qu’une manette, et des jeux solo chiant. Puis un jour on se rappelle, on bute des ados ricains à deux. Double lol. Vivement mercredi, et toutes les fois d’après où j’inviterai plein de gens.

Peut-être.

1102 – Goldenshop

Je viens de me rappeler, là, tout de suite.

Quand j’étais au collège, avec mes potes de l’époque, on passait tout notre temps libre dans un magasin de jeux vidéo du quartier. Le lieu était spécial : poutres apparentes, mezzanine pour faire des parties de jeu de rôle, le bureau du gérant au milieu, avec l’espace jeux tout autour en cercle. Le proprio de la boutique était du type barbe, en surpoids, toujours ouvert à la discussion. Avec les potes on squattait tellement la TV du fond avec Goldeneye sur N64 qu’il a commencé à nous faire payer dix francs l’heure de jeu. Ou quelque chose comme ça. Ce qui est illégal, au fait. Mais j’avais pas de TV et pas de console. De mon point de vue, c’était donné.

On passait tellement de temps là-bas que ma mère a décidé de venir parler au gérant, pour voir si c’était pas une sorte de pervers psychopathe qui attirait les gosses dans son antre à coup de jeux PSOne. Finalement non. Alors j’ai eu le droit de rester. Je faisais partie du décor. Je prenais même part à la guerre entre « ma » boutique et celle de la rue principale du quartier. Tenue par une paire de poivrots qui, en plus de ne rien connaître en jeux vidéo, étaient des sales cons. Elle fonctionnait mieux. Parce qu’elle était mieux placée. D’où plus de passages, plus de parents qui n’y connaissaient rien, plus de tout. Un trou noir de médiocrité, qui aspirait tout.

A peu près au même moment où je suis rentré au lycée, ma boutique a fermé. Je pensais plus aux filles, moins aux jeux. Je ne faisais plus que passer devant par hasard. Je jeter un œil à travers la vitrine vers le gérant. Il avait l’air fatigué. Les linéaires étaient moins remplis. Sans mes potes et moi à l’intérieur, les lieux étaient mornes, presque toujours vides. J’ai réalisé à ce moment-là qu’on était sûrement aussi important pour le vendeur que lui pour nous.

Depuis la fac, quand je passe dans cette rue de la Croix-Rousse, j’oublie le temps que j’y ai passé, les souvenirs que j’en ai. Je ne fréquente plus les boutiques physiques de jeux vidéo. Entre les prix exorbitants comparé au net et les vendeurs déprimés, je reste chez moi. Le petit commerce me plaisait quand j’étais petit, sans carte de métro, sans carte bleue.

Sauf qu’il arrive que je me souvienne des dizaines d’heures passées dans un endroit de passionnés avec des potes dont j’ignore ce qu’ils sont devenus. Alors je me dépêche d’écrire un petit quelque chose. Avant que je ne l’oublie à nouveau. Peut-être pour de bon.