1093 – Leaderboard

Il m’a demandé si je faisais du tennis.

Avant de répondre non, j’ai préféré m’enquérir de pourquoi. Ca me semblait plus logique. Collègue stagiaire a pointé du doigt mes baskets. C’est bien des chaussures de tennis ? Effectivement, bien vu. Mais à titre personnel, je ne l’ai su qu’en me renseignant à mort avant l’achat. J’aurais pas été capable de reconnaitre des chaussures de tennis comme ça, à partir de rien. Non, je fais pas de tennis, j’aime juste acheter des pompes qui coûtent une blinde. C’est ma passion okay !

Puis j’ai réalisé qu’il n’avait pas commencé par me demander si je faisais du sport.

La question était inutile. Tout le monde dans mon service fait du sport. Les stagiaires lèvent des poids entre midi et deux, le plus assidu cumule même avec des tournois d’escrime le weekend. Un consultant pratique le tennis. Un intérimaire est surfeur et volleyeur au point de faire le tour de France pour son équipe. Puis mes boss font du vélo ou de la course le dimanche. Ici, on a moins la grosse tête que des gros biceps visiblement. Assez vite, j’ai remercié Matthias du passé d’avoir repris la piscine. Comme ça je peux moi aussi, une à deux fois par semaine, venir avec un sac de sport sous le bras. Et du coup pas passer pour la feignasse du service.

Je crois que c’est corrélé au fait qu’ils viennent tous d’écoles de commerce.

Moi pas. Mais je peux néanmoins participer à tous les petits rituels de la bande, genre se plaindre des courbatures ou frimer en déclamant ses faits d’armes du jour. Ouais je suis en retard sur le traitement de mes mails, c’est parce que j’ai un voile de chlore devant les yeux, tu comprends, j’ai trop éclaté mon score à midi. Si je ne suis pas moralement flexible au point d’arriver à jouer à FIFA, je peux au moins m’user les muscles à intervalles réguliers, même si c’est pas pour du tennis.

En ça, je fais partie de l’équipe. Dans tous les sens du terme du coup.

1023 – Don’t Be A Dick Magasine

Le truc cool à l’école, c’est que c’est une Grande Ecole, et que du coup on nous file un tas de trucs. Par exemple il est courant d’avoir une pile de Libérations frais du jour dans le hall. Quitte à pas suivre en cours, autant lire Libé en même temps, pour avoir l’air sexy. Ou La Croix, gratos aussi pour ceux qui préfèrent. La légende voudrait qu’un des étudiants de ma première promo possède une pile de Libés sur le pas de sa porte pour impressionner les midinettes qu’il appâte jusque chez lui. Je ne sais pas si ça marche. Tout ça pour en venir à la semaine dernière, ou trônaient une cinquantaine d’exemplaires du magasine Management. N’arrivant pas à refuser un truc gratuit, j’en ai pris un, que j’ai lu dans le métro comme pour dire « je vous emmerde un jour je serai cadre et je prendrai le taxi ».

A l’intérieur, des news sur le monde des cadres, sur le code du travail, des portraits de créateurs d’entreprises ou des personnalités intéressantes au sein de grosses structures, des interviews et des dossiers pratiques. Mine de rien c’est bien foutu. Mais assez rapidement j’ai commencé à trouver des sujets un peu étranges : comment ne pas se battre avec son patron pour mieux s’entendre avec lui, pourquoi mieux traiter vos salariés permet d’augmenter leur motivation, et si les évaluations annuelles étaient mal vécues par les employés et source de stress… Et ainsi de suite. Des tonnes de conseils que j’estime plus qu’humains, basiques. On se situe là à la limite de l’enfonçage de portes ouvertes. Les salariés sont stressés et déprimés, les patrons devraient être plus sympas. Merci captain obvious ! Du coup, j’avais un peu l’impression de lire Ne soit pas un connard magasine.

