978 – Back In Time

Mon héroïne est dans le bus, qui serpente dans la banlieue lyonnaise. Elle a dix-sept ans et écoute de la musique sur son discman. Mais. Elle écoute quoi ? Là, l’écrivaillon se redresse, bascule en arrière et se frotte la barbe de deux semaines. Putain, j’étais où en 2003 ? On écoutait quoi en 2003 ? Et elle, à quel point est-elle différente de moi ? Qu’est-ce qu’elle écouterait ? J’ai ouvert les internets, j’ai fouiné un peu. Puis j’ai jeté mon dévolu sur Complicated, d’Avril Lavigne, parce que ça tombe bon et juste à la fois. Alors je me colle le morceau sur Spotify et je reprends mon document Word. J’y ajoute, en description, qu’elle écoute un CD gravé, parce que c’était ça l’époque aussi. Puis j’avance. Tout en sachant très bien que dans trois chapitres va falloir que je retrouve quel était le meilleur appareil photo réflex au budget prosumer de 2003 pour en parler. Si vous voulez m’aider, n’hésitez pas hein.

En fait, la plupart de mes projets de bouquins sont précisément ancrés dans le temps. Par exemple Perfect Ten se passe en 2011 et en 2003. Sachant que chaque année de retard risque de toute décaler. Le truc de road trip dont j’ai écrit une quinzaine de pages il y a deux ans se passe en 2007 et se passera toujours en 2007. Sachant que chaque année de retard risque de me forcer à chercher encore plus ce qui existait ou pas à ce moment. Vous avez remarqué à quel point la plupart des romans français se passent « de nos jours ». Parce que sincèrement, c’est beaucoup beaucoup plus simple à gérer du point de vue de l’auteur. Avoir une histoire libérée de toute contrainte temporelle, c’est pratique. Pas besoin de faire trop de recherches, pas besoin de veiller à la cohérence du truc ou pas. Pendant ce temps là j’appelle mon meilleur ami pour qu’il cherche quel type de téléphones était présent dans tel avion en 2007.

On m’a demandé y’a pas longtemps quel était l’intérêt de se casser le cul, d’avoir des détails aussi précis. Qu’est-ce qu’on s’en fout du morceau qu’écoute l’héroïne ? A titre personnel je trouve que ça ajoute de la texture. Elle écoute de la musique -> elle écoute son discman -> elle écoute Complicated d’Avril Lavigne sur son Discman. C’est une question d’épaisseur de la description, de ce qui vient donner du relief et de la vie. Bien sûr il ne faut pas que ce soit gratuit. Il faut que ça fasse sens, qu’il se cache quelque chose là-dessous. Le lecteur ne verra pas tout bien sûr, mais la beauté est dans les détails. Ca rend le texte unique, la situation palpable, imaginable. D’où pas mal d’heures à chercher des trucs sur internet, à poser des questions à mes amies filles pour des scènes de cul, ou à m’arracher les cheveux sur c’est quoi les habits à la mode en 2003.

Ceci dit. Je trouve ça enrichissant, pas que pour le bouquin mais aussi pour moi. Je me plains mais au fond j’aime. J’aime l’idée de travailler avant d’écrire, de faire un vrai boulot, de vouloir chercher l’épaisseur en plus. Même si, du coup, ça me prend du temps et de l’énergie. Ceci dit, écrire un bon bouquin, c’est pas censé être cool et fun du début à la fin.

952 – Book Review 158

Deux semaines plus tôt, je constatais que j’avais une avance monstre vis-à-vis de mes critiques littéraires. C’est ça de retourner en cours, de bouffer des arrêts de métro. Alors je m’étais dit, hey, pourquoi pas prendre un pavé de bâtard et profiter du fait que j’ai un peu de temps. BIM. Au même moment tombe la dernière version ultra complète de l’autobiographie de Mark Twain. Vous savez, le mec qui a écrit Tom Sawyer, et qui a limite inventé le roman aux Etats-Unis. Il s’avère que le grand homme avait entamé un gros travail d’autobiographie mais s’était arrangé pour qu’elle ne soit publiée qu’au centenaire de sa mort, pour ne pas froisser ceux sur qui il pouvait cracher. Le but étant d’écrire en était le plus vrai possible, débarrassé de la culpabilité entrainée par ses éventuelles révélations. Et là, cette année, bah ça fait cent ans du coup.

Bon alors faut que vous saisissiez l’ampleur du truc. Le premier volume (sur trois) de l’autobiographie complète de Mark Twain, c’est un pavé de près de 800 pages. Mais attention 800 pages au format A4 et rédigées taille 8. Je ne déconne pas. Ca représente plusieurs kilos et beaucoup beaucoup de pages « normales ». Aussi j’ai renoncé à l’édition qui coute un arbre et je me suis rabattu sur un exemplaire Kindle. J’ai bien fait. Malheureusement ça n’enlève rien au gigantisme de la lecture. Par exemple l’introduction à elle seule représente plus d’une centaine de pages. Car cet enfoiré de Twain (Clémens, de son vrain nom) est décédé avant d’avoir achevée la dictée de son autobiographie. Dictée car au crépuscule de sa vie il se sentait plus à l’aise à déblatérer devant une dactylo. Quand je serai riche, je ferai ça aussi. Mais avant de se consacrer « aux dictations », Clémens avait déjà produit plusieurs dizaines de faux départs.

Si vous survivez à l’intro par la fondation Mark Twain qui vous explique en long en large et en travers la genèse du document et leur travail à la fois de recherche et de reconstitution, vous vous mangez la pile d’incipits pas finis. Par exemple je me suis enfilé plusieurs chapitres sur la vie du Général puis Président Grant. Ca date de l’époque où Twain pensait faire son autobio sous la forme de portraits de ses amis. LOGIQUE. Mais c’est super bien, avec des retournements de situation, des belles phrases, des anecdotes croustillantes et un important éclairage sur une époque de l’histoire de l’Amérique. S’ensuivent des feuillets qui s’interrompent parfois en plein milieu d’une phrase. Tant pis pour le contenu, la postérité est sauve. Cette première partie brasse aussi du n’importe quoi comme lorsque Clémens se souvient de son premier reportage en tant que journaliste et recopie en intégralité le journal de bord d’un naufragé.

A dire vrai j’ai renoncé. Temporairement. J’ai lu l’équivalent du dernier Houellebecq en introduction nécessaire mai rébarbative d’universitaires et en débuts d’autobiographies jamais achevées. Tant de pages si loin et même pas encore à 20% du total. Putain de pavé. J’ai même pas entâmé les dictations. Et y’a encore deux volumes après… Pour ma santé mentale après deux semaines d’efforts de lecture je dois mettre l’ouvrage de côté. D’une pour pouvoir continuer à critiquer d’autres livres, mais aussi parce que c’est juste pas possible de lire ce truc d’une traite. Si deux semaines non stop me donnent 19%, j’en aurais donc pour deux mois et demi pour arriver au bout.

On verra une prochaine fois. Si ça se trouve à force de grignoter entre deux romans au fil de l’année prochaine, j’arriverai jusqu’au bout. Si tel est le cas je vous le dirai. En attendant je reste certain du fait que ce volume est aussi important que de qualité. Twain sait écrire et son esprit sera resté aussi vif et taquin jusqu’au bout. Indispensable pour les fans du bonhomme, objet luxe de curiosité pour les autres.

J’ai une migraine mais je ne regrette pas.

BUY STAGE !!!

Pavé obligé, le moins cher est 26,24€ sur Book Depository en attendant une VF.

J’ai donc économisé 26,50$ sur ce coup avec l’édition numérique.
BIM !