Soudain, ça m’a frappé. Si des types écrivent tous les mois des articles sur le sujet, si des livres de management qui expliquent qu’en traitant mieux ses employés on a de meilleurs résultats sont édités tous les ans, c’est qu’il existe des gens pour qui ce n’est pas évident. Si l’offre existe, la demande aussi. Des mecs découvrent tout ça quand ils lisent Management magasine. Pour eux c’est des purs conseils jamais entendus. Qui sont ces gens ? Qui sont ces patrons ? D’où est-ce qu’ils viennent ? De quelle école de commerce ? De quelle famille ? Quelle éducation ont-ils reçue ? Et ainsi de suite. J’ai repensé à mes camarades de collège, de lycée, de fac, de grande école. Bien entendu il y a des bons potentiels de sales cons abusifs en milieu professionnel. Mais tant que ça ? Je ne sais pas trop. N’empêche, d’un coup, ce magasine m’a semblé assez salvateur.

J’ai pris ce que j’avais à prendre dedans (mine de rien c’est assez bien foutu et j’ai appris pas mal de trucs sur la gestion d’équipes, de gens, de boites etc…) et j’espère que ceux pour qui l’intelligence humaine ne coule pas de source en ont retirés d’autres trucs.
Mine de rien, une publication en dit beaucoup sur son lectorat type. Ce qui explique que je lise parfois des magasines « exotiques ».

On ne sait jamais ce qu’on va en apprendre.

754 – Napkins : Serious Business

En ce moment, je mange des légumes. Attention je les achète pas et je les cuisine encore moins. Non, rien d’aussi dramatique. C’est juste qu’au stage, on a un Restaurant Interentreprises. Et y’a des haricots verts. Entre autres joyeusetés. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi c’est la première fois que je refous les pieds dans une putain de cantine à la bien depuis Lyon. Non parce qu’au Celsa, à Neuilly, on a à peine la place de foutre un distributeur de sandwichs dans le coin d’une pièce sans fenêtres qui pue l’odeur de bouffe réchauffée au micro-onde. Donc ouais, je prends un pied monstrueux à me trimballer avec mon plateau en quête d’un truc pas trop moche à manger. Puis au RIE de Lagardère Active, y’a un mec super étrange, une sorte d’anomalie, un type qui me fascine au plus haut point. Mais qui fait un peu peur aussi.

Déjà visuellement il n’appartient pas aux lieux. Là où tous ses collègues sont en tablier blanc, lui est en mode ultra propret : costume trois pièces, cravate, chaussures bien lustrées, petites lunettes et cheveux toujours impeccablement coiffés. Plus étonnant, il est très jeune, propre sur lui. T’as l’impression qu’il sort à peine de grande école de management. Sauf que non. Il s’occupe de la caisse. Il te bipe ton badge d’employé. Voilà. Sauf que même ça, il peut pas le faire en mode casual. Non non. Par exemple, tu peux crever la gueule ouverte si tu n’as pas pris une serviette sur ton plateau. Je déconne pas. Je suis resté bloqué au checkpoint pendant trois minutes le temps de comprendre ce qu’il voulait, à savoir que je me saisisse d’une serviette en papier. Du coup, quand à force de mindfuck mon boss s’est mis à prendre le réflexe. Serious business man lui a lâché : « C’est bien, je vous aurais au moins inculqué ça ! »

Forcément, l’homme est une sorte de légende dans l’immeuble. Je ne suis pas là depuis assez longtemps pour comprendre quel est le pourquoi du comment. Néanmoins chaque midi je l’observe du coin de l’œil. J’ai par exemple remarqué qu’il déjeunait toujours seul, en dernier, paladin du restaurant interentreprises. J’essaie d’imaginer comment à son âge il s’est retrouvé là, qu’est-ce qui le rend psychorigide de la cantine. Peut-être que c’est genre une vraie vocation. Un matin à la cantine de l’école primaire, alors que ses camarades chahutaient, il s’est senti investi d’une mission divine. C’est en partie à cause de mecs comme ça que l’entreprise, ça me fait peur. On a toujours des espèces de types super étranges, dans tous les services, dans toutes les boites. Comme la psycho de l’année dernière qui marchait toujours le menton vers le haut et qui n’aura pas adressé la parole à aucun stagiaire en trois mois.

J’imagine l’homme de la cantine rentrer chez lui le soir, auprès de sa femme, et se congratuler à voix haute de tous les employés qu’il a convertis à la grande cause de la serviette obligatoire. Sa douce sera fière, prête à s’offrir toute à son amant, qui rend le monde meilleur, un plateau repas complété à la fois.

Demain on parlera d’un livre avec Jésus dedans. Et, spoiler alert, à la fin il meurt.